Décembre-1950

2 décembre [1950]

Pose pour le bas-relief d’Alceste, une femme à nom grec Stéphonopoli qui est fort belle. C’est un type singulier qui parait avoir eu une vie singulièrement agitée. Chaque fois que je travaille d’après une nature curieuse, comme celle-ci, je m’étonne de l’indifférence générale des artistes pour la forme et de leur manque d’émotion devant la vie. Plus que jamais, l’art abstrait ou même la déformation systématique me parait un sacrilège. De quelles joies ils se privent.

Charles S[chneider] qui posait aujourd’hui me disait que les échecs, plutôt les demi-échecs de Mac Arthur Corée tiennent à son ignorance de la masse chinoise. En outre, le soldat américain excellent avec ses engins est insuffisant dans le corps à corps.

Dîner chez les Gregh : Léla semble au courant des dessous de l’aff[aire] Opéra. Elle dit que c’est la maison Hachette qui est derrière la nouvelle combinaison.

3 décembre [1950]

Visite de Pablo Mane et de sa délicieuse femme. Puis nous allons chez le pauvre cher Conti-Carrière et chez Mme Paul Dupuis, pour une réception en l’honneur des musiciens italiens retour d’une tournée en Amérique. Ils disent que les Américains sont dans un état d’esprit inquiétant, considérant la guerre comme inévitable.

4 [décembre 1950]

Je commence le grand panneau central gauche. Mon modèle à nom grec me fait des confidences sur l’indifférence de son mari, un jeune homme de lettres qui abuse des soporifiques...

5 décembre [1950]

Cette discussion sur la bombe atomique et son interdiction me parait stupide. Sans doute, c’est monstrueux. Mais lâcher des armées innombrables sur des populations désarmées, est-ce moins monstrueux? C’est aussi bête et, il n’y [a] aucune raison, si guerre il y a, de supprimer l’une si on ne limite pas l’autre.

6 décembre [1950]

Le pauvre Alfred Péreire n’a pas été élu comme membre correspondant. C’est encore une erreur. À la place, on a élu un de ces conservateurs de musée, comme si d’accrocher des beaux tableaux et d’installer des statues sur des socles indiquait une grand valeur. Certes il est bien d’en prendre parmi nous, mais Péreire, dont je connais les défauts, n’est pas n’importe qui. En outre, il aurait pu aider l’Académie. Je ne trouve nullement honteux de la part des Académies de prendre parmi elles des mécènes. Elles l’ont toujours fait.

J’ai réglé une proposition de modification au règlement du jugement des concours de Rome pour rendre plus difficile à l’Académie de casser les jugements, pour le Grand prix définitif. Je propose que : si l’Académie réunie en séance plénière n’a pas réuni les 2/3 des voix au bout de 3 tours de scrutin, le vote des sections deviendra définitif. Comme la plupart du temps les cassements sont obtenus à la majorité simple au bout des sept tours réglementaires, ce système a rendu bien difficile la réussite de cabales. L’Académie se range à ma proposition.

Mais je crains fort qu’il ne soit trop tard. Depuis longtemps le bruit court que les bureaux, excités par Delvincourt, préparent une réforme. Comme je l’ai dit à Boschot, et à l’Académie, il faudrait agir et en premier lieu ne pas laisser continuer la compagne de presse sans quoi nous allons voir un beau matin sortir un décret. Boschot répond qu’il vaut mieux attendre, si décret il doit y avoir, que le décret ait paru. Je proteste et l’Académie me suit et l’on décide que le bureau demandera une audience au ministre.

8 décembre [1950]

On annonçait une séance cinématographique sur la pêche sous-marine aux Iles Canaries. Je m’attendais à voir des choses passionnantes. Il n’y eut que 20 minutes intéressantes pour deux heures de banalités.

10 décembre [1950]

J’ai présidé aujourd’hui le congrès du syndicat des sculpteurs, fondé par Iché, Rispal qui s’occupent avec grand dévouement de donner de la force à notre profession. J’ai retrouvé là beaucoup de mes anciens élèves : Leleu, plein de talent qui a bêtement tourné au cubisme, Marelle, Fanaux, etc. Iché et Rispal m’étonnent par leur science juridique, leur connaissance des questions syndicales. Que de temps ils doivent perdre! Aiment-ils vraiment leur profession? N’en voient-ils pas surtout le côté métier et peu le côté art? Ils avaient convoqué les deux rapporteurs du budget Simonet à la Chambre, Debu-Bridel au Sénat. La grosse question est le fameux 1% à réserver par les architectes sur toutes les constructions de l’État. Les deux rapporteurs nous ont assuré que c’était chose acquise.

13 décembre [1950]

Quatorzième ou quinzième séance au Continental. Le président nous lit une lettre de Rémond disant que le ministre était d’accord sur tous les points. Devons-nous nous en réjouir?

Commission de la villa Médicis où l’on réexamine mon projet de modification pour le jugement définitif. C’est voté à l’unanimité. Le secrétaire perpétuel le portera à Jaujard. La demande d’audience à Lapie n’est pas encore faite. Quelle lenteur! Je suis sûr qu’un décret va sortir un de ces matins qui enlèvera à l’Académie les Grands prix.

Il y avait aux Archives nationales, une réunion pour fêter le bicentenaire de l’Encyclopédie. Lapie présidait. Braibant nous a lu un discours charmant, mais ce qu’il y a eu de plus étonnant — il n’y a pas d’autre mot — c’est la lecture du testament de d’Alembert et de Mlle de l’Espinasse. Le mot étonnant n’est pas juste. C’est surprenant et émouvant les mots qui conviendraient le mieux. Quel siècle civilisé que ce XVIIIe siècle, dans le plus intellectuel sens du terme.

Drouet me téléphone. Il a eu un entretien rue S[ain]t-Dominique à propos du monument Trocadéro[1]. Il a senti de la résistance, toujours la volonté de prendre la direction du projet. Il se passe la même chose pour le fameux 1% à réserver sur les crédits des constructions de l’État. La rue S[ain]t-Dominique émet la prétention que ce 1% lui soit versé et vienne grossir son budget des commandes. La question a été soulevée l’autre jour au comité des sociétés. Les artistes désirent que les architectes, maîtres d’œuvre, soient libres de désigner leurs collaborateurs artistes peintres ou sculpteurs.

14 décembre [1950]

André Marie vient me voir à nouveau pour le monument Duboc. Il a trouvé les crédits nécessaires me dit-il. C’est un homme bien charmant, intelligent et allant. Ceci en dehors même de cette commande qu’il vient de me faire.

Mais ce qui ne va pas, c’est la situation générale du monde. La Chine prend une position intransigeante communiste-nationaliste à la manière russe et prétend dicter la loi au monde... Mais reconnaissons que l’Europe, qui représentait alors le monde civilisé (?) lui a dicté sa loi.

17 décembre [1950]

Mesquinerie familiales. Nous dînons chez ce gentil Benjamin[2]. Il est ennuyé. Il n’y a presque plus d’affaires au Palais. Mais Marcel[3] a appris que Gérard, le fils de Wanda, se fait appeler Landowski au Conservatoire. Son nom est celui de son père Baumier. Benjamin est d’avis que Marcel devrait protester, et sans tarder. Ma nièce me paraît être une arriviste forcenée.

19 décembre [1950]

Présidence de la commission de la professionnalité. Je crois que je mène assez bien les débats. Mais comme c’est ennuyeux. Je suis toujours étonné du savoir juridique de certains artistes, d’un nommé Mendès-France, par exemple, qui est président d’un Salon qui se dit les Sur-Indépendants, ou d’Aujame qui ne manque pas de talent, ou de Depierre, le fils de Seria, ou Rispal, etc. Il s’agissait aujourd’hui de la désignation de 10 délégués au comité de la caisse d’assurance vieillesse. Ça a soulevé des tas d’observations et on a remis cette désignation à plus tard.

20 décembre [1950]

À l’Institut, Heuzé [4] lit le rapport sur les envois de Rome. Observations lui sont faites sur son excessive dureté qui ne peut que faire du tort aux Grands prix en général. Ce qui provoque des stupidités nouvelles de la part du sot Untersteller.

Françoise de Boissieu, retour de Londres, me dit qu’elle a été très impressionnée par le mépris dans lequel la France est tenue en Angleterre. Au point de vue général, elle est frappée aussi du pessimisme des Anglais et des Américains. Il parait que le ménage de notre ambassadeur est invraisemblable. C’est une engueulade perpétuelle entre les deux époux.

22 décembre [1950]

Très cordial déjeuner au Continental, invités par le p[résiden]t Mahmoud Bey. Il y avait Joxe, Mme de Bayser, Schnetter, Marx. Marx me dit que moi seul avait réussi à la villa Médicis comme directeur!... Mahmoud parle du monument Méhémet comme d’une chose acquise.

24 décembre [1950]

Visite du bon Trottereau. J’essaye de lui faire avoir la commande de la décoration de la mairie de Boulogne. C’est un brave type et il a un grand talent.

Visite de la si remarquable Mme Bug[ ?] et d’une de ses amies. Cette femme a quelque chose de fascinant.

Passé chez le pauvre cher Ladis. Il va bien, mais comme il est changé moralement et pas en bien, le pauvre. Il est sous une mauvaise influence. Ainsi en arrive-t-il souvent des vieillards. Ou bien c’est une nièce, ou un secrétaire. Ici c’est une de ses filles. L’affreusement triste c’est qu’elle a tout saccagé dans notre affection. On devine une atmosphère de cancans et de médisance. Atmosphère du Conservatoire.

29 décembre [1950]

Visite de P[ierre]-O[livier] Lapie et de son chef de cabinet. Je le crois très impressionné. Je tâche d’engager la conversation sur la réforme du concours de Rome, d’avoir des précisions. Il me dit seulement :

— Il faudra que je prenne une décision là-dessus,

d’un air excédé. Mais il n’y a pas eu moyen de pousser la conversation.

31 décembre [1950]

L’année 1950 est finie. N’étaient ces intermittences, je vais très bien. J’ai énormément travaillé. Mais trop de dérangements. On ne peut pourtant s’isoler de la vie sociale. De même que du moment qu’on a accepté, qu’on a même voulu être de l’Académie, c’est un devoir d’aller aux séances. Surtout maintenant où des institutions comme le Grand prix de Rome dont l’Académie a la responsabilité, sont si lâchement attaqués, dans son sein même. Je sais bien hélas! qu’il n’y a plus grand chose à faire. L’incompréhension de certains des membres de l’Académie y a fait entrer des hommes tout à la fois de peu de valeur, de beaucoup de fatuité et de grossièreté. On paye ces erreurs par des séances décourageantes et par des trahisons. Untersteller court répéter rue S[ain]t-Dominique tout ce qui se dit. Lui, avec son grand nez pointu de chien de chasse qui cherche le vent, Heuzé de talent médiocre aussi, avec son nez de tapir qui suit les pistes dans les ornières, Souverbie, avec son sourire, à dents de hyène hypocrite qui semble vouloir vous mordre dans le dos, sont de dangereux confrères, indignes aussi bien moralement qu’artistiquement. Je m’intéresse peut-être trop à cette Académie. Elle aurait pourtant un grand rôle à jouer dans une époque aussi inquiète intellectuellement. Et puis il y a les fonctionnaires qui en définitive sont les maîtres. Ils ont été vite acquis au système des dictateurs larvés des bureaux. Système qui commença à fonctionner avant 39. Il y a de l’hitlérisme dans le cœur de presque tous les chefs et sous-chefs de bureaux. Comme, en outre, ils sont assez lâches, ils ont avant tout la terreur des journalistes qui en arrière, mènent le jeu. Or depuis longtemps une hostilité plus ou moins latente a régné dans les bureaux contre l’Académie, parce que c’était jusqu’à ces dernières années, un corps très indépendant. Alors l’hostilité latente est devenue hostilité déclarée, avec Robert Rey, Dorival, Cassou, etc. Les chevaux de Troie de chez nous ont la partie belle. Je me dis souvent que je ferais bien mieux de faire comme quelques-uns qui restent chez eux. Je n’y suis pas encore décidé. Je n’ai jamais eu un tempérament de démissionnaire. Mais, ainsi qu’aux autres 31 décembre, je peux dire que cette année je n’ai fait volontairement de peine à personne. Je dis "volontairement", car l’imbécile Unt[ersteller] et quelques autres...

 

[1] A la Gloire des armées françaises.

[2] Benjamin Landowski.

[3] Marcel Landowski.

[4] Manuscrit "Heuzey".