Janvier_1949

1er janvier

Très gentil déjeuner à la maison, avec le Dr. Caillet, Jacques et les enfants. Nous avons recueilli Melle. Fiévet un peu abandonnée par sa famille de neveux.

Quand on arrive à mon âge, chaque année qui commence, on se demande, avec raison, si on la finira… En avant, quand même.

2 janvier

 Visite de H. Février, très atteint par l’Académition[sic]. Puis Martial. Il ne semble pas se rendre compte de la sottise qu’est la réforme de l’Ecole, de Robert Rey. Le jeune Laparra, le fils du médecin de Biarritz. Il a une entreprise de sculpture en plastique (machin américain transparent comme le verre).

Après-midi. C’est Madame Tarfani et le Dr. Guillaume et sa femme. Ils sont théosophes plutôt, en liaison avec la secte Soufi (poètes musulmans très [ill.] de l’Islam sectaire). Leur grand homme est un Poète mort récemment qui révait d’un temple aussi, dont la coupole devait avoir la silhouette d’une tête et épaules d’homme qu’ils appellent « l’Universel ». Mes maquettes, les morceaux déjà faits répondent complètement aux aspirations, à l’idéalisme qui les porte. C’est curieux combien, lorsque j’entends parler des idéalistes, je me sens éloigné d’eux dès que qu’ils prononcent le mot Dieu. Comment peut-on avoir pareille croyance. Je ne crois positivement qu’à l’Homme. La Religion, les Religions plutôt, je les aime toutes. Mais je ne crois en aucune. Mon Temple c’est le Temple de l’Homme. C’est une des raisons pour quooi je vais transformer l’image du Christ par Orphée : Orphée même symbole. C’est aussi parce que le Christ, en France, en pays chrétien, ne doit pas être représenté autrement que comme motif central d’un monument chrétien. Mon temple n’est pas chrétien. Sans y croire mystiquement, il n’en est pas moins le plus haut symbole du sacrifice. Mon Temple, bien qu’il soit à la gloire de tous les sacrifiés, n’en est pas moins, est essentiellement celui de l’Homme en marche. Tous les dieux qui sont là, sur les murs, au fond, c’est lui qui les a créés. (Je suis de plus en plus décidé à reprendre la tête du Héros. C’est cette tête, pas trouvée, banale, inspirée de l’antique qui [ill.] cette statue dont la valeur plastique, dont le geste simple, dont l’allure sûre sont bons. A corriger aussi la base. Les trois têtes, toutes trois pareilles, sont embêtantes. Supprimer celle de face. La remplacer par n’importe quoi, de la boue même.

3 janvier

Déjeuner Docteur Debat. Il y avait les cousins qu’on rencontre souvent, de la S.N.C.F. Il y avait Duhamel et sa femme. De ses voyages Duhamel rapporte des impressions en somme assez pessimistes sur la figure de la France à l’étranger. Dit assez prudemment. Il est très inquiet de la mentalité générale à travers le monde où ce qu’on appelle « psychose de guerre » s’installe.

5 janvier

A l’Institut l’atmosphère de nos séances qui déjà, depuis les élections de médiocres comme Souverbie, Galanis, bien que silencieux, mais fort prétentieux, était fort changée, a pris un caractère de réunions politiques depuis celle d’Untersteller. Artiste fort médiocre, de ce genre d’hommes qu’on peut appeler des doigts mouillés, parce qu’ils les tiennent toujours en l’air, pour voir d’où vient le vent, il se lève comme un polichinelle, prêt à injurier qui que ce soit, même ceux qui ont prôné son élection, comme ce snob de Pontrémoli. A propos des envois de Rome, très faibles, il déclare aujourd’hui  que si les envois de R[ome] sont faibles c’est parce que l’Institut juge mal, fait monter en loges des gens insuffisants. Je lui ai dit qu’on ne peut choisir qu’entre les élèves formés par l’Ecole et qu’en ce moment l’enseignement est mauvais. Les responsables, s’il en est, sont les chefs d’ateliers etc. En vérité, les patrons sont inexistants. Ils suivent leurs élèves qu’ils flattent. Les preuves de cette carence se multiplient. Tournon ne s’occupait de rien. Untersteller qui se pose en chef énergique, mentalité de sous-officier, d’adjudant, s’en occupera trop.

6 janvier

Journée fort importante. Je reçois une lettre d’un M. Tsougouin [ ?] qui me demande si je peux me charger de l’exécution d’une statue en bronze d’un Prince indien. L’une de ces statues doit le représenter en costume de cour. Commande magnifique, si suite il y a.

7 janvier

Chez la comtesse de Dampierre. Elle me dit que les dames chiliennes qui sont venues me voir il y a quelques semaines devraient revenir à Paris prochainement avec la confirmation de plusieurs commandes. M. Chastenay me demande quelques renseignements sur moi-même, pour un livre qu’il écrit sur la France d’avant 1914.

10 janvier

Ouverture de l’exposition des Envois de Rome. Le naïvo-malin Heuzé, toujours très excité par son élection, nous lit un article effarant qu’il a fait sur cette exposition, plein de sottises. Je lui conseille de n epas le publier. C’était pour le journal de Wildenstein, dit « Arts ». En fin de journée il me téléphone qu’il va le retirer. Il n’est pas encore reçu en séance. Triste qu’il commence déjà, comme Untersteller, (mais sans la hargne de ce sot), à tout critiquer et notamment ces jeunes gens complètement affolés par le tourbillonnement de l’époque.

C’était aussi aujourd’hui la première séance du prix Carrier où, au grand regret du fondateur, le petit serin de Claude Roger Marx trône, pérore, fait la loi. Il y avait là Desvallières, dont les avis naturellement ne furent guère plus écoutés que les miens. René Jean cet autre serin est aussi parmi les juges, et l’affreux R. Isay. René Jean a mauvaise mine. Semble malade. Il me dit qu’il l’est en effet. Je lui conseille de partir se reposer.

- Mais que ferais-je ? me dit-il, Je m’ennuierais…

Je lui réponds :

- Pas du tout. Vous n’avez qu’à emporter le livre Peut-on enseigner les Beaux-arts de votre ami Landowski. Vous le lirez et ensuite vous pourrez en parler.

Alors il a flotté et m’a dit :

-Ah ! Excusez-moi. Mais vraiment je n’ai pas le temps de tout lire…

-Alors on n’en parle pas à tort et à travers.

11 janvier

Médaille Lacour Gayet. C’est un romain gras. Profil autoritaire.

12 janvier

Je retouche chez Rudier le modèle de Douglas Haig. C’est une bonne statue équestre. Aucune des dernières statues équestres élevées dans Paris ces temps derniers ne la valent, et de loin ! Il est vrai qu’elles sont de Del Sarte et de Wlérick-Martin. Puis je vais chez Atteni retoucher la pierre de P[ierre] Mortier.

A l’Institut, nouvelle grande discussion pour la réforme des jurys du concours de Rome. Le débat est entre deux groupes, la bande sournoise menée par Untersteller (que Lemaresquier a surnommé Hitlersteller !) avec Soubervie, Galanis (qui prône la suppression du prix !) et quelques autres qui  ne se démasquent pas. Untersteller n’est pas sournois pourtant, si ses partisans le sont. Et les autres, masse amorphe, stagnante dont Boschot est le prototype. C’est un grand malheur pour l’Ac[adémie] d’avoir cet homme comme secrétaire perpétuel. L’embêtant pour moi dans cette affaire c’est que Untersteller défend mon point de vue, mais avec des procédés si injurieux qu’il nous met en boule. On sait qu’il en étroite liaison avec le ministère d’un côté, de l’autre avec les gueulards parmi les élèves qui menacent d’empêcher les concours cette année. En fin de compte, on n’arrive à rien. Et quoi qu’en dise Boschot, le ministre prendra un arrêté contre nous. Boschot dit :

- Ils n’oseront pas.

Pourquoi ? Que craint-on de l’Académie ? Rien. Une protestation mesurée, peut-être ! Que craint-on de l’autre côté ? Des manifestations bruyantes. C’est l’autre côté qui décide.

 

14 janvier

 Visite à M. Irigouin. Petit bureau, rue de la Chaussée d’Antin, qui me rappelle celui de Jules Zebaume de la rue de Chateaudun. Il trouve mes prix raisonnables. Va écrire immédiatement là-bas. Il me montre des portraits (photos) ou mon futur modèle ( ?!) en costume de cour. Ce serait bien passionnant à faire, à tous points de vue. Attendons, sans nous emballer, jeune homme.

Soirée : Dr Knock, reprise. D’abord une conférence du docteur Bernard, le fils de Traistan. Assez inutile. Revue, la pièce a des drôleries. Elle m’a paru plus vide que jadis. Rencontré les Gregh, les Julien Cain, les Dorgelès, Mauriac qui n’en disent, les uns et les autres, rien. Visite dans loge de Vincent Auriol , où il y avait Jules Romain et Yvan Delbos. Le Président toujours aussi simple et bon type. Yvan Delbos ne me paraît pas une lumière. Il y avait toute la famille du Président, Madame si sympathique et Paul et la belle-fille dont on dit, à tort sûrement, tant de choses exagérées.

15 janvier

L’intéressant de la journée est la visite que me fait Untersteller. Il est, comme il le disait à l’Académie, fort embarrassé, car le ministre lui a demandé son avis, à lui directeur de l’Ecole des Beaux-Arts, sur le texte envoyé par l’Académie. Ce texte, rédigé par Pontrémoli et Boschot, est mauvais. En fait, il ne change presque rien. Il donne évidemment une certitude aux chefs d’ateliers de participer tour à tour aux jugements. Mais, conformément aux subtilités de Pontrémoli, tout y est vague et l’adjonction des années paires et impaires complique les choses. Il n’en est pas moins inadmissible de mettre l’Académie en quelque sorte sous la supervision du directeur de l’Ecole. Il est évident que tout cela est combiné entre Untersteller et le cabinet du ministre. J’ai dit à la dernière séance, quand Untersteller nous a fait savoir que le ministère lui aurait demandé son avis, que pareille demande créait un précédent inadmissible. Mais personne à l’Académie n’a paru y attacher d’importance ! Untersteller a répondu :

- Je dois répondre à mon chef !

C’est du fascisme.  Il venait me demander quoi répondre. Il me montre la lettre de Yvon Delbos. Je lui dis :

- Ne donnez aucun avis. Dites au ministre de demander à l’Académie de reconsidérer la question. Ainsi rien ne serait fait contre l’avis de l’Académie. J’espère qu’elle acceptera tout de même de présenter un règlement plus large, avec augmentation du nombre des jurés adjoints, en les maintenant inférieurs en nombre à celui des membres de l’Académie et naturellement les chefs d’ateliers. Au fond, il y aurait une solution simple, à première vue, ce serait d’éliminer des jurys tpous les chefs d’ateliers, qu’ils soient ou non de l’Institut. Mais en architecture notamment, tous les hommes de valeur dirigent un atelier d’élèves. Curieux personnage que cet Untersteller. Mais c’est un violent, un impulsif. On lui a monté le bourrichon. On l’a persuadé qu’il était « à poigne », qu’il fallait « serrer la vis ». A qui ? Sa poigne en définitive consiste à serrer la vis à ses confrères de l’Académie qui n’ont guère d’autorité sur rien, et à céder aux élèves criards dès qu’ils menacent de « faire la grève sur le tas ». Quel tas ? L’Ecole des Beaux-arts n’est pas une usine, que je sache. Les élèves ne sont pas des salariés non plus. On leur offre un enseignement aux meilleures conditions possibles. Alors, que signifient ces assimilations ?

16 janvier

Visite du jeune Gourdon. Curieux garçon. Très réservé. Doit être très obstiné. Et très certainement extraordinairement bien doué.