Décembre-1956

 

1 décembre 1956

Dans quelles tristes conditions vivent actuellement les vieux ménages. Je vois mon pauvre beau-frère et sa femme[1]. Lui vit au lit, s'affaiblissant de crise en crise de déglobulisation. Elle, elle est éreintée, toujours en alerte. Ayant aussi besoin d'être soignée. Hier, comme il s'était levé, elle est venue le soutenir. Ils sont tombés tous deux ensembles. Au-dessous d'eux, il y a aussi un vieux couple d'isolés. La femme est impotente, au lit. Lui est sourd. Quand elle a besoin de lui, elle l'appelle en agitant une puissante clochette qui s'entend dans toute la maison. Mais le bonhomme souvent fait marcher sa radio plein gaz, comme il est sourd. Ça dure souvent longtemps avant qu'il n'entende la clochette désespérée. Combien sont-ils ainsi, tout à la fois pitoyables et un peu ridicules?

L'épée L[ouis] Aubert est complètement composée.

Je lis un livre qui m'intéresse fort : L'Homme, la symétrie et le rythme[2]. Il y a là des choses correspondant à peu près à ce que je pense souvent, sans les avoir approfondies. C'est que la géométrie n'est pas une invention humaine, c'est que le rythme n'est pas non plus une invention proprement humaine, mais l'homme les a découverts. Découvrir n'est pas inventer. L'auteur de cet ouvrage considère que l'homme a inventé la géométrie. Euclide n'a fait qu'ajouter une découverte à celles faites avant lui. Newton n'a pas inventé la pesanteur. On découvre des lois. On invente des appareils d'après ces lois. Certaines de ces lois, comme les rythmes, jouent des rôles latents dans la composition artistique. Ce qu'on appelle la Règle d'Or est une application d'une loi de l'univers, on pourrait presque dire organique, c['est]-à-d[ire] correspondant à un besoin d'équilibre, à une nécessité physique, voire physiologique. À étudier pour "le livre". C'est à ce fameux nombre d'or que se raccrochent tous les soi-disant révolutionnaires en art, après avoir tout détruit, en théorie. Car en fait la nature est là, dont ils font partie eux-mêmes.

 

Cahier n° 60

1 décembre 1956

Voilà mon épée bien composée : sur la coquille principale, la Forêt Bleue (livret où sont unis les contes de Perrault : Belle au Bois dormant, Petit Poucet, Chaperon Rouge,…); coquille contre la hanche, la Habanera. La troisième œuvre importante, le Tombeau de Chateaubriand, lequel tombeau est sans caractère, je ne peux pas l'évoquer.

L'obligation où je suis encore, d'être souvent étendu, au moins quatorze heures par jour! fait que je lis beaucoup. Je relis la correspondance de Flaubert. Plus on se plonge dans la pensée de cet homme et dans sa vie, plus on l'aime et on l'admire. Flaubert et Delacroix, c'est comme si je les avais connus. Victor Hugo, je n'ose pas en parler avec autant de familiarité! Rodin est grand, je l'aime et l'admire, mais il est moins pur que les trois premiers. À ces trois premiers il faut ajouter Barye et Constantin Meunier. Ce sont des êtres purs. On devrait y penser continuellement, comme les croyants pensent à Dieu ou à Allah. On ne ferait pas de faux pas.

2 décembre [1956]

Un bon croquis pour la Habanera de L[ouis] Aubert (épée).

Lecture : L'homme, le rythme et la symétrie. Ça et la Règle d'Or, il faut que j'arrive à piger. Il y a un fond de vérité constante, là. Ça se sent intuitivement, quoique je n'aime pas ce mot. La fameuse intuition! Encore un mot pour expliquer l'inexplicable. On colle un mot et c'est expliqué. Dieu, ce n'est pas autre chose qu'un mot, mais un mot qu'on ne cherche pas expliquer. Je vais me mettre à ces questions prochainement. Car, étant donné les tendances de l'art contemporain, les prétentions, les aspirations plutôt prêtées aux artistes de verser dans le métaphysique pour justifier l'art abstrait, il faut connaître et comprendre certaines données actuelles de la psychologie et des problèmes de la connaissance pour aller au bout de la discussion et démontrer les sophismes qui sont à la base de toute cette sincère folie.

Un congrès socialiste international vient de voter à la quasi unanimité, un blâme au parti socialiste français pour sa folle entreprise de Suez. Hélas!

3 décembre [1956]

Visité l'appartement de Flore[3]. Elle sera bien. Chance d'avoir aussi facilement pu s'installer. Tout son mobilier de Bône est empilé avec les trois pianos! Chance dans son malheur.

Officiellement l'Angleterre et la France annoncent qu'elles cèdent à la résolution votée par l'ONU. Elles vont se retirer immédiatement de Suez, ou plutôt de Port-Saïd. Voilà une affaire bien ratée. L'ONU est un paravent bienvenu et bien utile aux gaffeurs.

4 décembre [1956]

Journées courtes. Repos encore prolongé. Le travail n'avance pas vite.

5 décembre [1956]

Alice-Henry[4] me conduit un beau grand évêque, qui est même archevêque. Il est, nous dit-il, archevêque de Monaco. À la suite d'intrigues de cour monégasque, il avait dû demander son changement. Pour manifester sa réprobation de ces intrigues, le Pape le nomme archevêque. C'est un grand gaillard, à visage marqué. Il est vieux et sourd, ce qui ne l'empêchait pas d'entendre et connaître beaucoup de choses.

Il a peu d'estime pour le prince Rainier, ni pour sa sœur, princesse Antoinette. Cette dernière a mené une existence de noce. Pendant la guerre elle s'amourache de l'officier allemand qui commandait la garnison d'occupation. Ce jeune teuton la mit enceinte. Rainier, comme chef de famille, s'oppose au mariage. La fille fit appel à Hitler. Celui-ci jouant aux princes légitimes, donna raison à Rainier et fit envoyer au front russe l'amant d'Antoinette. Il fut tué. Cette dernière, pendant quelques années fit une noce scandaleuse puis finit par épouser un membre de la famille Polignac. Quant à Rainier, dit monseigneur Rivière, c'est plutôt un pauvre type. Il fut pris en main par une star appelée Gisèle Pascal. Celle-ci espérait donner un enfant à son prince. Rien, alors l'Amérique lança la Grace Kelly. La principauté devenait américaine. Grace Kelly est paraît-il très bien. Elle a su satisfaire sa passion du jeu théâtral et du cinéma sans que Hollywood n'ait en rien nui à sa réputation. Elle arriva au mariage intacte. Monseigneur Rivière ne croit pas cependant que dure longtemps ce mariage. D'autant plus que la principauté est assez agitée politiquement. Rainier est entouré d'aventuriers inquiétants. Un groupe de Monégasques rêve d'instaurer une république très intégrée à la France. Le mariage Kelly s'est mis un peu en travers de ces projets.

6 décembre [1956]

À déjeuner, Jacqueline Richet. Jacques est mort subitement, mais il avait eu une crise cardiaque (angine de poitrine), quelques mois auparavant. Elle nous donne des nouvelles de la si jolie veuve de L[ouis] Breguet. Elle a trois enfants, garçons.

En France, G[uy] Mollet vient d'interdire la tribune libre des journalistes parlementaires à la Radio. Ce n'est pas une mesure antirépublicaine, c'est plutôt à cause de la violence des propos des journalistes moscoutaires.

7 décembre [1956]

Le Journal Officiel publie aujourd'hui le décret ministériel modifiant de manière encore plus stupide et injuste que les textes votés - si on peut appeler "votés" la façon dont les débats se sont déroulés. (Il s'agit de la Réforme du règlement de l'Institut donnant le droit de vote aux membres libres. Stupidité et injustice.) Je ne sais pas exactement ce qui a été publié, mais il me semble que les membres libres sont dix au lieu de huit, et que ni les graveurs, ni les musiciens, ne voient leur nombre augmenté d'un ou deux membres. Affaire répugnante.

Soirée Lemaresquier. En l'honneur de ses 55 ans d'enseignement. Installation d'un médaillon de lui par Lejeune. Médiocre, ce médaillon. Et bien laid comme présentation. La cérémonie était présidée par Bordeneuve, secrétaire d'État aux B[eau]x-Arts. Il y avait aussi Jaujard, Goutal, Montreux. Nous avons, Jaujard, le ministre, Lemaresquier et moi, une rapide conversation. Bordeneuve me fixe un rendez-vous pour lundi prochain. Untersteller, de plus en plus plastronnant, avait installé une ronde-bosse faite de tuyaux recouverts de plâtre "pour montrer au ministre ce qui se fait à l'École!" Ce qu'il y a de marquant dans ce qui s'y fait actuellement, c'est que ce n'est pas jeune. C'est du mal foutu sans charme. Et c'est scandaleux que pareil spécimen de sottise soit accepté dans l'établissement d'enseignement supérieur des B[eaux]-A[rts]. Cet Untersteller est un personnage néfaste.

8 décembre [1956]

Pour me consoler de mes déceptions, je pourrais dire de mes grands regrets actuels, je relis la correspondance de Flaubert. Mon grand consolateur, mon "enthousiasmeur". Hélas! Je ne suis plus jeune. Ça ne peut plus me servir guère, ces grands récits de voyage en Égypte, si vivants, et ailleurs. Aurai-je désormais le temps d'achever la petite chose que je commencerai ?

Cette petite chose actuellement, c'est l'épée de L[ouis] Aubert. La coquille principale, motif : la Forêt Bleue, s'arrange.

Visite du bon Botinelli, puis celle de Bisceglia. Il n'a pas le droit de fondre en argent. Les prix du bronze sont devenus énormes. Un buste grandeur nature vaut actuellement plus de 100 000 F.

Politique. Hongrie : c'est la paix des tombeaux. En Orient on s'en va. Et Nasser, battu, plastronne. Le curieux dans les affaires en cours, c'est que l'Amérique soutienne Nasser contre Israël, et même en sous-main l'Angleterre fait de même. Au début de cette guerre des dupes, rien - à mon avis - ne fut à la fois plus ridicule et odieux que le double ultimatum adressé à Israël, vainqueur de l'ennemi commun, de s'arrêter à dix km du canal. On pourrait croire qu'il s'agissait d'un plan concerté. Pas même!

9 décembre [1956]

Bourguiba me paraît l'un des hommes politiques les plus remarquables du moment. Pineau apparaît comme un roquet. À son retour de Tunis, il a prononcé un discours étonnant de sincérité et d'impartialité même. Il s'agit de Bourguiba.

10 décembre [1956]

M. Bordeneuve est un homme plutôt petit, à tête sympathique, trop grosse pour son corps. Il m'attendait à l'entrée de son cabinet, ce vieux cabinet toujours somptueux où depuis Dujardin-Beaumetz j'ai vu tant et tant de directeurs et secrétaires d'État des Beaux-arts. Dujardin-Beaumetz gros et barbu, à bon visage, les yeux vifs sous les sourcils broussailleux. C'est près de lui que j'ai vu surgir Paul Léon, déjà à ce moment d'aspect aussi maigre et vieillot qu'aujourd'hui. Il était sympathique. Il sortait de l'École normale et, malgré sa maigreur, entrait plein d'appétit dans la carrière de haute bureaucratie pour laquelle il avait toute la souplesse nécessaire. C'était son oncle Berr qui l'avait signalé à D[ujardin]-B[eaumetz]. À son départ, D[ujardin]-B[eaumetz] le recommanda à son successeur, Léon Bérard, je crois. Puis il suit la filière et certes je n'ai pas à me plaindre de lui jusqu'à cette soudaine révélation du vrai bonhomme. Un ambitieux et prétentieux comme presque tous les anciens normaliens. Un homme comme les autres et, en cette dernière histoire, peu scrupuleux.

À déjeuner, S[uzanne] Gaillard qui nous parle de ses problèmes familiaux, dont le principal paraît être son fils, un type de 40 ans qui veut vivre à ses crochets.

Il parait que Nasser se propose, aussitôt après le départ de nos troupes, de faire dans Port-Saïd un grandiose défilé de la Victoire.

11 décembre [1956]

Téléphone avec Dropsy. Dans le décret paru, les propositions de l'Académie sont modifiées par le ministre. Les membres libres seront dix. Les graveurs en médaille dont on avait obtenu les voix, en augmentant leur nombre de deux, restent quatre. Pas un musicien de plus non plus. Une fois de plus les artistes sont dupés. Tout ça est tellement incorrect de bout en bout que c'en est comique!

Travail à l'épée Aubert. Ça vient.

Un bruit vague court que l'Amérique financerait le barrage d'Assouan, inquiète de l'intrusion russe.

12 décembre [1956]

Nous complétons, en la doublant, la liste des jurés adjoints. Rien n'est changé dans le comportement de l'administration vis-à-vis de l'Académie.

Hautecœur lit le décret. C'est en effet une duperie. Que faire? Il n'y a plus que le recours au Conseil d'État. Decaris est de cet avis. Le tour est joué. Hélas! je n'avais que trop raison de ne pas marcher dans les combinaisons tortueuses de P[aul] Léon. Voilà donc la section des membres libres, ce cocktail de professions, pharmaciens, vieux amiraux, vieux fonctionnaires, hommes du monde ?, criticaillons d'art, etc., plus nombreux que la section des architectes et que des sculpteurs, etc.

Passé au Trocadéro[5]. C'est pour moi un drame plus grave que l'histoire des membres libres. C'est un monument raté. Banal. Indigne de moi, parce que loin de toute ma théorie monumentale. La muraille n'est pas respectée. Hélas! L'idée, la trouvaille, je ne l'ai que maintenant. Je l'ai pressentie par instants. C'est là qu'il fallait dresser cette France vivante, dans un vêtement historié des grands mouvements de libération, chantés en bas-reliefs, comme une broderie du haut en bas d'une sorte de scapulaire. Seule, en avant du mur, sur lequel la guerre 1914 serait sculptée comme une vision, quelque chose en sculpture comme la Reine Nocturne de Raffet. Never more! Never more!

13 déc[embre 1956]

Visite du jeune Bourcier pour me mettre au courant de son insuffisant traitement. Je lui demande de me retrouver les procès-verbaux de la séance dans laquelle l'Académie, il y a quelques années sur mon intervention, avait décidé que les discussions des votes soient émises dans la séance suivante. Savoir comment la chose a été inscrite au p[rocès]-v[erbal].

14 déc[embre 1956]

Visite Lefebure-Lacroix pour l'épée L[ouis] Aubert. Il me paraît surtout artisan commercial. Je ne crois pas qu'il conviendra pour l'épée Aubert.

Les conséquences toujours désastreuses de la folie Suez. Nasser devient de plus en plus insolent. Il voudrait profiter du départ des Franco-Anglais pour avoir l'air de les avoir, lui, chassés avec ses malheureux fellahs. Il est, je crois, lui-même fils d'un fellah. On peut comprendre sa hargne. Il fallait être intelligent, mais voilà!

15 décembre [1956]

Reçu de Bourcier le p[rocès]-v[erbal] à propos de la remise à huitaine des votes à l'Académie. Ma mémoire à ce sujet n'était pas en défaut. Mais le procès-verbal est rédigé drôlement. La remise à huitaine est bien indiquée, mais rédaction confuse, un arrangement à la manière de Boschot. Ah! Que je regrette d'avoir été malade. Les choses auraient probablement évolué autrement.

Mais si cela est grave, car les artistes sont humiliés et dupés, beaucoup plus irritant est pour moi de n'avoir compris que maintenant ce qu'il fallait faire sur ce mur du Trocadéro[6]. Je vois tellement bien ce que j'aurais du faire, au lieu de ce groupe banal, sans trouvaille. Erreur d'autant plus idiote que j'avais tout prêt, tous les éléments, et que c'était l'occasion de réaliser cette figure de la France dont j'avais l'idée depuis longtemps. J'y ai bien pensé, mais par quelle aberration l'ai-je écartée, me disant que ce n'était pas sa place là!

16 déc[embre 1956]

Journée mauvaise moralement. Visite de Julio Laparra. Garçon singulier et quand même inquiétant. Sa façon de vous regarder.

Heureusement, bon travail à l'épée de L[ouis] Aubert. Finalement je crois que je la confierai de nouveau à Canale.

17 déc[embre 1956]

De plus en plus furieux d'avoir eu trop tard l'idée pour le mon[umen]t du Troc[adéro]. Tout vient de l'idée. Flaubert a bien dit : "La forme crée l'idée", mais il écrit aussi : "Quand l'idée est bonne, la forme vient toute seule et les mots se trouvent toujours". Comparaison assez difficile avec les arts plastiques, car en littérature tout mot évoque une forme. Ainsi, quand même, l'idée crée la forme. C'est un sophisme, même en littérature, de dire que la forme crée l'idée. Car le mot est forme. Dans mon cas, comme dans toute grande création monumentale, l'idée est essentielle. Je ne dérage pas, et ça ne sert à rien!

Bon travail cependant à l'épée Aubert. Je m'y applique d'autant plus. Quant à l'aff[aire] des membres libres, je veux m'en désintéresser. C'est l'opération la plus laide à la fois et la plus ridicule qui se soit faite à l'Académie. Quoi de plus ridicule que des vieux messieurs qui ont tout eu dans la vie et qui veulent s'immiscer de force dans les questions purement professionnelles des artistes. Tout ça est aussi moche que ridicule.

Les conséquences de l'aff[aire] Suez se montrent de plus en plus catastrophiques, augmentation massive du prix de l'essence, etc., et tout le monde est content! dans le parti S.F.I.O. Le M.R.P. déclare qu'il faut voter pour G[uy] M[ollet]. et d'ailleurs, que faire? Et Nasser, sur le canal, fait la tronche. Il attend qu'il n'y ait plus que quelques centaines de soldats fr[anco]-angl[ais] pour leur tirer dans le dos et faire Kokoriko.

18 décembre [1956]

Journée sans travail. Levé tard. J'avais horriblement mal dormi. Malgré le mépris que j'en ai, l'attitude des membres libres et leur succès frelaté m'indigne. Ça et mon Waterloo du Trocadéro[7], et la situation scandaleuse et dangereuse dans laquelle la France s'est mise, tout cela n'est pas très en concordance avec le calme nerveux dont j'ai bien besoin encore. Je sens mon plexus crispé. C'est le cas de dire que mon avenir est bien derrière moi.

Qu'ils étaient tous laids mes pauvres confrères de l'Institut. C'est que, au fond, la plupart ne pense qu'à leurs mesquins intérêts ou à leur vanité. La jalousie est à la base de leurs actions. Hautecœur est même jaloux de son secrétaire administratif. Il trouve que comparativement à son traitement de s[ecrétaire] p[erpétuel], le petit Bourcier a un traitement trop gros! C'est l'atmosphère classique des bureaucrates. Pendant la réunion plénière, je voyais en face de moi Paul Léon et Hautecœur côte à côte, comme des potaches tricheurs, échangeant des propos certainement venimeux et railleurs tandis que Domergue, notamment, parlait du musée Jacquemart-André. Tous se comparent les uns aux autres. La femme de Hautecœur qui est bibliothécaire de l'Institut, compare aussi son traitement à celui de Bourcier, etc. L'envie et la jalousie en chaîne. Je n'ai pas été serrer la main de Paul Léon. Et pourtant, bien que je n'aie plus pour lui l'estime que j'avais, je l'aime bien quand même.

18 décembre [1956]

Renouvellement des commissions. C'était mon tour pour la v[ice]-présidence. Je n'ai pas voulu. Il ne me plaît pas d'être au bureau à côté de Untersteller. Il est à la base de toutes les imbécillités faites depuis q[uel]q[ue]s années à notre Académie (jurys des concours de Rome, abaissement des études à l'Écoles des B[eaux]-A[rts] et, la pire de toutes, vote des membres libres pour nos élections, possibilité pour eux de participer à l'administration de nos collections, etc.). Domergue a été assez serin tout à l'heure, pour proposer qu'on nomme à la v[ice]-présidence un membre libre! On a protesté. C'est Bouchard, comme c'était le tour de la sculpture, qui est à la v[ice]-p[résidence]. Mais j'ai accepté d'être de la délégation de l'Académie pour la présentation des vœux au Président de la République.

Cérémonie pour honorer Pontrémoli, dans le grand amphithéâtre de l'École. Discours sympathiques. Mais les orateurs ont bien du mal à parler de ses œuvres, tellement son bagage est mince. La villa grecque de Reinach, son Museum de paléontologie, l'achèvement de l'Observatoire dans le Massif Central, sa collaboration avec Redon pour la présentation de la collection Rubens au Louvre (bien meilleure que la présentation "funéraire" actuelle. Pourquoi l'a-t-on démolie? Rage de dépenser). Mais il enseigne pendant des années. Il fut un bon patron. Surtout, il fut un homme très malheureux. Douze membres de sa famille ont disparu durant la destruction antisémite. Ses deux fils, son gendre. Il ne fut pas le seul israélite à subir pareil désastre.

Revenu dans l'auto-wagon de Carlu, avec F[ernand] Gregh et Georges Huisman.

19 décembre [1956]

Réception à l'Élysée des corps de l'État. Il y avait là à peu près cinq cents personnes. On était rangés tout autour de la grande pièce centrale qui sert de salle à manger pour les grands galas et aussi de salle de bal. Un jeune homme vient à moi, un des secrétaires du bureau de la présidence. Il a joué, jadis, quand il était enfant avec Marcel[8] à Villerville, ça remonte à plus de quarante ans! Il s'appelle Bonardet.

J'étais entre François-Poncet et Hautecœur. Derrière nous était Souverbie. Pourquoi cet homme m'est-il antipathique? Je crois que c'est parce que c'est un "navigateur". Son rire surtout fait penser à un chien qui retrousse ses babines pour mordre. Je regardais tout autour tous ces hommes en jaquette. Quelle impression de laideur! Et je me disais : "C'est la proportion moyenne de la hauteur des nombrils de tous ces hommes, au sol, avec celle de la hauteur moyenne totale de tous ces mêmes bonhommes si laids qui aboutit au "nombre d'or", nombre sacré qui est paraît-il de 1-681…" Telles étaient mes réflexions, sans suite, quand est arrivé le président Coty. Discours de Cassin, le président du Conseil d'État, avec des propos nets sur l'Afrique, le Maghreb, l'affaire Suez, etc., et conclusion optimiste. Idem de la part de Coty qui exalte, avec raison, l'esprit des soldats rappelés et des jeunes. Et conclusion optimiste, bien sûr! Au fond, l'optimisme triomphera. L'ONU a permis à la France et à l'Angleterre d'éviter de se trouver engagées contre la Russie. Ce fut l'erreur Mollet-Eden de n'avoir pas cru à l'alliance Nasser-URSS. Nasser est un communiste? Il n'ose pas le dire, à cause des rois d'Arabie. Il en est jaloux. Il joue d'eux. Le seul pays qui avait le droit d'agir comme il a agi, c'est le pays d'Israël. Lu la déclaration très pertinente du ministre (femme) des Aff[aires] étr[angères] d'Israël. En fait, on est très lâche à l'ONU. Le seul pays courageux est Israël. Espérons qu'on ne se contentera pas de rétablir la situation telle qu'elle était avant l'aff[aire] Suez. Mais tout cela, ni Cassin, ni Coty ne l'ont dit.

21 décembre [1956]

La femme de Büsser est morte. Je ne crois pas qu'il en ait grand chagrin. Sa présidence de l'Académie des B[eaux]-A[rts] a été la plus néfaste de toute l'histoire de cette Académie. Ce fut une trahison ininterrompue, aux ordres de P[aul] Léon. Tristesse de constater l'abaissement des êtres….

Lecture : Fragments de l'œuvre courte et violente de Lautréamont (Isidore Ducasse, de son vrai nom). Sans grand intérêt. C'est facile, surtout quand on a de la fortune, de prendre ce genre d'insolence et de mépris de tout - preuve, au fond, que l'on désire tout - Ah! Que j'aime mieux Delacroix, ou Flaubert, ou Hugo!

22 décembre [1956]

La grande coquille (Forêt Bleue) de l'épée de L[ouis] Aubert vient bien. C'est long, ces petits objets. Il faut que ça soit très fait.

Mais je ne dérage pas de mon erreur pour le Trocadéro[9]. Avoir en soi tous les éléments du problème, avoir l'occasion de manifester avec éclat sa doctrine, et tourner le dos à ce qu'on pense, se lancer dans la banalité, y rester avec application pendant deux ans! Voilà ce que j'ai fait! Et ce n'est pas par sénilité précoce! Je sais bien les excuses : la hâte, la nécessité de présenter rapidement l'esquisse, les demandes de celui-ci et de celui-là, la limitation des crédits, celle plus grave du temps… je sais, je sais… mais en définitive une seule chose compte, l'œuvre qui reste. Et celle-ci, qui reste, ce n'est pas épatant. Et, je me le répète, tous les éléments étaient trouvés, je n'avais qu'à les organiser. L'occasion de sculpter un mur, comme ceux de mon Temple. C'était gagner le dernier round du combat de ma vie. Je me suis battu moi-même… Quel désespoir, au fond de son cœur, devait avoir Napoléon quand il pensait, rentrant à Paris, à sa cavalerie fauchée par la faute de Ney, à Blücher que Grouchy avait laissé échapper… En petit, c'est la même chose.

Lecture de fragments du Maldoror de Lautréamont (Ducasse Isidore). Difficile à juger sur des fragments. C'est à moitié fou. Volonté d'horreur, volonté maladive. Au fond, c'est une attitude assez facile à prendre, la révolte à vide, l'excès de turpitude. Que reste-t-il de semblable lecture? Quel bain de santé quand après cela on lit du Flaubert ou du Delacroix. Rien de ce qui est malsain n'intéresse longtemps.

23 décembre [1956]

Visite du bon Sarrabezolles. Il est des deux ou trois artistes qui s'occupent efficacement du Syndicat des sculpteurs professionnels. Il y avait Iché, mort prématurément. Maintenant c'est lui et Rispal, étonnamment renseigné sur les questions administratives et professionnelles. Il me parle de l'exposition de la nommée Germaine Richier. Elle aurait dépensé plusieurs millions pour ses fontes. Le 1 % est parait[-il] étendu à toutes les constructions officielles (hôtels de ville, mairies, monuments publics, hôpitaux, etc.), mais l'architecte ne serait pas maître du choix de ses collaborateurs. Tout serait attribué au concours, même le plus petit motif décoratif. C'est l'administration des B[eaux]-A[rts] qui a obtenu cet article (n°10) dont les artistes ne voulaient pas. Ils tenaient beaucoup au principe de l'architecte maître d'œuvre. Principe à mon avis essentiel. Mais rien à faire contre la bureaucratie. Le principe du concours n'est pas mauvais, loin de là, mais pas pour tout.

Le motif Forêt Bleue presque terminé. Hâte d'avoir achevé tous ces modèles et de me mettre à la Fête à la villa d'Este et aux esquisses qui, depuis tant d'années, attendent. C'est que maintenant la peau de chagrin devient réalité!

24 décembre [1956]

Déjeuner réduit puisque les enfants sont dans la montagne. Nous n'en faisons pas moins un gentil déjeuner avec Martine[10] et son mari actif[11], avec Françoise et Gérard[12] et Alice et notre pauvre Marcel[13]. Il est bien courageux sous l'effet de la maladie du sang qui le détruit inexorablement.

25 décembre [1956]

Je relis le livre de Hourticq sur Le génie de la France. Remarquable ouvrage où se montre clairement le véritable caractère de ce génie qui pourrait être qualifié de classico-romantique, ou plutôt réaliste-romantique. Contre ce réalisme français, cet amour de la nature et de la vie, se dressèrent toutes sortes de théories, de doctrines qui furent comme des attaques contre le vin français, similaires aux invasions militaires. Le classicisme renaissant-italien est une de ces attaques. Qui réussit officiellement. Charles VIII et Louis XII en sont les protagonistes avec tous les courtisans, aventuriers, chefs militaires, qui les suivirent en Italie et en revinrent après chaque [ill.], avec les idées et les artistes de second plan ramenés dans leurs bagages. Deux siècles assurèrent le triomphe momentané de ces idées et de ce monde de "snobs". Cependant que, parallèlement, cheminait la véritable tradition féconde avec les Fouquet, les Clouet, les Latour, etc.

Désespéré de l'aff[aire] du canal de Suez. On avait raison. Et on s'est mis dans son tort. La situation est telle que Nasser devient maître de la situation. Battu il va prendre figure de vainqueur. Les Anglais sont singuliers. Ils semblent être plus hostiles à Israël qu'à Nasser qui les nargue. Je plains Eden qui me paraît se rendre compte de son fourvoiement (est-ce français?).

26 décembre [1956]

L'épée Aubert. Je travaille avec intérêt, mais avec légèreté! Je ne sais pas de quelle somme ils disposeront? Tant pis. L'argent après l'œuvre.

Mais je suis tout au drame de ce qu'aurait pu être le monument du Trocadéro. C’aurait été un succès formidable. Au lieu de ce demi succès, demi échec. Si j'avais, au moment voulu, eu cette idée "du tonnerre" qu'aurais-je fait? Car je calcule. Surface du bas-relief : 280 m2. Le prix au m2 de l'exécution du bas (86 000 unitaire), soit vingt-trois millions : 23 000 000. La statue de la France exécutée en pierre : 5 000 000. Prix des modèles: les bas-reliefs, au bas mot 20 000 000. La statue de la France : exécution du modèle 3 000 000 (modèle et moulage, probablement plus. Moulage des bas-reliefs (500 000 F), sinon le double plutôt 1 000 000. Ajoutons le prix de la pierre : 120 m2 = 1 000 000, plus la pierre de la statue 100 000 F. Donc approximativement prix de revient : cinquante deux millions. Certainement plus. Le comité, aidé de la Ville de Paris, avait quatorze millions, péniblement. À ces chiffres, uniquement d'exécution, de cinquante deux millions, ajoutons le prix de mon travail, de la grande maquette (trois ans de travail : 6 000 000) et 10 % à peu près de faux frais et d'imprévus, baraquement, échafaudage, chauffage, etc. En fin de compte, il aurait fallu près de 68 000 000, une grosse fortune!… Je me demande, étant donné l'effet qu'aurait produit un tel projet, en maquette seulement, si on y serait arrivé… Mais je me console un peu, si c'est une consolation, en me disant que la question d'argent, la sale question d'argent, aurait tout empêché! Et ce dernier projet-là, il n'y avait pas à le diminuer. Peut-être un peu, en diminuant la longueur. Quand même, c'est un désastre pour moi, j'en suis hanté comme d'un remords. Je m'en veux cruellement d'avoir été au-dessous de moi-même.

27 décembre [1956]

Toujours la sale question d'argent : Goutal me téléphone à propos du M[ichel]-.A[nge]. Marchandage. Pourtant je ne demande pas cher 1 300 000 F pour une statue de 2 m 30 en bronze. Quand on sait qu'on en a donné 12 000 000 à Bonnard[14] pour son affreux barbouillage du plafond de la galerie Henri II.

Jeanne Rancy, toujours en étroites relations avec les Hindous, nous téléphone. Elle dit que ceux-ci ne veulent plus des blancs. La France a perdu beaucoup de son prestige là-bas.

À l'ONU, Nasser gagne sur tous les tableaux. Le Suédois Hammarskjold cède sur toutes les prétentions de Nasser. En principe un accord serait intervenu pour le déblaiement du canal. Mais les discussions reprennent, à peine les questions résolues. Politique de retardement.

28 déc[embre 1956]

Assassinat à Alger d'un M. Froger, président du conseil général d'Algérie, etc. C'est un des chefs des Algériens français qui ne veulent rien céder aux Musulmans, parti des grands colons affairistes, parti des grosses fortunes, parti des imbéciles.

29 [décembre 1956]

Exposition Redon. C'est un artiste. Ce n'est pas un très grand peintre. Trop de lacunes. Et puis, au fond, c'est assez facile de se spécialiser dans l'étrangeté. Il arrive à de très jolis et même parfois très impressionnants effets. Il n'atteint quand même jamais à la vraie grandeur, à l'émotion absolue auxquelles on atteint par la vérité toute simple (Rembrandt, Velasquez, Delacroix, etc.)

29 déc[embre 1956]

Funérailles sanglantes de Froger à Alger où les Blancs ne se sont pas montrés moins sauvages que les fellaghas. Cependant, finalement, les travaux de déblaiement de Suez commencent vraiment.

30 déc[embre 1956]

Je lis le livre de Hourticq Le génie de la France. Vraiment remarquable, ou plutôt je le relis. Autrement bien que le bla-bla-bla du nommé Dorival qui pendant trois volumes se dit et se contredit, tout en s'acheminant - sans convaincre - vers l'apologie de l'art abstrait, proclamé aboutissement du classicisme français. Quel petit imbécile. Dire qu'il est le successeur présumé de Cassou. Celui-ci n'était déjà pas fameux. Celui-là sera pire… Cassou est au moins courtois.

Un bon article de Claude Roger-Marx sur Redon, dans Arts. Redon était très lié avec Mallarmé. Dans des notes laissées par Redon, celui-ci nous dit que le jeune poète aurait été fort heureux de recevoir la Légion d'honneur. C'était presque chose faite. Il s'en réjouissait. Mais, à la dernière minute, elle lui fut soufflée par Catulle Mendès. (Journal de Redon).

Marcel[15] nous dit, d'après Michel Goldschmidt, les causes de la fureur d'Eisenhower avec France et Angleterre : Il aurait été d'accord avec Israël pour que ce pays attaque l'Égypte, mais seul et que, seul, il batte Nasser. Celui-ci serait tombé. Les Russes n'auraient eu aucun prétexte d'intervenir, la France et l'Angleterre n'intéressent pas. Nasser tombé, l'Amérique d'accord avec nous alors, réglait la situation du Moyen-Orient. Mais l'Angleterre, très hostile à Israël, et la France, très hostile à Nasser à cause de son aide prouvée aux Algériens, n'ont pas résisté au désir d'être sur place et de se substituer à Israël… Politique passionnelle à courte vue. D'où le désastre final, car cette opération réussie est un désastre.

Mon désastre à moi, c'est de n'avoir pas fait au Trocadéro[16] le monument[17] que j'étais capable de faire, que j'aurais du faire! Cette dernière composition je la portais en moi depuis toujours. Les murs du Temple de l'Homme. Comment ai-je pu m'engager aussi banalement dans la voie que j'avais toujours réprouvée! Je m'en veux durement. Je porterai toujours en moi, désormais, ce glaive dans ma poitrine. C'eut été la vraie conclusion glorieuse de toute mon œuvre. Au lieu de ce groupe, fait trop vite et au fond sans amour. Comme une mère qui allaite l'enfant d'une autre par une erreur de fiche! Mon bilan 1956 n'est pas heureux. Avec cette maladie idiote pour conclure.

 

 

[1] Marcel et Alice Cruppi.

[2] De P. Merle.

[3] Flore Pouy-Landowski.

[4] Alice Messener-Landowski.

[5] A la Gloire des armées françaises.

[6] A la Gloire des armées françaises.

[7] A la Gloire des armées françaises.

[8] Marcel Landowski.

[9] A la Gloire des armées françaises.

[10] Martine Chabannes.

[11] Jean-Pierre Jérôme.

[12] Françoise et Gérard Caillet.

[13] Alice et Marcel Cruppi.

[14] En réalité Matisse.

[15] Marcel Landowski.

[16] A la Gloire des armées françaises.

[17]. Voir dessin à la plume collé dans ce cahier avec comme notice dessous : "30 décembre 1956. Le monument que j'aurais dû faire! 4 ans trop tard. Mais, aussi, aurait coûté cinquante millions! Alors!"