Février-1921

Cahier n°9

1er février [1921] Marseille

Donc nous voici à Marseille. J'en suis encore un peu étonné. Ce n'est que dans l'après-midi d'hier que j'ai commencé à me convaincre que nous partions. Journée agitée hier.

Matin, Bouchard est venu copier en médaillon le buste de M. Millerand. Il va avoir à faire une médaille Pilsudski-Millerand. Tandis qu'il était là, un coup de téléphone de La Nézière, revenant du Maroc, m'apprend que le jugement est rendu et que le prix et exécution du Monument nous sont donnés. J'en ai un très grand plaisir. Lily qui est descendue et écoute au téléphone me dit :

— Veux-tu que nous restions, j'irai rendre les billets.

J'ai répondu :

— Non. C'est décidé. Partons.

Je crois que j'ai eu tort et que j'aurais mieux fait de rester.

Après-midi, longue conversation avec Maurice Gras au sujet concours d'Alger. Je voudrais bien essayer d'exécuter là mon Tombeau du Soldat. Ah ! Comme c'est gênant ces collaborations, surtout avec un médiocre comme ce pauvre Bigonet. Je voudrais envoyer promener cela. Mais comme j'ai déjà apporté des idées, je suis comme un prêteur qui se trouve accroché[1] à son débiteur.

Pinchon est ensuite arrivé, souriant et heureux.

Et enfin, en laissant ma pauvre petite Nadine toute en larmes, nous sommes partis.

Depuis 1913, je n'étais pas revenu à Marseille. Je m'y retrouve avec un immense plaisir. Mais je note le changement suivant survenu en moi[2]. Ma première promenade à Marseille était toujours pour le port. M'y promener, voir ces bateaux prêts à partir me donnait des idées, mettait mon imagination en mouvement. Or je n'ai pas eu envie d'aller au port, aujourd'hui. Je m'analyse. Je crois même que si j'avais eu occasion d'aller au port, je n'y serais pas allé[3]. Je crois qu'instinctivement je fuis les occasions de mettre mon imagination en mouvement. J'ai devant moi tant de choses à faire que je crains de m'alimenter de nouveau. J'ai assez emmagasiné. Je suis à la période de production. Des impressions fortes, nouvelles vont de nouveau me lancer sur de nouvelles idées. Et trois fois le temps qui me reste à vivre  ne suffirait plus pour faire tout ce que j'ai déjà noté. Tous ces rêves que je faisais en me promenant sur les quais, en regardant se balancer dans le ciel les mâts et les voiles repliées, en observant[4] les matelots, les pêcheurs, tout cela a fini par se concentrer, se canaliser et a pris sa place dans tel ou tel bas-relief du Temple. Mon affaire est debout. Il faut la sortir, tout est là. Il faut vraiment que j'ai le courage de sacrifier bien des choses à cela. Je laisse fuir le temps. Je me laisse encombrer. Et tout cela ne me rapporte pas tellement d'argent ! Alors !

Dans le train j'ai noté quelques heureuses idées pour les grands hauts-reliefs de base, que j'ai changés dernièrement. Je recopie[5] notes écrites dans le petit carnet : les Pèlerins - les Suppliants - les Dieux - la Cité - le Temple - les hordes avec les Pèlerins - les créateurs de Dieux avec les pèlerins.

Dans les quatre hauts-reliefs de base je veux exprimer les grands courants collectifs idéalistes qui font agir les masses. C'est d'abord l'idée religieuse, c'est l'amour de sa cité. Ces idées- là, j'ai trouvé leur réalisation plastique. Il y a un sentiment qui a aussi produit de grands sentiments collectifs, dont je n'arrive à trouver la réalisation sculpturale ; c'est l'idée de Liberté. Je voudrais l'exprimer comme dans le haut-relief la Cité, comme dans le haut-relief les Créateurs de Dieux, comme dans celui du Temple. En n'en glorifiant que le côté beau, pur[6]. Cette glorification amène facilement à la conception [7] d'un mouvement révolutionnaire. Je cherche à l'éviter. Car je veux une grande, une immense sérénité dans mon sanctuaire. Je me demande si je ne pourrais pas introduire l'idée de Liberté dans le bas-relief, la Cité. Un autre haut-relief qui s'appellerait la Terre évoquerait l'amour du sol, le patriotisme dans son seul sens sympathique, c'est-à-dire dans l'amour du coin de terre où l'on est né et que l'on cultive. Le haut-relief le Temple évoquera en même temps les Pèlerins, le souffle religieux. Car des sujets comme les Pèlerins, Les Dieux, le Temple, est toujours l'idée religieuse. Il faut donc réunir tout cela en un seul haut-relief. Le quatrième ou plutôt le premier bas-relief, qui serait à la droite du Prométhée serait donc : les Suppliants réunissant l'appel de tous les hommes, croyants ou non croyants, vers l'idéal, vers le mieux, vers cet effort collectif ou individuel que je veux sculpter [8] en pierre sur les quatre murs du Temple. Et alors, voici quels seraient les quatre hauts-reliefs dont le déroulement me paraît devenir de plus en plus logique :

1. Les Suppliants. Si ce bas-relief évoque un peu l'homme lancé sur la terre, il évoquera aussi l'homme aspirant non seulement à son bien être physique, mais aussi à la solution du problème moral.

2. La Terre. Évocation à la fois de la vie pastorale et de la vie des champs, l'amour du sol.

3. La Cité. La création de la ville. Les institutions politiques.

4. Le Temple. L'homme a réalisé sa destinée physique. Il a cultivé la terre. Il a construit les villes. Il a organisé tant bien que mal la société humaine. Mais au fond rien n'est fait. Ce qu'il faut faire, c'est organiser la société morale humaine. D'où le Temple. Les Religions sont un essai de cette organisation.

Je n'y suis pas encore tout à fait.

J'ai trouvé, grâce à Romain Rolland, dont Lily me lit des passages, par qui remplacer certains personnages de la dernière frise, à droite du Christ. André Chénier. Condorcet. Il y est déjà. Lavoisier.

Vu l'ami Gibert. Bien un peu vieilli. Il sort de maladie. Peu changé. Mais il ne parle guère plus que de ses petites affaires avec ses gardiens ou ses conseillers municipaux. J'ai retrouvé avec émotion son bourdonnement ininterrompu. On ne comprend pas toujours ce qu'il raconte. Mais de temps en temps il sort des points de vue intéressants. À propos du cubisme il dit :

— Chaque époque a eu sa mode. C'est la masse qui fait cette mode. Et cette mode influence les meilleurs. Remarquons par exemple comme parfois chez Decamps, chez Millet, un certain côté chromo, poli, léché, déconcerte et enlève de la force. Cela tient à ce qu'à cette époque le fini très poli était à la mode. Et bien, le cubisme, à ce point de vue, est, à mon sens, moins antipathique que ce genre chromo. Les hommes de valeur y trouveront une leçon de toupet, d'audace qui leur sera plus utile que nuisible.

Peut-être. Mais Delacroix, mais Corot, mais Manet, mais Courbet n'ont pas été très influencés par le genre chromo[9]. Decamps était un homme de talent, pas plus. Pour Millet, cette influence du chromo est vraie (flagrante évidemment dans l'Angélus), mais pour la plus grande partie de son œuvre, le point de vue de mon ami Gibert ne tient pas.

3 février [1921 Marseille]

Nous savons où nous allons passer enfin cette dizaine de jours de repos. Le patron de l'hôtel nous a indiqué à La Turbie un hôtel qui s'appelle le Righi. Nous avons téléphoné, nous avons notre chambre. C'est parfait. Et pourtant cela me semble bizarre de m'en aller me promener avec tout ce que je laisse en train à l'atelier. Il faut s'habituer au repos comme on s'habitue à l'agitation. À ce point de vue Marseille ne change pas de Paris. Quel extraordinaire endroit que la Canebière, mais si sympathique.

Mais nous avons passé un excellent après-midi au musée. Il faisait malheureusement un temps gris. Le musée de Marseille n'échappe pas à la caractéristique[10] de tous les musées. Il est mal éclairé. Il semble que le premier soin de tout architecte construisant un musée de peinture soit de faire des salles où on ne puisse rien voir. Le bon Espérandieu n'a pas épargné les colonnades, les chutes d'eaux, mais il a oublié d'éclairer ses salles[11]. J'ai quand même pu montrer à Lily l'admirable Becquée de Millet, un des plus beaux tableaux que je connaisse. Cette toile illustre par exemple le mot de Michel-Ange  : "Une peinture est d'autant plus belle qu'elle ressemble davantage à de la sculpture." Le peintre qui a peint la bouche de cette mère, la bouche de cette enfant, et la main qui tient la cuillère est immense. Il m'a été impossible de bien voir le Fragonard et pas possible du tout de voir le Regnault. C'est d'ailleurs une toile de qualité un peu superficielle. Dans cette voie-là, son prix de Rome est très supérieur. Mais nous avons surtout regardé et apprécié l'École provençale. Ricard m'a un peu déçu. C'est bien, mais si académique. J'aime mieux presque les Torrents, ces têtes énergiques, osées, qui font un peu penser au Gréco et aux Espagnols. Beaucoup de talent dans cet ensemble. Mais Loubon, nous a infiniment plu. C'est beau, c'est lumineux. Loubon, Guigou, Simon, La route d'Antibes à Nice de Loubon est une magnifique toile. Puget me plaît de moins en moins. Adresse. Virtuosité. Ce n'est qu'un décorateur. Je n'ai jamais senti l'art du XVIIe ni du XVIIIe rococo. Rodin a là une de ses muses du Monument de Victor Hugo. Je regarde cela. Je pense en même temps à la Vénus de Milo. Hélas ! On a très bien installé la maquette du Monument aux Morts de Bartholomé.

Bavardé, en sortant du musée, un long moment chez l'ami Gibert. Que j'aime son bourdonnement ! Il me rappelle Assise et Florence et Venise, ce voyage de 1901, mon initiation à l'Italie. Cela ne s'oublie pas. Il me raconte mille choses, entre autres qu'il a fait nommer professeur à l'école des beaux-arts de Marseille un cheminot révoqué, aujourd'hui concierge et qui fait de la peinture cubiste. À propos de cubisme il ne tarit pas. Mais tout de même, au fond de lui, on sent une grande tristesse. Il a du talent, un vrai talent très sain, très solide, il sait beaucoup, et il est là enterré à Marseille, ne vendant jamais rien, pas même hors concours au Salon, et il pense à toute cette farce qui se joue à Paris autour de la peinture.

12 février [1921] La Turbie

Je me promettais d'écrire beaucoup, ici, de faire des aquarelles, de me promener. Mais Paris m'a poursuivi. Ma faiblesse vis-à-vis de mes amis avec lesquels je me laisse entraîner à faire des concours perdus d'avance m'a obligé à correspondre, passer bien du temps à faire des croquis. C'est encore et toujours de la substance cérébrale mal dépensée. Je crois pourtant avoir envoyé à Bigonet, pour le concours d'Alger, des idées heureuses. Mon idée de faire comme groupe central quatre figures équestres portant le mort pourra donner quelque chose de très bien. Quant à Bigot, il est allé voir Bouchard, et il m'a écrit une lettre stupide à propos du concours du Havre, auquel il veut absolument présenter son énorme Victoire à la Bartholdi. Laissons cela. C'est sans intérêt. Je crois que ni l'un ni l'autre de ces concours ne réussiront.

Peu à peu la beauté du pays m'a repris. Tout est si beau, les découpes des côtes, les tons des rochers, la mer, le ciel et le soleil, que l'endroit reste beau malgré tous les efforts des hommes pour l'enlaidir. Tout de même, ni le concours d'Alger, ni les croquis que j'ai cherchés pour M. Darracq ne nous ont empêchés de faire quelques belles promenades.

À Èze, le premier jour. C'est l'Italie déjà et le Moyen Âge sarrasin. Les pays où je retrouve les traces du passé m'intéressent mille fois plus que les autres. C'est peut-être une des raisons qui font que je ne suis pas attiré par la haute montagne, tandis que la Méditerranée m'attache d'une manière invincible. Renan a écrit la Prière sur l'Acropole. Qui écrira, comme elle le mérite, la Prière à la Méditerranée. Si je pouvais élever mon Temple dans une île de la Méditerranée je serais au comble du bonheur. En attendant celui-là, qui ne viendra peut-être jamais, nous avons joui, ces jours-ci, de bonheurs plus immédiats, dans nos promenades sur les routes en corniche. Quelle beauté ! Tandis que nous allions à Èze et traversions des plantations[12] d'oliviers, Lily me racontait que Rodin, en voyage ici, s'était agenouillé et avait fait une prière devant un olivier. Ce geste de cabotin était cependant inspiré par un sentiment sincère. Ces oliviers gris argentés[13] sont d'une harmonie si émouvante. Oui, c'est le mot qui convient. Quand on se promène dans ces paysages, on est continuellement ému. C'est d'abord ce gris argenté des oliviers. C'est la tache sombre d'un cyprès. C'est une petite masure blanche. Ce sont les rochers gris, abrupts. Comme dans une symphonie de Beethoven, comme dans un opéra de Wagner ou comme dans une fresque de Michel-Ange, la grandeur tragique et la tendresse sont ici mêlées. Mais une tendresse sans mièvrerie, jamais banale, toujours distinguée. Alors les petites choses de la vie reprennent leur place qui est nulle. Et soi-même on se reprend. Toute cette lumière, ce bleu profond de la mer entrent réellement en vous. On en est entouré, on en est imprégné. C'est l'immense sérénité de la nature qui se moque bien des petites choses. Demain nous partons, mais ces quelques jours m'ont fait un bien énorme. Deux noms me venaient continuellement à l'esprit : Corot et Poussin. Ils sont, ils restent les grands, les très grands entre tous. La grandeur d'un paysagiste se mesure à ceci que sa présence s'impose à nous, j'ai essayé à maintes reprises d'évoquer Cézanne. Tant de gens de valeur le vantent et l'admirent. Et bien non. Jamais je n'ai pu le réaliser nulle part. Combien de fois n'ai-je pas pensé à Corot, à sa lumière. Combien de fois n'ai-je pas pensé à Poussin ou à Puvis [de Chavanne]. Cézanne, c'est impossible. Ce malheureux qui s'applique, s'époumone, s'efforce, charge, étourdit n'évoque en moi qu'un Courbet sans fougue et sans puissance. Comment ose-t-on associer parfois son pauvre petit nom à ces grands noms.

Nous sommes allés au musée Océanographique. J'y suis allé deux fois. C'était à cause de ce musée que j'avais choisi Monaco. Quels beaux moments j'y ai passés. Voilà que je me retrouve avec tout l'enthousiasme frais de ma jeunesse. Je regrette d'être resté si peu. J'aurais fait de beaux dessins. Quand même, j'ai vu des choses qui me seront bien utiles. Dans un aquarium notamment, on a mis un rocher plein de trous. Des murènes habitent cet aquarium. Nichées dans les trous elles laissent sortir leurs petites têtes cruelles. C'est la réalisation d'un monstre à plusieurs têtes, quelque Hydre de Lerne vivant. Je note là quelque chose de bien précieux.

J'ai revu hier et aujourd'hui le pauvre M. Darracq. Il m'a fait faire hier la visite de sa maison et de tous les souvenirs de sa femme. C'était affreusement triste.

Déjà lorsque M. Loewenstein perdit sa femme et lorsque je le revis, j'avais eu cette sensation que la séparation dans la vieillesse est plus cruelle que dans la jeunesse. Lorsque je vis un jour, dans son grand atelier de la rue de l'Université, Jean-Paul Laurens tout seul, devant le tombeau de sa femme qu'il venait de sculpter, ça a été la même chose. Et moi-même. La jeunesse est plus forte que tout. Ceux qui meurent jeunes sont à plaindre. Bien moins ceux qui restent[14]. Dans la vieillesse ceux qui partent ne sont plus très à plaindre. Mais ce sont ces malheureux qui restent, ces lamentables épaves désemparées, sans objectif, sans plus aucun espoir. Ce pauvre M. Darracq est ainsi une malheureuse épave. Il n'a plus qu'une idée. Voir le tombeau de sa femme. Je lui ai parlé de mes idées. Il me comprend. Je crois qu'il me laissera faire. Et je lui ferai alors quelque chose de bien.

En automobile, après le déjeuner, on nous a emmenés à Nice. Nous y avons assisté à une bien triste chose : la fête des fleurs. Mon Dieu ! que l'humanité civilisée est ridicule. Heureusement que de temps en temps on voyait une vraie et belle jeune fille. C'était presque aussi triste que la visite que nous avons faite à la salle de la roulette. Avec la guerre, c'est ce que j'ai vu de plus bête au monde. Frappé par la quantité de vieilles dames qui jouent là leurs pièces de cent sous. Quand nous nous promenions ensuite sur les routes bien entretenues, nous nous disions avec Lily : "C'est grâce aux pièces de cent sous des vieilles dames." Pauvres vieilles dames qui s'entêtent à jouer contre un râteau.

Mais, malgré la roulette, malgré le casino, malgré les Palais, malgré le Carnaval, malgré les grues et les automobiles, ce pays a gardé sa vie profonde. Là-bas, à Èze, ici à La Turbie, le long des pentes, les paysans consolident leurs petits murs, taillent leurs vignes, soignent leurs oliviers. Hier, nous en voyions trois sur la route qui rentraient de leur travail. Ils étaient couleur de la terre, couleur des rochers, couleur des arbres. Malgré leurs vêtements ils ne devaient pas être très différents de ceux qui cultivaient les vignes des Romains vainqueurs. Les Romains ne les ont pas plus changés que ne les changent les imbéciles à monocles et à lorgnettes, pas plus qu'ils ne peuvent changer le bleu de la Méditerranée.

12 [février 1921 Boulogne-sur-Seine]

Retour. Joie de retrouver les enfants. Nous trouvons Françoise grandie ainsi que Nadine. Les deux garçons ont fait des progrès moins visibles, nous semble-t-il. Que ce petit monde est gentil. De loin on se les rappelle délicieux. Quand on les retrouve on est entouré de leur gentillesse. J'ai passé un long moment ce soir entre Françoise et Marcel à me faire raconter par eux des histoires. Françoise est assez paresseuse. Elle commence une histoire mais s'arrange de façon à ce que ce soit vous qui la lui racontiez. Marcel raconte très bien. Il a déjà une petite expression sérieuse, même profonde. Je crois qu'il y a de l'étoffe dans ce beau petit.

À peine de retour, me voici repris par les monuments à l'ordre du jour. Passé l'après-midi chez Bouchard avec Bigot à propos du concours du Havre. Je doute qu'un pareil projet réussisse dans un concours. S'il réussit je ferai le Bouclier, à six mètres de diamètre ! Lélio est au Neubourg, où je vais avoir des ennuis, pris entre la négligence des carrières et la malhonnêteté de l'entrepreneur du cru.

Bien que ce me soit fort désagréable, je veux noter l'histoire de ce concours du Havre. Il y a environ 5 semaines, avant mon départ dans le midi, à propos du projet de Buenos Aires j'étais chez Bouchard, celui-ci me dit :

— Nous devrions peut-être voir avec Bigot, qui est Normand, si nous ne pourrions pas faire ce concours.

Je réponds :

— Je crois qu'il est bien tard, mais j'en parlerai à Bigot.

Bigot, justement dans l'après-midi, me téléphone. Je lui dis un mot à ce sujet. Nous convenons de nous renseigner, pour savoir si l'affaire, comme cela est fréquemment le cas, n'est pas réglée d'avance.

Bigot à quelques jours de là me dit son intention de présenter à ce concours son immense statue de Victoire. Cette idée me plaît peu. J'aime de moins en moins ces figures colossales. Il n'y a là aucune idée neuve. La grandeur même n'a rien de nouveau. Et puis le temps manque. Bouchard à qui j'en parle est de mon avis. Sur ce, je reçois avis de M. Lucas de ne pas me lancer dans cette aventure, que le concours est jugé d'avance. Là-dessus je pars pour La Turbie.

Vers la fin du séjour je reçois lettre de Bouchard et de Bigot me disant qu'ils ont décidé de faire le concours, et que je leur téléphone si je veux participer avec eux. Or lorsque Bigot m'a parlé de sa Victoire, qu'il voulait les bras le long du corps, je lui ai dit qu'il fallait la compléter par le Bouclier.

— C'est cela. Cela arrange tout, me dit-il.

Et voilà que mon idée est portée à Bouchard. Pour me réserver le Bouclier je leur ai répondu que je marchais avec eux.

Mais aujourd'hui, chez Bouchard, où j'arrive au moment où la figure partait, elle ne me paraît pas très emballante, j'apprends que Bouchard a démarqué mon Bouclier, qu'il a mis la Marseillaise au milieu, etc., se réservant ainsi au cas où je n'aurai pas marché, d'exécuter mon idée.

Mais j'ai pris sur moi de ne pas manifester mon grand mécontentement et nous nous sommes quittés bons amis. Je ne me brouillerai jamais avec des amis pour des questions basses.

13 [février 1921]

Dans la Grande Revue, je lis un bizarre article sur Napoléon. J'y lis cette pensée de Napoléon : "L'intérêt n'est la clé que des actions vulgaires." J'y lis cette autre pensée : "L'homme fort est celui qui peut intercepter à volonté la communication entre les sens et la pensée." C'est le privilège des grands cerveaux de pouvoir, même au delà de la tombe, insuffler de leur énergie et de leur sérénité à ceux qui vivent longtemps après eux.

15 [février 1921]

Travaillé bien hier et aujourd'hui ; le matin à Normale[15], l'après-midi au Monument Nieuport. Bien que toujours préoccupé par l'histoire stupide de ce concours du Havre, j'ai eu une idée heureuse aujourd'hui pour le Monument Nieuport. Je crois qu'il sera le digne pendant, en moins important, du Monument de Wilbur Wright. Le groupe de cette chimère emportant le cadavre de l'homme qui l'atteignit, ce groupe situé dans le monde fantastique et héroïque du ciel, avec des figures, des groupes de toutes tailles tout autour fera un effet curieux, dont j'espère beaucoup. Demain après-midi, je me réjouis de le préciser. Le bon ami Émile[16] est venu travailler à la petite maquette du Monument du Maroc.

Enfin Bigot est venu à la fin de la journée, m'apporter les photographies de la Victoire. Je ne l'aime pas du tout, cette Victoire, au point que je regrette de voir mon nom associé à une pareille entreprise. Je doute que cela réussisse.

Explication avec Bigot. Je crois, je suis convaincu que bientôt nos relations seront les mêmes qu'avant.

Deux bons coups de téléphone dans la journée. Le docteur Clément Simon me confirme que je vais exécuter le buste du docteur Brocq. Madame Bokanowski téléphone à Lily qu'une de ses amies désire acheter la Becquée et parle de cela comme d'une chose faite. Espérons donc.

16 [février 1921]

Bonne, excellente journée de travail. Matin à l'École normale. L'après-midi au Monument Nieuport. J'ai du mal à bien accrocher la tête renversée, à la figure de l'École normale. Renaud est magnifique et pose merveilleusement bien. Je me lamente de mener toujours trop de choses en même temps ! Quel bonheur ce serait de n'avoir que cela à faire et une ou deux petites choses à côté. Mais voilà ! Il faudrait que ce soit autrement payé. Tout est devenu trop cher. Pour le Monument Nieuport, mon heureuse idée affirme sa qualité. Mon affaire n'est pas encore au point. Il y a, pour le moment, égalité et lutte entre l'élément portrait et le couronnement. Il ne faut pas là que le couronnement prenne le plus d'importance. Je procède comme d'habitude. Je précise les divers éléments. Quand ils seront avancés, la correction à faire s'imposera d'elle-même. En attendant, je "m'amuse" réellement à l'étude du couronnement, à cette figure brutale et belle de chimère et à tout ce monde céleste qui l'entoure.

17 [février 1921]

Même programme qu'hier. Le défaut de l'esquisse Nieuport s'affirme, à mesure que je la précise. Je ne vois pas encore la correction à faire. Pour la tête de la figure de Normale, j'y suis. Maintenant cette figure va se descendre rapidement.

À déjeuner Pinchon et La Nézière, son ami qui fut si utile pour le succès de notre concours marocain. Il paraît que le général Lyautey est décidé à me confier son buste à faire. Il va sans doute me demander de le faire tout de suite, tandis qu'il sera à Paris où il va arriver lundi. Or, voilà que je viens de recevoir une lettre du docteur Brocq me demandant de commencer maintenant le buste que lui offrent ses élèves et amis. Dix bras ! Dix bras ! Je demande au Dieu de la sculpture de me donner dix bras.

Dîner chez Pierre Coutant. Je vais dans ces dîners comme au théâtre. L'ennui est d'être obligé de rester un peu trop longtemps. Au théâtre, lorsque l'on en a assez d'avoir vu ces fantoches et ces poupées évoluer sur la scène, on s'en va. Ici, il faut rester et même jouer un peu son rôle dans la comédie. Lily n'avait pas l'air de s'amuser. Lily prend trop également tout au sérieux. Elle a une faculté d'indignation inépuisable.

18 [février 1921]

Ce matin Marcel arrive dans notre chambre heureux et ému et nous annonce :

— Aujourd'hui, j'ai six ans !

Ce petit se développe délicieusement et magnifiquement. Je crois qu'il dessinera tout à fait bien.

La solution est trouvée pour l'esquisse Nieuport. La faute était dans l'importance excessive du socle. J'ai beaucoup grandi les deux frères au détriment de la première assise. Supprimé l'espèce de cadre où il se trouvait comme dans une boite.

Germaine Bouglé est venue poser pour son buste qui vient bien, mais est délicat et difficile. Ce fut le travail de la matinée. Après-midi, Renaud venu pour Normale. Figure tout à fait partie dont l'exécution va se poursuivre sans accroc, j'espère bien.

Visite de M. Arsène Alexandre, venu comme inspecteur des B[eaux-]A[rts] pour voir le buste de M. Millerand et donner l'autorisation de l'exécution du marbre. Homme sympathique et intelligent.

Fin de journée petit désastre : une des figures de la maquette des Fantômes s'écroule. J'ai tellement coupé et recoupé cette terre que cet accident ne m'étonne qu'à demi. Nous avons réparé le mal.

19 [février 1921]

Repris les matinées mouvementées du samedi : d'abord correction aux petites et grandes filles de l'Académie Julian. De là à l'Illustration où comme toujours je suis si cordialement reçu par M. Baschet. Nous choisissons la photographie de la Becquée à reproduire dans l'Illustration. Je ne suis pas très emballé de la photographie, mais on a toujours de très heureuses surprises avec leurs agrandissements si bien faits.

De là, à la caserne de la Tour-Maubourg pour trouver le colonel Rolland, qui détient tout le matériel militaire dont j'ai besoin pour les Fantômes. Mais ce n'est que dans le fond de l'École militaire que j'ai fini par le trouver. Et voilà que je reconnais le colonel du 1er régiment de zouaves, le si brave homme adoré de ses hommes, pour lequel nous avion fait des camouflages dans la région de Roye[17]. Le mot du général Malleterre me servait d'introduction. Nous nous retrouvâmes aussitôt très bons amis, et il mettra à ma disposition tout ce dont j'aurai besoin, même des soldats, ce qui va pour moi être des plus précieux.

Déjeuner chez Charles Duval. Il s'est fort bien installé sur l'esplanade des Invalides. Jolie vue et de l'espace.

Revenu rapidement à l'atelier. Je trouve le père Landucci en plein travail sur la plinthe de la Becquée. L'avoir réduite[18] fait mieux. Nous l'avons bien arrangée dans l'après-midi. Encore la journée de demain et la matinée de lundi et ce sera fini.

L'ami Émile travaillait à la petite esquisse du Monument de Casablanca. Lélio aux figures de l'Institut de géographie. J'ai encore[19] travaillé au Monument Nieuport qui se développe bien. Je suis sur la voie d'une bonne chose avec ce Monument et d'assez imprévue.

21 février [1921]

Remarquablement bonne journée de travail. Fini, si l'on peut jamais dire qu'un marbre est fini, la Becquée qui doit aller chez le docteur Legueu. Durant la séance, arrivée d'une lettre des plus aimables et flatteuses du maréchal Lyautey, au sujet de la maquette du Maroc[20]. Après-midi, séance avec Renaud pour la figure de l'École normale. Je travaille toujours dans le haut, tête, accrochement de la tête, nuque, la partie la plus difficile de cette statue. Un sculpteur seul peut comprendre la sorte de joie physique que donne la sculpture d'un morceau plus grand que nature. Je travaille dans l'état d'esprit de Rome, avec le même entrain, et le même scrupule devant la nature. C'est cela surtout qui me fait être content de moi. Tant que je conserverai cette inquiétude, je ferai des choses bien, si j'ai le temps. Je travaille lentement, je ne suis pas un habile. La lutte contre le temps, c'est tout mon tourment, c'est le drame de ma vie d'artiste. Malheureuse et affreuse époque, où tout se fait en courant. La vie terriblement chère oblige à gagner de l'argent. J'aime la vie confortable pour les miens et pour moi. C'est une faiblesse. Chacun vit avec ses faiblesses.

Samedi soir, avec Blondat, nous déplorions de ne pouvoir travailler comme avant la guerre. On a presque trop à faire. Il faut qu'il en soit ainsi pour vivre. Mais on peut déplorer qu'il en soit ainsi.

Hier, toute la journée, travaillé au marbre de la Becquée. Dîner rue de l'Université. Mon beau-père me donne froid dans le dos en me laissant entendre qu'il se pourrait fort bien que la France seule entreprenne une action militaire contre l'Allemagne ! Alors quoi ! L'on veut que l'Europe entière en vienne à la situation de la Russie. Je n'y puis croire.

22 février [1921]

Cet après-midi, visite de M. Marc Bernheim. Il venait me parler de manière nette de son projet de Monument de Schaffhouse. Il dispose de 80 000 F. C'est une jolie commande et sujet très intéressant. C'est pour remercier la Suisse de l'accueil fait par elle aux Français[21] évacués des régions envahies par les Allemands. Beau sujet, difficile.

Puis Simonin est venu. Toujours aussi sympathique et gentil. Il me reparle du projet de tombeau pour la famille de son beau-père à Lille. Tout à l'heure, lorsque j'en ai cherché les plans qu'il m'avait remis avant mon départ pour La Turbie, je ne les ai plus retrouvés, ce qui est désolant. Je me rappelle que le terrain avait une excellente disposition.

Lélio revient de Vire, d'où il me rapporte les renseignements sur granits pour d'Annonay. Il y a quelques erreurs, mais qui s'arrangeront. Je ne me chargerai plus de travaux de ce genre qui n'ont rien à voir avec la sculpture.

Mais j'avais bien travaillé ce matin avec Renaud. Cherché aussi l'esquisse d'Alger[22], qui vient bien. Il y a là une idée centrale qui a de le substance. C'est malheureux de mettre cela dans un concours.

Corrigé encore Monument Nieuport qui prend un aspect meilleur chaque jour.

En somme, bonne journée encore, si je n'étais empoisonné par mon vieil ami Bigot avec son affaire du Havre. Il a un tempérament de bouledogue, c'est effrayant. Ah ! Que je m'en veux de lui avoir parlé de cela légèrement. Que me voilà rendu définitivement prudent.

Mais, je pense quand même et surtout au Temple. Je vois clair devant moi, au point de vue argent. Non pas que j'en aie beaucoup, mais je vais certainement en gagner. Aussitôt libéré de toutes ces esquisses je vais m'y mettre. Par quoi vais-je commencer ? Je crois bien que ce sera par le Prométhée.

Nous étudions avec Lily la question des ateliers, car, aussi extraordinaire que cela soit, c'est trop petit ici. Lorsque les Fantômes se monteront dans l'atelier à côté, je ne pourrai plus rien y faire d'autre. Si je consacre mon grand atelier au Temple, je n'ai plus aucune place pour mes commandes. Nous pensons à demander à cette brute de Schmitt s'il ne serait pas disposé à louer tout de même le sien. Ce serait très commode. Une rue à traverser.

23 février [1921]

Bigot venu dîner hier au soir. Cet animal intrigue tellement pour son affaire du Havre, qu'il est capable de réussir ! Je suis, moi, dans cette histoire, dans un état d'esprit des plus bizarres. J'envisage la réussite sans aucun plaisir. Pourquoi ? D'abord parce que la réussite ne prouvera pas que cette grande bonne femme est une idée heureuse. Ensuite, malgré qu'il soit bien convenu que le Bouclier sera bien mon œuvre, cela m'agace de l'exécuter quand même dans cette sorte de collaboration. Sentiments doubles. Mais je retiens de tout cela un enseignement qui vient de Bigot : la puissance de la ténacité ! Son désir d'aboutir et de faire exécuter cette grande Victoire l'a fait passer sur tout, sans s'arrêter longtemps à se demander si sa manière d'agir était toujours d'une correction parfaite. Je pense donc cette nuit à certaines corrections à apporter au Bouclier en cas de réussite. La plus importante sera de supprimer le bas-relief du bas, celui de Gambetta. En grand, ce serait sans aucun intérêt. Ce casier- là sera consacré à la Marseillaise. Mais bien entendu je ne démarquerai pas la Marseillaise de Rude ! J'apporterai aussi des modifications dans les tous petits médaillons extérieurs. De même, j'entourerai les deux axes, Metz et Strasbourg, par des sujets évoquant la guerre, par des généralités : infanterie, artillerie, aviation, marine. Les deux sujets, l'Atelier, la Terre, disparaissent ou plutôt changent de place et se placeront dans deux des petits médaillons extérieurs.

J'ai quand même ce matin, téléphoné à M. d'E[stournelles] de C[onstant] pour lui demandé s'il connaissait le maire du Havre. Il ne le connaît pas. Mais il va voir autour de lui. C'est bien à contrecœur et pour Bigot, que j'ai fait cette démarche, car les démarches m'ennuient et me répugnent de plus en plus. Ah ! Le travail tranquille de Rome !

Pourtant bonne journée encore aujourd'hui. Très bonne journée. Le matin travaillé à l'esquisse Nieuport. Ça s'arrange tout à fait. Je crois bien que demain soir tout sera résolu.

Installé Lélio à l'esquisse du Tombeau Darracq. C'est plus qu'une esquisse que je vais entreprendre là, 0,20e par mètre. Je prends cette grande proportion à cause des petits sujets.

Après-midi avec Renaud, je sens tout à fait la partie haute de la statue, la tête et la poitrine. J'y suis tout à fait. Ça n'a pas été sans mal. Se dire bien toujours ceci. Lorsque vous commencez à serrer vos dessins et que vous n'y arrivez pas facilement, c'est qu'il y a une faute de construction.

À la fin de la journée, Madame Barrias. Elle est restée un bon moment. Il faisait nuit, je n'ai pas bien pu lui montrer l'atelier. Pauvre Madame Barrias, jadis si entourée, et à qui il ne reste plus aujourd'hui que deux ou trois fidèles élèves[23] du patron.

Revenant de Monte-Carlo, M. Mole me rapporte des photographies de Mme Darracq. Il me dit que M. Darracq est enchanté des idées directrices du Tombeau.

24 [février 1921]

Fêtes réunies de Marcel et Françoise. Tout le petit monde s'est bien amusé.

Excellente journée de travail. Matin Renaud. Après-midi esquisse Nieuport, qui vient tout à fait. Cela s'ordonne, se construit. Le bas-relief des deux aviateurs est trouvé. Le groupe du haut est en bonne voie. Cette chimère emportant le cadavre de celui qui a voulu l'atteindre, entouré de toutes ces figures célestes, et fantastique formera un groupe dramatique. Tout le drame sera dans les deux visages de la chimère et du jeune homme mort.

Lettre de M. Bernheim au sujet de son Monument de Schaffhouse. Il veut une esquisse pour le 17 mars ! Toujours la lutte contre le temps. Et moi qui trouve et travaille si lentement, qui recommence continuellement !

Aujourd'hui, j'ai dit à Lélio :

— Il faut se condamner à ne faire que des choses très bien.

26 février [1921]

Journée d'hier fut excellente. Le matin au Monument Normale avec Renaud. Toujours la tête et le haut du torse et la nuque. Renaud était tout bouillant de son succès de la veille à la Sorbonne. Le docteur Lejars faisant une conférence d'anatomie l'avait embauché pour faire des démonstrations sur lui. Le docteur Lejars le présente comme un des plus beaux spécimens de la "race latine".

Après-midi l'esquisse Nieuport a évolué vers la perfection ! J'en suis très content. Aujourd'hui à Vincennes avec Parenty qui m'emmena voir l'emplacement du Monument projeté et qu'il voudrait que je fasse avec lui, nous avons mesuré une sorte de porte-affiches qui a justement 5 m 50, la proportion du projet Nieuport. C'est une proportion excellente. Je craignais un peu que les figures du couronnement qui seront d'un mètre de proportion ne soient trop petites. Elles seront très bien.

La nuit précédente, je dormais mal. Trop d'idées en tête. L'insomnie serait délicieuse si l'on n'avait l'appréhension[24] de la fatigue pour le lendemain. Sans quoi, quelle vie intense dans le silence, dans l'immobilité, les yeux fermés. Les musiciens doivent entendre des symphonies merveilleuses. Le sculpteur voit un monde de statues. Ma préoccupation principale l'autre nuit était le Monument de Schaffhouse[25]. Comment viennent les idées ? Parfois elles viennent progressivement, par un enchaînement logique de tâtonnements. D'autres fois, en se promenant, en regardant la vie et tout à coup un geste indifférent à tous se magnifie pour vous seul[26]. D'autres fois l'idée vous arrive brusquement, à l'improviste, comme si un être mystérieux vous l'apportait. C'est ce qui m'est arrivé l'autre nuit. Et j'ai eu envie de dire : "merci." J'ai vu mon groupe. Une femme les bras en croix recevant d'un côté une jeune femme tenant dans ses bras un enfant, de l'autre côté un vieillard. La jeune femme qui tient l'enfant enverra un baiser. Entre les trois figures il y aura un vide qui sera rompu seulement par le geste des bras en croix de la Suisse.

Je pensais aussi à l'incident de la Victoire du Havre, qui m'avait tellement tourmenté. La meilleure façon de vaincre et de supprimer des tourments inférieurs de ce genre est de les analyser. Tout de suite on trouve le fond de son tourment dans un sentiment peu élevé. En l'occurrence mon irritation venait de cette collaboration obligée à une œuvre qui ne m'intéresse que médiocrement, à cause de l'introduction du Bouclier. Je m'aperçois que les collaborations ne m'intéressent plus à moins [27] que je ne dirige complètement le travail, comme pour le Maroc[28] ou comme pour Alger[29].

Hier soir à la Walkyrie, j'ai bien terminé ma semaine. Je m'en souvenais mal, presque pas. C'est si beau, la substance en est telle que le grotesque de la mise en scène n'arrive pas à en détruire la grandeur. Imagination, force, charme, puissance, tendresse, tout est là. J'envie les compositeurs, les hommes de lettres, toute cette classe d'artistes qui peuvent travailler sans commandes. Faire ce que l'on veut. Dire ce que l'on pense, sans se demander pendant que l'on travaille si ce qu'on fait plaira ou non à un comité, quelle joie ! Je pense à l'œuvre de Wagner, je pense à l'œuvre de Hugo à l'œuvre de Flaubert. Ils se sont réalisés. En revanche je songe à Michel-Ange. À quels sommets ne serait-il pas parvenu s'il avait fait, dans son art, exactement ce qu'il avait voulu. La pesante question matérielle l'en empêcha toujours. Jamais Michel-Ange n'a fait ce qu'il a voulu, pas même dans la Sixtine. Malgré cela il les domine tous. C'est pour cela, qu'à nos yeux il est le plus grand de tous. Et voici que parmi les sculpteurs de notre temps le nom de Rodin me vient à l'esprit, Rodin qui depuis la cinquantaine a pu faire ce qu'il a voulu[30]. Il l'a fait, mais comment ! À l'âge où Michel-Ange faisait le Moïse et peignait la Sixtine, celui-ci débutait sa pauvre Porte de l'Enfer, ou faisait faire des agrandissements à la machine de pauvres fragments devant lesquels s'extasiaient les snobs. Dire que l'on a osé comparer ces deux hommes. L'un n'a cessé de grandir. L'autre après deux ou trois éclairs à ouvert boutique.

Aujourd'hui correction chez Julian. Passé d'abord chez le docteur Legueu voir la Becquée, très bien installée sur la cheminée de leur salon. Ils en sont enchantés.

Déjeuner avec Parenty au restaurant italien, d'où nous partons pour Vincennes voir l'emplacement du monument qu'il voudrait faire avec moi.

Chez le bon Pinchon. Homme remarquablement doué. Il a l'instinct de la sculpture. Tout ce qu'on lui dit est immédiatement compris, digéré et rendu. Son petit poney à la petite fille est très amusant. C'est solide.

De S[ain]t-Mandé je reviens à Billancourt voir chez Landucci mes pierres et marbres. Monument de Bordeaux, Combs-la-Ville, Internat, buste de Pétain et de Lily. Les pierres viennent bien. Une gaffe dans le buste du maréchal. Je voulais qu'on me conserve du marbre tout autour pour lui faire un manteau. Ils ne m'en ont laissé que sur les épaules ! C'est ridicule et me voici obligé de copier littéralement le modèle.

Revenu enfin à Boulogne où je trouve Nadine accrochée au téléphone et étudiant ses problèmes avec une amie.

Lélio achève l'architecture du Tombeau Darracq. Cela me paraît venir très bien.

28 février [1921]

Retour de Chézy. Entrevue avec le conseil municipal pour leur petit monument. Sympathique pays où presque chaque pierre évoque pour moi de bons souvenirs. Souvenirs de l'âge où tout nous apparaît comme définitif. Tandis qu'aujourd'hui, tout m'apparaît comme singulièrement fugitif.

Je trouve lettre Bigot avec le résultat du concours du Havre. Résultat bien prévu par moi. Ils sont classés parmi les derniers parmi les projets classés.

Hier matin, travaillé avec Bigonet à la petite maquette pour Alger. Notre groupe central est tout à fait trouvé. Maintenant je vais convoquer Maurice Gras, afin que nos architectes ne se mettent pas au travail trop tardivement et nous fassent un rendu soigné.

Je crois que cette idée de faire porter le mort par des figures équestres, trois cariatides équestres, peut plaire. En tout cas, même sur la toute petite esquisse que j'ai faite, l'effet en est grand. L'idée de faire de la figure centrale une Victoire ailée à cheval, donne de la solidité à tout l'ensemble, les ailes formant un point d'appui solide. Cela a tout à la fois un caractère somptueux et héroïque qui doit faire bien sous le soleil d'Afrique.

Passé jusqu'à quatre heures un après-midi tranquille et fructueux à regarder les photographies de l'époque romane et gothique et le livre de Collignon. Voilà ce qu'il faudrait recommander à tout artiste : avoir toujours à sa disposition quelques beaux recueils d'œuvres de tous les temps et de tous les pays. On se retrempe. Du fond des années, les grandes âmes de ceux qui ont tant aimé leur art nous rappellent que là est la source de toute belle chose. Ces grands, ainsi, vous remettent dans la route droite, vous aident à rester dans votre chemin à vous. Mais ces consultations fréquentes des œuvres du passé, je ne pense pas qu'il faille les recommander aux jeunes gens. Les jeunes gens sont trop influençables. À la jeunesse ce qu'il faut recommander, conseiller avant tout, c'est l'étude de la nature, de regarder la vie, de noter tout, presque comme un appareil instantané, de meubler sa mémoire de vérité. Après, on s'aperçoit que c'est dans la vérité que les grands ont acquis leur talent, les vrais révolutionnaires en art ont été toujours ceux qui dans les époques conventionnelles ont apporté la vérité. C'est pour cela que je suis sûr que nous sommes malheureusement dans une époque de décadence, puisque ceux qu'on appelle aujourd'hui des révolutionnaires sont les plus conventionnels, travaillent du chic, d'après des formules. Toute époque où l'art, dit décoratif, tend à prendre le dessus sur l'art d'expression et d'émotion est une époque décadente. Quand les artistes ont surtout le souci de l'effet décoratif, c'est qu'ils n'ont rien à dire. Le plaisir des yeux et l'habileté d'exécution passent avant la pensée à dire et l'émotion à exprimer. Alors les modes succèdent aux modes, et l'on en vient insensiblement aux extravagances. Les artistes se réduisent d'eux-mêmes au rôle d'amuseurs. Ils ne méritent pas plus de considération qu'une couturière ou un marchand d'ameublement.

 

[1]    . Au lieu de : "engagé", raturé.

[2]    . Suivi par : "D'ordinaire", raturé.

[3]    . Suivi par : "Quand même", raturé.

[4]    . Au lieu de : "regardant", raturé.

[5]    . Au lieu de : "je note les", raturé.

[6]    . Suivi par : "Malheureusement", raturé.

[7]    . Au lieu de : "glorification", raturé.

[8]    . Au lieu de : "chanter", raturé.

[9]    . Au lieu de : "par cette mode de", raturé.

[10]  . Au lieu de : "fatalité", raturé.

[11]  . Suivi par : "Ainsi nous [n'] avons guère pu voir", raturé.

[12]  . Au lieu de : "bois", raturé.

[13]  . Suivi par : "constituent", raturé.

[14]  . Au lieu de : "Point ceux qui restent", raturé.

[15]  Ecole normale supérieure (monument aux morts).

[16]  Emile Pinchon.

[17]  Pendant la guerre de 1914-1918.

[18]  . Au lieu de : "Cette diminution", raturé.

[19]  . Au lieu de : "aussi", raturé.

[20]  Monument de la Victoire.

[21]  . Au lieu de : "réfugiés", raturé.

[22]  Le Pavois.

[23]  . Au lieu de : "amis", raturé.

[24]  . Au lieu de : "la sensation", raturé.

[25]  A la Suisse consolatrice.

[26]  . Au lieu de : "un geste se synthétise, se concrétise à vos yeux", raturé.

[27]  . Au lieu de : "de moins en moins", raturé.

[28]  La Victoire.

[29]  Le Pavois.

[30]  . Au lieu de : "aurait pu faire ce qu'il aurait voulu", raturé.