Avril-1953

1er avril [1953 le Brusc]

Notre gardien, Jean Witonsky qui, né dans le couloir de Dantzig, a changé alternativement quatre ou cinq fois de nationalité : polonais, allemand, russe, allemand, polonais, russe de nouveau et s'est enfui en France où il est maintenant apatride, va s'installer au radar. Il nous libére ainsi la petite maison , ce qui nous donne deux pièces où nous pourrons installer Marcel. Pour la surveillance, ce départ n'a guère d'importance grave. Dans la journée, il n'est jamais là. La nuit, quand il dort, peut entrer dans le jardin qui veut. Nous nous arrangeons avec un homme qui viendra deux fois par jour faire un tour. Et pour le vol, nous prendrons une assurance.

2 avril [1953 le Brusc]

Lettre de Françoise[1]. Elle a reçu un téléphone du président Vergnolles. Il lui a dit que la commission des B[eau]x-Arts de la Ville de Paris avait voté à l'unanimité l'acceptation de mon projet du monument à l'Armée française.

Reste maintenant la fameuse commission des monuments commémoratifs du ministère de l'Intérieur. Toutes ces commissions, au fond, ne sont faites que pour dissimuler les quelques ou même l'unique personnage qui mène le jeu. C'est P[aul] Léon qui a inventé ces commissions, le subtil P[aul] Léon. Pas celle-ci. Mais c'est lui qui a inventé le système. J'écris à Mlle Cochard. Visite à Valleyé pour les réparations du pavillon. Son jardin est à moitié réduit par l'élargissement de la route devant l'église.

Je lis un livre passionnant par un nommé Mahuzier qui a traversé l'Afrique à la chasse aux gorilles. Curieux contraste. Ces énormes animaux se trouvent principalement dans les mêmes lieux où vivent les pygmées. Les plus petits des hommes et les plus grands des singes. Ces petits hommes, d'après le récit Mahuzier, sont d'abominables truqueurs. Ils s'arrangeaient fort bien pour égarer Mahuzier quand on s'approchait trop d'un nid de gorilles. Duplicité ou frousse?

4 avril [1953 le Brusc]

Lettre de Drouet. Bonne : le conseil municipal a voté le crédit supplémentaire pour la réfection du mur. C'est la confirmation de la communication du président Vergnolles. J'écris à Niclausse.

6 avril [1953 le Brusc]

J'achève l'extraordinaire livre de Huxley sur l'histoire d'Urbain Grandier, effarante. Tout au long de l'histoire on voit ainsi des malheureux hommes, pour des fautes bien vénielles, jugés, torturés, tués par de hauts dignitaires ignobles et hypocrites. Richelieu dans l'affaire n'a pas un rôle fameux. Mais la mort de ce grand personnage ne manque pas d'un certain comique. Huxley raconte, et ça doit être vrai, que désespérant de le sauver on fit venir une sorcière qui lui administra une potion faite d'un tas d'herbes variées, délayées dans un bouillon de crottin de cheval. Le grand cardinal mourut avec aux lèvres le goût du crottin.

7 avril [1953 le Brusc]

Lettre du docteur Gardinier confirmant à son tour la communication Vergnolles et Drouet.

9 avril [1953 le Brusc]

Réponse de Niclausse me donnant la liste des membres de la commission des monuments commémoratifs au ministère de l'Intérieur. Le président est un M. Farçat et Jaujard l'autre président. Il y a un M. Legros, contrôleur du ministère des Finances, représentant les parents des combattants tués pendant la guerre. Il y a deux sculpteurs : Niclausse et Couturier. C'est Robert Rey, paraît-il, qui l'a fait nommer là… Curieux à quel point je suis tenu à l'écart de toutes ces commissions. Il paraît que c'est parce que je ne serais pas assez docile… Au fond, c'est très bien pour moi. Dérangements en moins.

Visite des Dumas qui débarquent avec un chien noir et agité et deux petites nièces.

10 avril [1953 le Brusc]

Je lis un livre passionnant : Vie de Mahatma Gandhi. À la fin de sa vie, peut de temps avant son assassinat, il disait à Fischer, son historiographe "Je n'ai pas réussi". Il n'avait pas pu empêcher la division de l'Inde entre Mahometans et Hindous. Les Hindous qu'ils soient brahmanes ou bouddhistes n'ont jamais été effleurés par la pensée de guerroyer entre eux.

11 avril [1953 le Brusc]

Jacques Meyer, dans la région, me téléphone pour me dire qu'il viendra demain.

Gandhi n'a peut-être pas réussi dans la querelle musulmane. Mais il avait réussi à améliorer le sort de ses Hindous dans le Sud Afrique. Il a réussi à améliorer le sort des intouchables aux Indes et je crois que c'est lui qui a traité avec Lord Mountbatten la libération de l'Inde. Il y en a qui se satisfont avec une œuvre beaucoup moindre.

12 avril [1953 le Brusc]

Comme je disais à M. Valleyé que le curé du Brusc s'occupait activement de ses paroissiens… :

— Oui, me dit-il, mais uniquement de ses paroissiens riches.

14 avril [1953 le Brusc]

Nos voisins Baudouin sont fort malins. Partout on trouve des personnages dignes d'étude et qui pourraient être des héros de récits que le talent de qui le traiterait pourrait rendre intéressants. Chaque être humain, comme chaque visage, même ceux qui semblent insignifiants, recèle des mystères. En ce moment on parle beaucoup d'une route en corniche qui menaçait de passer dans la propriété Baudouin et la mienne. Alors M. B[audouin] a eu l'idée de morceler la sienne et d'en vendre un morceau au maire et à l'ingénieur, directeur des travaux de la route. Du coup tout danger est écarté. Cette route est parfaitement idiote et sans objet, d'ailleurs. Elle n'a d'intérêt que pour les entrepreneurs qui la feront et les agents qui déjà achètent des terrains sur son trajet éventuel.

Françoise[2] a très bien joué à la radio le Concerto de Petrassi. Il paraît que Leguiard paraissait assez étonné.

17 avril [1953 le Brusc]

Visite de Cyprien Boulet. Il revient d'Amérique, où il a gagné beaucoup d'argent. D'un côté des peintres à talent photographique comme lui, de l'autre les abstraits. Officiellement tout le succès est pour eux, c'[est]-à-d[ire] que les musées se remplissent des toiles de ces gens là. Puissance des marchands qui ont misé sur cette forme de la sottise. Boulet nous raconte que Durand-Ruel a découvert et lancé un peintre nègre qui fait lui tout le contraire de l'art abstrait, de la peinture "naïve". Ce peintre est mort, Durand-Ruel a acheté 10 000 dollars toutes les toiles que son nègre-peintre de mari a laissées. Il revend chaque toile 5 000 dollars aux boursiers, marchands de boites de conserves, etc., qui sont, comme jadis pour Bouguereau, les clients. Il y avait cette exposition des dernières acquisitions à l'étranger des musées. On y voyait en place d'honneur, un Douanier Rousseau qu'encadraient un Manet et un Renoir.

18 avril [1953 le Brusc]

Tout à l'heure, départ pour Paris.

21 avril [1953 Boulogne]

Hier à l'arrivée, je trouve une aimable lettre de Jaujard, très optimiste au sujet de la commission des monuments commémoratifs[3]. Le Figaro publie une photographie d'un plafond commandé au nommé Braque par Cornu. D'après la photo, c'est aussi scandaleux, peut-être plus, que les énormes placards de couleurs que Léger a appliqué au Palais des Nations à Washington ou New York. Je ne sais au juste dans laquelle de ces deux villes c'est. Mais pour revenir à l'aff[aire] Braque, il y a quelque chose de plus scandaleux que la commande… l'excitation, c'est l'incroyable propos tenu par Cornu en inaugurant pareille impiété dans le Louvre. Braque est le plus représentatif des peintres contemporains, de qualité bien française, etc. À ces propos, il faut ajouter ceux de la presse. Braque a consacré trois mois de sa vie, trois mois, après avoir repensé le problème des plafonds peints. C'est crevant et lamentable! Le Corbusier? a repensé l'architecture. Chaque peintre repense la peinture, etc.

Téléphoné à Drouet. Il me dit que Gardinier n'est pas pressé de communiquer le dossier à la commission. Il ne veut pas que, le dossier n'étant pas complet, aller à un refus. C'est un sage. Et moi non plus je ne suis pas pressé, tant que la Porte[4] n'est pas achevée.

Je revois le buste de Mme Schneider. Je n'en suis pas satisfait. À reprendre.

22 avril [1953]

Invité par Lemaresquier à un déjeuner en l'honneur du président Van Zeeland. Convives : Boschot, Alb[ert] Sarraut, Lemaresquier jeune[5], Jaujard, Parodi, Michel Debré, Lemaresquier père[6] et moi. Très sympathique atmosphère. On a parlé pas mal des intrigues au moment de la formation des ministères. Lemaresquier nous raconte ses souvenirs sur Briand, Painlevé, chargé lui-même par l'un ou l'autre de pressentir tel ou tel. Sarraut parle avec flamme de Clemenceau, de Briand au moment de la répression des mouvements ouvriers. Van Zeeland nous dit alors le drame intérieur du ministre responsable quand il faut agir dans l'intérêt général. Il parle avec beaucoup de cœur.

Après le déjeuner, à l'Institut où a eu lieu la réception officielle de Van Zeeland comme membre libre associé, il fait un discours remarquable.

Puis on file à l'ambassade de Belgique où il y avait réception mondaine pour Van Zeeland.

Cependant, à l'autre bout du monde continuent les attaques contre le Laos, des Russo-Chinois-Vietnamiens. Tous les chars de tous les États continuent à voguer sur des volcans.

23 avril [1953]

Téléphone du doct[eur] Gardinier. Il me parle de sa visite à Jaujard. Ce dernier conseille de faire porter la maquette[7] place Beauvau. Gardinier que la sympathie est générale pour le projet.

24 avril [1953]

Discours de Bidault. Il me fait l'effet de se laisser prendre au piège Russe. Un Russe souriant est plus dangereux qu'un Russe qui grince des dents. Bidault ne fait plus aucune allusion à l'armée européenne. En Allemagne, Adenauer ne semble pas suivi par la Bundersrat. Et cependant le Viêt-Nam et ses associés continuent l'invasion du Laos. Est-ce en immense l'aventure Hamlet-Anfortas?

26 avril [1953]

Un comité dit "Amitiés franco-italiennes" vient me demander d'être président de ce groupement. Ça m'ennuie parce que c'est du dérangement, ça me fait plaisir car je reste fidèle à mes années romaines. J'accepte après que l'on m'a assuré que l'on me dérangera très peu.

Le jeune Trébois de Maulnes vient me voir. Il est plein de réticences ce petit. Il a un charmant visage, mais je le sens sceptique. Il se plaît à l'École, sans doute, mais on n’y travaille pas beaucoup. Il y a trop de jeunes filles et trop de nègres, Martiniquais et autres, gros succès auprès des filles. Elles imitent leur façon de sculpter.

À Panmunjon[8] l'opérette continue. La conférence recommence. Ca fait penser au ballet des frères Jooss[9] qui s'appelait la Conférence[10]. Tandis qu'au Laos, l'invasion est de plus en plus grave.

27 avril [1953]

Visite d'un rédacteur de L'Illustration qui vient me poser des questions sur la villa Médicis. Il doit faire un article à propos du 150ème anniversaire de l'acquisition de la Villa par la France.

Il y a longtemps que je n'avais été à un comité des Artistes français. Je suis tombé dans la même et éternelle discussion sur la représentation des artistes dans les diverses commissions officielles des B[eau]x-Arts. Ils n'y sont, pour ainsi dire, pas représentés. À L'Expansion artistique à l'étranger, je suis le seul. Pas un peintre, mais plusieurs musiciens (Delvincourt, M[argueri]te Long, Poulenc). Tous les autres (on est au moins vingt-cinq), sont des fonctionnaires (tout l'É[tat] M[ajor] des musées), quelques amateurs (Mme de Jouvenel, Marthe de Fels, Javal). Dans les commissions d'achat, même distribution. À la commission des monuments commémoratifs, deux sculpteurs : Niclausse et Couturier, etc.

Mystère de l'aff[aire] du Laos. Agression caractérisée. La France dépose en rechignant la plainte légitime devant l'O.N.U. Alors, à quoi cela sert-il d'avoir créé ces organismes internationaux si, pour des raisons de prestige ou d'autres plus mystérieuses, on n'y fait appel? En fait, personne ne joue le jeu.

29 avril [1953]

Le décret réformant le jugement définitif des concours de Rome est passé à l'Officiel. L'attitude même des membres de l'Académie est bizarre. Cela tient à celle de Boschot, Pontremoli, Paul Léon qui n'avaient rien obtenu. Je ne le crie pas sur les toits. C'est à Domergue et à moi que le succès est dû. Quand je pense que ces lâches, se croyant très malins, voulaient proposer au ministère de charger un organisme à créer de désigner les jurés adjoints!

Commission de classement des candidats à la direction de la Villa. L'attitude de Büsser et de Poughéon a été des plus déplaisantes. Büsser a essayé de torpiller Ibert, disant qu'un peintre serait bien mieux qu'un musicien. Poughéon a appuyé. Le peintre qu'ils opposaient c'est Souverbie. J'ai protesté, on m'a suivi. Ibert est présenté en 1ère ligne. Souverbie en 2e, Delamarre en 3e. C'est Poughéon qui a suscité la candidature Delamarre. Ibert donc sera renommé. Villa-Lobos, le musicien brésilien me parle, pour 1954, d'un voyage au Brésil sur invitation du gouvernement brésilien.

Le président Vergnolle n'est pas réélu au conseil municipal. Il doit en avoir beaucoup d'amertume.

30 avril [1953]

Berthault nous apporte le bas-relief : Le Mystère de la mort[11]. Très bonne impression.

Jacques[12] déjeune à la maison. Son journal Paris-Comœdia va être développé en liaison avec la Télévision. Je n'ai pas grand espoir dans ce journal, qu'il faut soutenir de mois en mois.

 

[1] Françoise Landowski-Caillet.

[2] Françoise Landowski-Caillet.

[3] Pour le monument A la Gloire des armées françaises.

[4] Nouvelle Faculté de médecine.

[5] Noël Lemaresquier

[6] Charles Lemaresquier

[7] A la Gloire des armées françaises.

[8]. En Corée.

[9] Kurt Jooss.

[10] Probablement La Table verte, ballet créé à Paris en 1932.

[11] Nouvelle Faculté de médecine.

[12] Jacques Chabannes.