Février-1951

 

5 fév[rier 1951]

Difficultés au buste Ch[arles] Schneider. Il fait bien de face, malgré un défaut de construction qui me gênait. Il tenait à ce que je n’avais pas assez mis en place, dès le début, l’arrière du buste. Les os du rocher ne s’accordaient pas, donc les oreilles qui sont, en quelque sorte, le centre du profil. C’est rétabli. Je pense avoir fini dans une séance.

La jeune Th[eureau] me disait que Janniot regrette fort d’avoir demandé que Gimond lui soit adjoint pour son atelier de l’École. Ils commencent, l’un, l’autre, à se détester. Jamais pareille anarchie. Et qui tient à l’influence indirecte des critiques qui font peur. Lâcheté.

Il paraît que Gimond trafique sur les objets d’art anciens. Il a ainsi vendu à Vallery Radot une vierge d’ivoire qui est fausse. Vallery Radot, le docteur, a rendu sa fausse vierge à Gimond qui a dû lui rembourser les 500 000 F versés. Authentique.

Le malheureux journal Opéra qui périclitait depuis quelque temps, a été repris par la librairie Plon.

7 fév[rier 1951]

La façon dont se passent les adjudications dans les ministères est pleine de mystères. Pour le cadre de ma Porte de la Faculté, Susse qui fond mes bas-reliefs fait un prix très nettement inférieur à celui de la maison Moisant. 2 300 000 F au lieu de 4 500 000 F demandés par Moisant. Il n’est cependant pas sûr que Susse soit désigné parce qu’il n’est pas ferronnier...

À l’Institut. On arrive au bout de la réponse au ministre. Lemaresquier nous lit une lettre, ma foi, bien nourrie, mais remontant trop loin dans l’histoire, pour justifier notre protestation. C’est trop long. Suit une discussion embrouillée que Boschot laisse s’établir comme si il s’agissait d’une chose ne le concernant pas. Untersteller naturellement, intervient en courtisan de l’administration. Altercation violente avec Pontremoli qui lui dit qu’il n’aime pas les gens à deux costumes :

— Che n’ai bas teux gostumes, crie Untersteller.

— Si vous avez deux costumes, riposte Pontremoli. Ainsi trois ou quatre fois de suite. Sans que ni Boschot, ni Van Hasselt qui préside ne fassent rien. Bref la discussion se clôt sur cette parole de Lemaresquier :

— Tout ce qui se dit ici est répété au ministre.

Untersteller encaisse. À la fin de la séance, il vient me faire des excuses pour son imbécillité de mercredi dernier.

9 février [1951]

Je voulais, dans le b[as]-r[elief] l’Holocauste[1], faire emporter le chercheur Vulcain, par une chimère volant. Ça ne rendait pas. Elle s’appuiera, comme sur des ressorts, sur ses jarrets posés sur le roc.

10 fév[rier 1951]

Le buste de Ch[arles] Schneider est fini. Je le crois bon. Après Pâques, je commencerai celui de Madame.

Marcel[2] nous raconte qu’il a dîné récemment avec Dolberg, le producteur de films, et des amis de Dolberg dont le directeur des Concert Mayol. Il paraît qu’il y a des habitués qui viennent tous les jours, depuis des années. Il y en a un, contrôleur des finances, qui vient même à la matinée et à la soirée. Certain soir, il avait emmené une femme pendant l’entracte. Comme celle-ci ne revenait pas, le directeur est allé la rechercher chez le ravisseur. Et pour punir ce dernier, il cessa de lui accorder ses entrées gratuites. Mais le contrôleur avait eu des confidences du directeur qui lui avait confié qu’il arrivait à truquer le fisc sur vente des programmes. Il menaça le directeur de le dénoncer s’il ne lui rendait pas ses entrées gratuites. Ce type s’amène tous les soirs. Il fit un jour poursuivre un patron de restaurant qui lui avait refusé un vin blanc à 11 h moins cinq, sous prétexte de la fermeture obligatoire à 11 h. C’est à cause de ce qu’il sait sur certaines fraudes du théâtre que l’on continue à tolérer un contrôleur maître chanteur.

11 fév[rier 1951]

Visite de Trottereau qui me porte une bonne esquisse pour la décoration de la mairie de Boulogne.

12 fév[rier 1951]

À l’Institut, avec Pontremoli, Paul Léon, Van Hasselt et Dropsy (président et v[ice]-président actuels), nous rédigeons le texte définitif de la réponse. Boschot s’est porté malade. Il voudrait la plaque de grand officier et cette bagarre l’embête énormément.

13 fév[rier 1951]

Je verse aujourd’hui 600 000 F à Susse pour achat du bronze de la Porte. Précaution utile, quoique bien lourde pour ma bourse de sculpteur. Et le fronton est aujourd’hui parti pour la fonte.

Je rédige et envoie au député Hazoumé ce projet de contrat pour le monument du père Aupiais, qui traîne depuis des années.

14 fév[rier 1951]

Nous donnons aujourd’hui lecture de la lettre réponse à Lapie, aussi cette critique de son arrêté abusif. La rédaction en est de Paul Léon, Pontremoli et moi, quoique Paul Léon et Pontremoli n’aient pas mis des choses essentielles que je réclamais, comme la suppression de l’autorisation pour le directeur d’assister à toutes les séances des sections. Le texte a été voté par 16 voix contre 8 à la protestation de Lemaresquier qui voulait qu’on se retire complètement du Prix de Rome et qu’on en laissât dorénavant toute la responsabilité administrative et artistique à l’État. Abandon absurde. Copie de la lettre est dans mes archives dossier Académie de France à Rome.

15 fév[rier 1951]

Départ pour le Brusc.

17 fév[rier 1951]

Arrivé hier soir au Brusc. J’ai conduit jeudi 500 km sans fatigue. De même le lendemain.

Mais aujourd’hui je me sens fatigué. J’ai surtout mal aux yeux, plutôt aux paupières qu’aux yeux mêmes.

18 fév[rier 1951 le Brusc]

Repos, détente. Endroit de plus en plus paradisiaque. Je lis un livre d’un jeune auteur Bastide : La Jeune fille et la Mort. Je note cette phrase : "Toujours cette force de l’homme qui le pousse à se détruire, à marcher tout droit vers ce qui le tue." J’ai la flemme de commenter.

20 fév[rier 1951 le Brusc]

Les journaux montrent les grosses difficultés causées par l’égoïsme des partis pour aboutir à une réforme électorale. Ce serait pourtant si simple de revenir à la loi de 1875.

21 fév[rier 1951 le Brusc]

Je n’abandonne pas mon projet de pièce byzantine dont le titre provisoire et mauvais est  Ariadne, danseuse sacrée. Ici, c’est parfait pour cette activité. J’ai fini l’ouvrage de Bastide. Il contient d’excellents morceaux, mais comme beaucoup de romans d’aujourd’hui, ne semble pas écrit d’après un plan. Nos auteurs sont bons pour trouver des personnages et les lancer dans une aventure. Puis se sont les personnages, ou plutôt, les circonstances qui conduisent les auteurs.

En Corée, d’après les journaux, les Américains reprennent le dessus et recommencent une poussée vers le Nord. Pauvre Corée.

22 fév[rier 1951 le Brusc]

Je lis une nouvelle fois la Spiritualité byzantine de Eugène Mercier et la Byzance de Bailly. Quelle histoire! Quelle époque! Elle semble résumer toutes les civilisations passées et annoncer toutes les civilisations futures. C’est Byzance qui a influencé les cérémonies pontificales de Rome et a formé la Russie. Quelle condition difficile pour un artiste d’aimer et de souhaiter tout à la fois un système social et religieux comme celui de Byzance et en juger la disparition nécessaire. Ainsi suis-je vis-à-vis du christianisme romain.

23 fév[rier 1951 le Brusc]

Lettre de Rémond, l’ami et un peu le secrétaire de Mahmoud Bey. L’affaire du monument Méhémet-Ali semble ratée. La pierre d’achoppement en est dans l’exigence du gouvernement égyptien d’avoir une garantie, même contre les risques de guerre!... Ce n’est pas à regretter. Ce monument ne pouvait nous donner que des ennuis. Assez naïvement, Rémond me communique le catalogue d’une exposition d’art français au Caire. C’est toujours la même bande, Gimond, etc., mais ni Gaumont, ni Niclausse, ni moi n’avons été invités.

24 fév[rier 1951 le Brusc]

La Fontaine a dit, "un octogénaire plantait. Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge!" Dans mon jardin sauvage, je fais planter, mieux encore, ou pire, semer des pins parasols, l’arbre le plus difficile à faire prendre, le plus long à pousser et un cyprès, et des mimosas.

Baudinière, l’éditeur, est quelque peu canaille. En me versant 5 000 F et quelques cent francs de droits d’auteur, il met "réimpression", alors qu’il s’agit d’une 2e édition, avec tout un morceau remanié. (Rude). Pourquoi ce truquage?

Dumas de Sanary et sa femme viennent déjeuner. Il me tient des propos très désobligeants sur Éric Bagge. Venu inspecter l’école des B[eau]x-Arts avec son amie (amie que je connais et qui est une jeune femme remarquable, très supérieure à Bagge, dessinatrice de premier ordre, de très bonne famille). Il me dit aussi qu’à Toulon la réforme du concours de Rome est considérée comme un succès communiste. D’après lui, le port de Toulon, projet Demailly, ne sera pas mal. Il se trompe.

25 fév[rier 1951 le Brusc]

Tempête terrible et magnifique cette nuit.

27 fév[rier 1951 le Brusc]

Le curé du Brusc[3] vient déjeuner. Comme il sent mauvais, cet homme énorme et transpirant. Il me parle d’un livre illustré que par le prince et la princesse Galitzine, descendants des Romanoff, installés plus loin, un peu plus dans la montagne. Je tâcherai d’aller les voir et de voir aussi cet ouvrage, exécuté en lithographie. Il me parle aussi de son autel, qu’il voudrait refaire, pour lequel il me demande quelque chose.

Bien paresseux. Je n’écris même pas ici.

28 fév[rier 1951 le Brusc]

Je n’en suis pas moins l’évolution politique, dont la gravité ne peut pas ne pas inquiéter. Cependant les nouvelles de Corée sont assez bonnes. On espère une entente. Je n’y crois guère, car la Russie continue implacablement sa politique intérieure dite de la révolution permanente (ce qui autorise la dictature permanente) et extérieure de tension également permanente.

En Tchécoslovaquie on croyait Clémenti, l’ancien président en fuite. Pas du tout. Il est en prison dans son pays.

Chez nous, le gouvernement a eu sa majorité sur la prise en considération de son projet. Le stupide parti M.R.P. s’est abstenu.

 

[1] Nouvelle Faculté de médecine.

[2] Marcel Landowski.

[3] Astréoud.