Octobre-1954

2 octobre [1954]

Visite des membres du comité directeur du monument : Jacques Meyer, Dr Gardinier, Han, M. Nicole. Ils sont très satisfaits. Moi, moins.

Après-midi, mariage Audray Bosworth. Elle épouse un jeune anglais très, très sympathique. Je rencontre Carlu, Laprade sur deux béquilles (accident d'auto), l'architecte conservateur du domaine de S[ain]t-Cloud. Celui-ci nous dit que Claudius-Petit a profité de ses quatre jours de ministère intérimaire aux Travaux publics pour signer la mise en marche du nouveau palais de l'OTAN, place de Fontenoy. Du sous Le Corbusier. Ça peut aller pour des maisons à loyer à quarante étages. Là, il s'agit d'un palais! Un palais, ça demande une composition.

À Londres, après beaucoup de difficultés (contrôle des armements entre autres) tout semble bien marcher. M[endès]-France reviendra avec un projet que le Parlement ne me paraît pas pouvoir refuser.

3 oct[obre 1954]

Réception de quelques amis pour montrer le groupe[1]. Thomé, Maurice Duplay (ménage), Bruneau (le conservateur de S[ain]t-Cloud), baron et baronne Guillaume, Benj[amin] et Louise[2], Les Cahen-Salvador[3], Vergnolles. On semble impressionné. Ce n'est tout de même pas un de mes bons boulots. Ça aurait dû être meilleur.

6 oct[obre 1954]

Cette figure de la France me donne du mal. Quelle idiotie de ma part d'avoir envisagé ça. Je n'en sortirai pas. Et impossible de changer.

Visite Lejeune. Il me complimente beaucoup, surtout pour le groupe "La Piéta", ainsi j'appelle ce motif d'extrémité droite. Il me dit que certains peintres proposent une candidature Léger! Ce sont Van Hasselt, ce médecin petit bourgeois, Untersteller, le feldwebel, Souverbie, la hyène…

8 oct[obre 1954]

Désastreux discours de Soustelle. On dit [le] général de Gaulle derrière. Jacques Meyer me dit qu'une majorité n'est pas certaine.

Au Louvre, dans les grandes salles de sculpture du M[oyen] Â[ge], réception en l'honneur des japonais à l'occasion d'une grande exposition d'art français au Japon, allant des origines au XIX°.

10 oct[obre 1954]

Visite d'un Monsieur Seitz qui m'amène son fils, un petit bonhomme de 7 ans qui sculpte en cire des petits animaux, curieusement observés.

Marcel[4] nous joue son opéra en un acte, Le Ventriloque. Il nous paraît très très bien et très original.

Pensée : "L'avenir est un charlatan. Le passé une triste clownerie". Qui a dit ça? Je ne sais.

11 oct[obre 1954]

Visite de Robert Rey. Il me dit : c'est un fameux morceau[5]. Il voudrait le bouclier plus grand. À envisager. En bavardant je lui parle du plafond de Braque. Il me dit :

— Ne me parlez pas de cette catastrophe.

12 oct[obre 1954]

À déjeuner M. et Mme Girardeau. Il me donne ses idées, utiles d'ailleurs, car son activité est particulièrement spécialisée.

Je reçois une lettre de Ricard (du pastis) qui me dit craindre l'air de la mer pour la Fée aux cyprès en terre cuite. Je laisse tomber et ne lui réponds pas.

Mendès-France obtient 350 voix pour les accords de Londres.

13 [octobre 1954]

Institut. Jugement du concours Roux. Aussi bien en peinture qu'en sculpture, c'est d'une incroyable faiblesse.

Réception de rentrée chez Edmée de la Rochefoucauld. Tous les fidèles habitués. Charles Henry[ ?] me dit que Mendès-France voit fréquemment de Gaulle.

14 octobre [1954]

Déjeuner des Deux-Quarts. Je suis à côté du maréchal Juin. Je suis impressionné par sa nervosité. Pendant le déjeuner il n'a cessé de serrer et desserrer ses jambes, à grande vitesse. Voilà un maréchal de France bien nerveux. Mais bien gentil. Il y avait l'amiral Bigot, toujours souriant et friand d'histoires polissonnes. Bréguet qui ne nie pas les soucoupes volantes. Il est même très disposé à y croire. L'ami Jean Vignaud.

Travail : la figure de la France[6] me donne du mal. Idiotie d'avoir accepté de mettre une figure symbolique. Ce n'est pas mon affaire. Depuis la Samothrace et la Liberté de Rude à l'Arc de Triomphe, absurde de refaire de pareilles réussites. Tu n'en sortiras pas! Je dis "accepté". Au fond, personne ne m'y a forcé.

15 oct[obre 1954]

Le cher Maurice Bedel est mort subitement. Homme délicieux.

16 oct[obre 1954]

Congrès radical. La situation de Mendès-Fr[ance] semble se consolider.

17 oct[obre 1954]

Visite de Goulinat, toujours aussi sympathique et intéressant et du jeune Philippe Brigaud. Il fait son droit et, en même temps, dévoré par le goût du théâtre, travaille à l'École Dullin. Puis la charmante et mystérieuse Mme de Dalmatie[7]. Mais les femmes mystérieuses le sont-elles tellement? Celle-ci est certes intelligente. Elle fait des vers qu'elle allait réciter à Valéry. On la dit bien avec Mondor. Drôle de goût. Général Weygand puis Jean Vignaud. On me paraît aimer le monument. Je suis le seul à en être inquiet.

20 oct[obre 1954]

Rendez-vous avec Debourdieu, Derudder et Juge pour vérification des mesures et coordination de celles du groupe sur le socle. Ça va.

Institut. Je lis mon rapport sur les concours Roux. Puis on classe les candidats pour le prix Osiris. Pontremoli fait une chaude déclaration en faveur de l'architecte Aretch. Je propose Schmitt. Büsser propose Charpentier. Büsser, quand il ne peut rien avoir, propose toujours un candidat très, très vieux et hors de course. Au vote Schmitt obtient 14 voix, Charpentier 11 voix et, ô surprise, Bouvard obtient 7 voix. Petite combinaison menée par Aubry, Fouqueray [ill.] a plaidé.

21 oct[obre 1954]

L'art entre l'Homme et l'Univers. L'art existe-t-il en dehors de l'Homme? Est-il exclusivement création humaine? Je pense que l'art existe dans la nature en dehors de l'homme. Je voudrais avoir le talent d'un Bergson pour développer cette idée fondamentale. Puis la vie est arrivée de palier en palier à des formes animales supérieures, avant même l'apparition de l'homme, des catégories animales ont apporté de l'art dans leur aspect. Sorte d'art instinctif comme ils ont instinctivement formé leurs instruments d'attaque, griffes, crocs, venins… et de protection, carapaces, corselets, coquilles, etc., même les arbres qui ont formé leur squelette extérieurement, pour protéger leur pulpe et leurs vaisseaux à sève. Si je pouvais développer cela, combien ce serait précieux contre les théories de l'abstraction et le culte de la laideur créée artificiellement.

24 octobre [1954]

Visite d'Aubry et de sa femme, Dr Debat et Mme, Guigui Roussy, etc. L'impression du groupe me semble forte. Au fond de moi, je ne suis pas satisfait. J'aurais pu et dû trouver mieux. Il n'y a pas de trouvaille.

25 octobre [1954]

Séance annuelle des cinq Académies. Discours d'usage au pluriel. Sarraut était là, en bel uniforme avec, au côté, son épée à la petite femme nue aux cuisses écartées! Heureux ceux qui ne connaissent pas le ridicule. Tandis que les discours se succédaient dans un respectueux silence ennuyé, Souverbie qui présidait, dormait, mais dormait vraiment. Cependant l'amiral Lacaze à sa droite, vieil [ill.] jouait sous la table avec son râtelier, comme d'autres jouent avec leur monocle.

26 oct[obre 1954]

Le bouclier[8], son décor n'est pas trouvé. Serais-je vidé?

Arlette[9] nous vient voir. Toujours aussi bêtement américanophobe.

27 octobre [1954]

Institut. Nous désignons notre candidat à la Fondation Osiris. Je propose Schmitt. Büsser et Rousseau proposent Charpentier. Il est désigné par 18 voix contre 16 à Schmitt. Pontremoli proteste contre une note parue dans les journaux annonçant la création d'un "Diplôme des arts plastiques". Évidemment ça ne veut rien dire. Pour l'enseignement? Mais on a déjà les concours si difficiles pour l'enseignement du dessin : Ville de Paris; État à deux degrés. Naturellement Untersteller est intervenu en aboyant, comme toujours. Pontremoli a riposté, à sa façon, parlant sous la table, sans lever les yeux, très bas, répétant cinq ou six fois le même argument. Untersteller est de plus en plus antipathique. Il y en a qui le suivent. Ceux qu'il flatte : Souverbie, Dupas, Van Hasselt. À cette discussion il n'y a eu aucune conclusion, bien entendu.

Chez la duchesse de la Rochefoucauld. Charles-Roux qui revient de Rome, me dit avoir vu Ibert, empoisonné par les ménages. C'est bien sa faute.

29 oct[obre 1954]

Madeline et Gaumont viennent déjeuner. Gaumont toujours charmant, fin, discret. Madeline fatigué, excédé des bureaucrates. Parle de Walter dans les termes les plus sévères.

Dans la presse, mise au point du général [ill.] contre certains passages des Mémoires du général de Gaulle. Certains passages publiés me paraissent bien prétentieux.

30 oct[obre 1954]

Visite du jeune Trébois. Toujours très charmant. Mais toujours difficile à comprendre. Manque d'enthousiasme. Il est sollicité par nombre d'activités. Lit de la médecine. Lit de la philosophie. Inquiet, comme tous les jeunes qui viennent me voir. Sourit ironiquement quand je le questionne sur le nouveau diplôme créé par Untersteller et l'administration. Il n'en comprend pas les raisons. Quand on connaît Untersteller, il n'y en a pas d'autre que de forcer les jeunes gens à venir à l'École. Il fallait introduire les métiers dans les épreuves du concours d'entrée. Ce qui était avant la réforme idiote récente.

Pas travaillé. Visite de Mme Simon Bidaut, Louise, Benjamin[10], Marcel et Alice[11] et la chère Alice-Henry[12]. Elle nous raconte l'histoire effarante suivante. Une famille de 37 personnes, grands-parents, grands enfants mariés, enfants, petits-enfants vivent entassés dans quatre pièces. Il y avait de grandes querelles à cause des femmes qui couchaient indifféremment avec les uns ou les autres des hommes. Les grands-parents durent intervenir. Conseil de famille où il fut décidé que les femmes coucheraient tous les trois mois avec un des hommes, par roulement. On a été mis au courant de ce système familial de la manière suivante : un jour un couple de vieillards vient inscrire dans l'École de la banlieue où ils habitent, une fillette de huit ou neuf ans, comme leur enfant. Bien. Six mois après, ils viennent en inscrire une autre, plus âgée. Trois mois après une autre, tout à fait jeune. On s'étonne à la direction de l'École. Alors les bons vieux expliquent leur entente familiale. Pour qu'il n'y ait pas de complication, ce sont eux les vieux qui reconnaissent tous les enfants comme leurs.

Visite de Mlle Dujarric de la Rivière. Elle sculpte et peint. Semble ardente et volontaire. Elle vit à la campagne où elle administre le domaine de ses parents (83 hectares). Elle a eu des difficultés assez grosses à cause de l'esprit communiste des gens qu'elle emploie. Elle voudrait bien s'installer quelques mois à Paris pour sculpter et dessiner.

Chataigneau vient me voir. Me parle de l'affaire Susse. Il est fort embêté, Susse, parce qu'il a été très incorrect. Il avoue à Chataigneau qu'il a cherché à faire une combine sur moi.

Chevrier, l'éditeur veut compléter l'édition de Nils Halérius dont il a déjà édité une partie. Mais les parties orchestre ont été faites pour la radiotélévision, pour leurs auditions. La radio demande 600 000 F à Chevrier. Ça lui a coûté seulement 300 000 F. Il faut qu'ils baissent leurs prétentions de 300 000.

 

[1] A la Gloire des armées françaises.

[2] Benjamin et Louise Landowski.

[3] Gilbert Cahen-Salvador et sa femme Violette.

[4] Marcel Landowski.

[5] A la Gloire des armées françaises.

[6] A la Gloire des armées françaises.

[7] Frances de Dalmatie, poète.

[8] A la Gloire des armées françaises.

[9] Harlette Gregh.

[10] Louise et Benjamin Landowski.

[11] Marcel et Alice Cruppi.

[12] Alice Messener-Landowski