Mars-1921

Cahier n°9

2 mars [1921]

Toujours Monument Normale et esquisse Nieuport. L'ami Bouglé venu ce matin n'a rien compris à l'esquisse Nieuport. Amélioré la figure de la Chimère. Groupe difficile. Ensemble encore un peu confus. Nécessité de simplifier. Normale suit cours régulier.

Visite du bon Monsieur Delarue de Grand-Couronne, avec sa fille et son gendre. Navrés comme moi que les pierres n'arrivent pas. J'attendais un parent des frères Nieuport, qui n'est pas venu.

Le docteur Gosset avec sa femme. Charmants et pressés. Nous avons pris jours pour commencer le buste. Première séance le 20 avril. Le docteur Brocq sera fini. Germaine Bouglé aussi. Je commence après-demain esquisse Schaffhouse.

Hier, première séance docteur Brocq. Buste assez facile à faire ressemblant. Buste très difficile à faire très bien. Intensité du regard. Homme ardent et souffrant. Conversation[1] intéressante et passionnée. Tempérament très artiste. Il parle notamment de la montagne avec un amour immense. J'ai beaucoup de plaisir à faire ce buste et je crois que j'aurai toutes les séances qu'il me faudra.

3 mars [1921]

Deuxième séance du docteur Brocq. Il arrive à neuf heures moins le quart, tandis que je travaillais à mon esquisse Nieuport. Resté jusqu'à 11 heures. Donc bon travail. Et puis, il parle tout le temps. On n'a qu'à le laisser aller. Il est toujours intéressant. Il me dit que les professeurs[2], chefs de laboratoire de l'Institut Pasteur, sont payés 5 à 6 000 F par an ! Il me dit qu'à l'hôpital de S[ain]t-Louis il y a un musée de moulages célèbre. Le chef de ce musée, occupé matin et soir, touchait il y a un an encore 1 500 F par an. À grand peine, et en prenant comme base les prix des balayeurs municipaux, le docteur Brocq a obtenu un traitement de 9 000 F par an.

Après son départ j'ai eu encore une bonne heure de travail à l'esquisse Nieuport qui est tout à fait trouvée. Plus de confusion. Le groupe de la Chimère se détache et donnera à l'exécution son maximum d'effet dramatique.

Après-midi, Renaud. Vers la fin de la séance j'ai l'idée de changer le bras gauche qui était étendu sous le corps. Je l'ai replié en avant. Amélioration certaine.

4 mars [1921]

Bonne matinée avec Renaud. J'espère avoir fini, ou peu s'en faudra, cette figure à la fin de ce mois.

Après-midi, Monument Nieuport. Séance souvent interrompue :

Visite du colonel Rolland et de son adjoint le commandant Bourgault-Ducoudray, qui est fils du compositeur . J'aurai, grâce à eux, tout le matériel que je voudrais pour l'exécution des Fantômes.

Puis visite imprévue du commissaire de police de Boulogne. Je l'avais, paraît-il, invité à venir visiter mon atelier, il y a quatre mois. Il m'a paru légèrement saoul, aujourd'hui. Il avait dû faire un bon déjeuner. Il venait digérer chez moi.

Puis M. Monprofit, qui revenait de Monte-Carlo et venait de la part de M. Darracq. Mon idée de tombeau lui a plu. Hier aussi, cette idée plut à la jeune Madeleine Hirsch et à Mantoux et sa femme. Drôle d'effet de voir un camarade de collège. J'ai retrouvé son visage, la même allure un peu bourrue. Il a paraît-il une très belle situation à la Société des Nations.

Avec Auburtin nous avons été chercher dans le Trocadéro un emplacement pour le Monument d'Éd[ouard] Colonne. Dans la galerie qui fait le tour extérieur de la salle, il y a de grands panneaux où mon bas-relief fera bien. Madame Colonne s'est tout à fait ralliée à cette idée [3] d'Auburtin.

Réception chez le maréchal Lyautey. Présenté par Benjamin[4] et de La Nézière. Le maréchal m'a paru un homme extraordinairement actif. Il va, vient, emmène quelqu'un dans son cabinet, le garde cinq minutes, en ressort, en emmène un autre, etc. Présenté à des tas de gens, à son secrétaire particulier Vatin-Perignon, au directeur des beaux-arts de là-bas qui est paraît-il un pédéraste notoire, etc. Rencontré l'exquis M. Chevrillon, le jeune fils du comte de Fels, mais je remarque surtout un admirable bois sculpté et doré chinois qui ferait mon bonheur. La première zone de cette composition extraordinairement touffue m'intéresse à cause de mon Monument Nieuport.

Je regarde l'emploi du temps que je m'étais fait à La Turbie. Hélas ! Je suis déjà très en retard. Pourtant, je n'en perds pas une minute.

5 mars [1921]

Je suis enfin en possession du buste de Michel-Ange du Louvre. Est-il de Michel-Ange ainsi qu'il est marqué ? Je ne sais pas. Je le compare au portrait peint des Offices de Florence, qui est authentiquement de Michel-Ange. Le front est plus haut, plus en forme de tour, le visage plus martelé. Ce buste est une belle chose. L'expression triste, pensive et bonne répond à toute son œuvre. Depuis longtemps je me proposais de mettre là ce buste, sur notre bibliothèque. J'aime de vivre avec la pensée de nos grands aînés. J'aime entrer dans ma chambre et regarder un visage ridé et douloureux. Tourments d'un rêve énorme réalisé par bribes. Tout vrai artiste [5] lorsqu'il sent, autour de lui, les louanges et la sincérité des louanges ne doit pas comprendre, car son œuvre ne peut lui apparaître que médiocre, puisque presque jamais il n'a pu faire ce qu'il rêvait.

Je pense à moi. En ce moment, depuis un an, j'ai eu de gros succès, je sens autour de moi une estime grandissante, et l'on commence même à m'envoyer en pleine figure des compliments outrés. Je crois que beaucoup les pensent. Bien sincèrement je trouve cependant que mon œuvre n'a rien de si extraordinaire. Sa qualité vient surtout de la médiocrité de la production contemporaine, et peut-être de ce que ma sculpture contient en puissance, que moi je ne sens pas, parce que je sais ce que je voudrais faire, mais peut-être mon aspiration est-elle malgré moi écrite dans ce que j'ai fait déjà, et les autres le sentent. Le jour où j'aurai achevé le premier morceau sérieux du Temple, je croirai en moi.

Il faut être éternellement reconnaissant à ceux qui nous ont précédés, de la leçon d'énergie qu'ils nous donnent. Il faut avoir à tout instant sous les yeux leur image, avoir sans cesse présent à l'esprit leurs noms. Ils ne sont pas si nombreux, les vraiment grands. Et comme ils se ressemblent ! À côté du portrait de Michel-Ange, il faudrait celui de Beethoven. Immenses destinées. Leur pensée, plusieurs siècles après leur mort, émeut les hommes. Quel plus beau culte que celui-là. Quel culte plus riche et plus fécond. Il nous aide à nous réaliser. Il nous donne un enthousiasme renouvelé. Ils sont toujours vivants. Ils ont acquis la vraie immortalité, la seule dont les hommes puissent être certains, celle qui survit chez les autres hommes. Ce qu'ils étaient au moment où ils vivaient et produisaient, ils le restent désormais. Leur pensée d'un jour, ils l'ont fixée et nous l'ont transmise par l'éternité de la vie des hommes. Ainsi, d'âge en âge, de siècle en siècle, d'Hésiode à Eschyle, de Phidias à Michel-Ange, d'Eschyle à Shakespeare, de s[ain]t François à Descartes, de Michel-Ange à Beethoven, de Descartes à Hugo, la pensée éternelle s'est transmise, au fond la même chez tous, tous ceux-là qui sont à la fois des révoltés comme Prométhée, des résignés comme Jésus, ceux-là les vraiment grands, les porteurs de la flamme éternelle, et notre devoir à nous est d'essayer d'en recueillir une petite étincelle et de l'entretenir pieusement.

6 mars [1921]

Docteur Brocq, toujours intéressant. Me raconte son voyage en Norvège, et comment, à l'improviste, il se trouve président d'un congrès international médical, par suite de l'absence du président officiellement délégué par la France. Critiques de nos habitudes gouvernementales, manque d'intérêt vrai :

— Le budget annuel pour la lutte contre la syphilis est de 800 000 F, me dit-il avec indignation. Le même que pour l'Opéra ! Pour la tuberculose on ne fait rien. Quant à l'alcoolisme on l'encourage et le protège. La Norvège en cinquante ans a sauvé sa race. Là-bas, on n'a pas même le droit d'acheter une bouteille d'eau de Cologne sans une ordonnance médicale.

Après ma séance, visite de Bouglé, Augé-Laribé et de H[enri] Valette, le sculpteur. Tous m'ont paru fort intéressés. Discussion à propos du Monument Nieuport. Bouglé n'y comprend rien. Mais il ne comprenait rien non plus au Monument W[ilbur] Wright. Heureusement que je ne me suis pas laissé influencer.

Puis Morizet, notre maire de Boulogne, est venu avec sa femme. Le monument commandé par l'ancienne municipalité va être repris par celle-ci et élevé dans le cimetière de Billancourt.

À la fin de la journée, sommes partis à S[ain]t-Cloud, rendre visite à Monsieur et Madame Chevrillon. Homme exquis, fin et complètement sympathique. Il nous fait visiter sa grande maison, construite sous le règne de Napoléon III, par une belle anglaise que celui-ci avait distinguée.

Vu chez Fanny[6] Raoul Laparra, très content du succès de son Habanera à Bruxelles. On va la donner à Bordeaux.

7 mars [1921]

Bonne matinée avec Renaud. Travaillé au bassin, aux cuisses. Je commence à être tout à fait content de cette figure.

 

Après-midi tronquée. Mariage de la jeune Yvonne Guibourg. Ravissante. Je rencontre Paul Chabas, tout heureux de son élection. Bien entendu il m'annonce que je suis le plus désigné parmi les sculpteurs pour la première place vacante. Sincèrement cela ne m'intéresse pas du tout.

Visite de l'adjoint au maire de Combs-la-Ville. Avec lui chez Landucci pour lui montrer la mise-aux-points de la statue.

Enfin, travaillé deux heures à peine au Tombeau de Mme Darracq, tandis que Lélio achevait de monter l'esquisse du Monument Schaffhouse d'après mon dessin.

Reçu du Maroc lettre perfide de Tarrit avec des articles non moins perfides parus, à son instigation, évidemment, dans un journal de Tanger. Cela m'agace un peu. Mais il faut savoir remettre tout au point. Et cela, en effet, n'a aucune importance.

Victor Loewenstein m'a annoncé, au mariage d'Yvonne, que Siot-Decauville avait vendu mon David. Il y a huit jours. Je n'ai pas encore été avisé.

8 mars [1921]

Esquisse Tombeau Darracq. Vient bien.

Après-midi, nous travaillons avec Bigonet, Maurice Gras et Monastes à l'esquisse du concours d'Alger. Parti trouvé. Mon idée du Mort porté triomphalement par trois cavaliers est adoptée sans hésitation.

La principale qualité du sculpteur est la ténacité.

9 [mars 1921]

M. Siot-Decauville est un voleur. Il m'a apporté aujourd'hui un chèque pour le David qu'il a en fait vendu. Je savais par Victor qu'il l'avait vendu 22 000 F. Je savais par M. Berhendt qu'il dirait à ceux qui lui en demanderaient le prix le chiffre de 22 000. Or il m'a apporté 16 000 F seulement, comme s'il l'avait vendu 20 000 seulement. Plus malin que moi, lorsque je lui ai dit que je savais son prix de vente :

— C'est vrai, m'a-t-il dit, mais il y avait 2 000 F pour le commissionnaire...

Ces sortes de discussions me répugnent. On m'avait déjà dit que c'était un homme malhonnête. Je ne ferai certainement pas de contrat avec lui.

Normale avance méthodiquement[7].

Le Tombeau Darracq m'intéresse. Avec l'évocation des choses de notre temps, de la vie d'une grande bourgeoise de notre époque, je compose un tombeau suivant les principes des grands tombeaux adossés[8] des églises romanes.

L'esquisse du Monument de Schaffhouse s'annonce. Mais il y a des difficultés. Je remplace le vieillard par une fillette. Dans ma tête cela semblait parfait. À l'exécution cela semblait une réconciliation. Trouvé geste excellent de la fillette appuyant sa figure sur la main de la Suisse.

 

10 mars [1921]

Le docteur Brocq est un parfait modèle. Il arrive à 9 heures, s'assied, et parle sans interruption jusqu'à 11 heures.

Esquisse Monument Schaffhouse[9]. Difficile. Le groupe de gauche, la femme portant le bébé ne s'arrange pas.

Visite d'Émile Pinchon qui a été content de tout ce que je lui ai montré et étonné de mon travail depuis la dernière fois qu'il était venu.

Laissé entrer un marchand d'objets chinois et japonais qui nous a montré des horreurs, mais deux beaux cloisonnés et un étonnant brûle-parfum. 

11 mars [1921]

Renaud. Dessiné les jambes. J'aime ce travail régulier et méthodique. Je suis obligé de mettre ma prochaine séance à mardi prochain à cause de l'esquisse Schaffhouse.

J'y ai travaillé tout l'après-midi. La gentille Germaine est venue poser. Je suis sur la voie. Mais ce n'est pas encore ça. Je crois que l'enfant dans les bras de la femme est de trop.

12 mars [1921]

Le jeune Besson m'attendait à la descente du tramway et m'a emmené à son atelier. Visite inutile. Des bustes et une petite figure tout à fait mauvaise. Il est de cette catégorie de jeunes gens ambitieux, volontaires, pensant à l'argent. Quelques qualités dans les bustes. La statue tout à fait mauvaise, commerciale et sans imagination.

Rue du Dragon, correction amical. Jeunes gens intéressants. Mais l'enseignement n'est pas mon fait.

Chez Druet, intéressante exposition d'un groupe. Maurice Denis expose une Annonciation, un S[ain]t Augustin, agréables. Peinture de jeune fille. Il y a là cependant une saveur qui fait penser à l'Angelico. Mais c'est faible. Beaucoup de procédé. Et même la saveur, la naïveté sont factices. Laprade ne sait pas grand chose. D'Espagnat a un très beau paysage. Très myope, il peint sans lorgnon et nous montre sa vision simplifiée. Il voit naturellement comme nous nous efforçons de voir en clignant des yeux. Valdo-Barbey est un cubiste attardé et affadi. Quelle sottise ! Comment peut-on mettre sur un mur ces pauvres choses signées Vallotton ? Mais je voulais voir ce que fait le jeune Philippe Besnard. Des bustes, quelques nus, quelques dessins. Tout cela pas mal, assez adroit, assez quelconque.

Non. Il ne faut pas encourager trop les jeunes gens. Nombreux sont ceux qui ont un petit don. De la vie d'étudiants, c'est la vie d'étudiants dans les Beaux-Arts la plus amusante. D'où le nombre croissant des artistes jeunes. De là l'incohérence de la production contemporaine, où les vrais talents sont noyés.

J'ai aimé énormément l'exposition Naudin, galerie Barbazanges. Fantaisie, âpreté, cœur, science. Il a tout.

Je travaillais péniblement à mon esquisse Schaffhouse. Supprimé le petit enfant. Mieux. Mais ça n'allait pas encore. Froideur. Or voici que je reçois la visite de la comtesse St[anislas] de Castellane. Je lui montre cette esquisse. Elle me dit :

— J'en ai vu beaucoup de ces malheureuses. Elles tenaient à peine debout. Il fallait les soutenir...

Trait de lumière. Mon esquisse est trouvée.

 

13 mars [1921]

J'ai fait le changement à l'esquisse Schaffhouse. Germaine venue poser. Lily est aussi venue poser. Trop bousculé. Antony Aubin m'avait annoncé sa visite. J'attendais aussi le docteur Legueu et sa femme. Très énervé. J'ai été affreusement désagréable avec Lily et Germaine. Pas content de moi. Mais à la fin de la séance la solution apparaissait. Nous verrons demain, où toute la journée je travaillerai à cette esquisse.

Marcel[10] retour de Londres, venu déjeuner avec Alice. Son impression de nos grands hommes là-bas est attristante. Tout est mené par Loucheur qui est homme d'argent avant tout.

Visite du bon M. d'Estournelles de Constant. Pour lui j'ai découvert l'esquisse Nieuport, l'esquisse Schaffhouse, et la figure de Normale. Raccompagné jusque chez lui. Il me dit que l'impression générale est de plus en plus que cette guerre n'a fait qu'en préparer une prochaine. Si c'est vrai, l'Europe entière sera comme la Russie.

Chez Morizet, bourgeoise réception où l'on a parlé d'art et de voyages.

14 mars [1921]

Ce soir Lélio me dit :

— J'ai lu un article d'André Lebey, où il parle d'élever un Temple à la Pensée Moderne et de mettre à l'entrée un Prométhée mourant de Bourdelle.

Cela m'a donné un coup. Aurais-je trop montré le cahier bleu ? Y a-t-il eu indiscrétion ? ou est-ce rencontre fortuite ? J'ai dit à Lélio :

— Ne me dis jamais ces choses-là, cela m'agace inutilement.

Puis j'ai réfléchi.

— Au contraire, ai-je pensé et ai-je dit ensuite, c'est excellent après tout, car cela vous met le feu au cul. On passe son temps à se dire : je vais commencer. Et on ne commence jamais. Ce coup ci c'est décidé, et le soir ne va plus tarder où j'écrirai ici : aujourd'hui j'ai commencé le Prométhée.

Autrement bonne journée. Esquisse Schaffhouse tout à fait sortie, grâce à la petite Germaine qui m'a posé comme un amour. À déjeuner, le ménage Taillens. À été sincèrement enchanté de tout ce que je lui ai montré. Après-midi moins bonne. Dérangé par Gatti qui m'a apporté toute une série de cires à retoucher. Étude des prix de ces nouvelles esquisses avec le père de Lélio.

Dîner rue de l'Université. Lily a un manteau qui lui va à ravir.

15 mars [1921]

Terminé esquisse Schaffhouse. Bonne esquisse, ce sujet compris tout en sentiment. M. Bernheim est venu avec sa femme. Très content. L'ennui est maintenant d'en faire des photographies pour les soumettre au comité formé à Paris puis à la municipalité de Schaffhouse.

Terminée aussi petite esquisse d'Alger. Pinchon venu, très emballé. Visite Madame Riou. Femme intelligente.

Le génie ne consiste pas seulement à avoir des idées. Il consiste à les réaliser envers et contre toutes les difficultés.

 

16 mars [1921]

Madame Enthoven, arrivée à Paris, venue me voir aujourd'hui, m'a vidé le fond de son sac. Elle veut être décorée. Quant au Tombeau du soldat, rien à faire pour le moment. Tout le monde se dit ruiné. J'ai essayé de l'orienter sur le Bouclier.

Travaillé au Tombeau Darracq. Fera très bien.

Reçu visite d'un merveilleux modèle italien. Fera magnifiquement bien pour le Héros, et en attendant très bien pour la figure nue des Fantômes.

Quelle vie ! Quelle vie intérieure ! Toutes ces statues, tous ces groupes, tout cela qui m'intéresse et m'attire autant. Par quoi commencer ? Je voudrais les faire tous en même temps. Après le départ de ce bel adolescent, je regardais tristement autour de moi tout ce qui se dresse dans mon atelier : les Fantômes, la statue de Normale, l'esquisse Nieuport, l'esquisse de Schaffhouse, l'esquisse du Tombeau Darracq, le buste du docteur Brocq, le buste de Germaine, etc. et sauf le buste de Germaine et la statue Normale, plus aucun de ces projets, maintenant que les compositions en sont trouvées, ne m'intéresse à exécuter. Je pense à tout le temps que vont me prendre ces monuments, à toute la fatigue, à toute la dépense cérébrale, et il faudra que malgré tout cela, je conserve le plus pur de mes forces pour commencer le plus vite possible le Prométhée. Il le faut. Je le dois. L'heure est venue. Il me semble que je sens naître en moi une de ces forces intérieures irrésistibles, comme celles qui poussent les mystiques à accomplir ce qu'ils croient être leur mission. Croire en soi, et en avant. Je n'ai plus, avant de m'y mettre, qu'à terminer l'esquisse Darracq et exécuter l'esquisse du bas-relief pour Madame de Fels. J'espère donc, je devrais donc commencer le 28 de ce mois. Prométhée, Prométhée, toi à qui je pense depuis si longtemps, toi que j'emportais avec moi, dans ce voyage lointain vers Rome, en 1899, dont j'évoquais le fantôme en Provence, aux Baux, ou plus tard dans les montagnes des Abruzzes, toi dont je n'osais pas entreprendre de sculpter l'image formidable jusqu'à ce jour, parce que je ne m'en sentais pas encore capable, Prométhée, Prométhée, il me semble qu'aujourd'hui, je puis m'attaquer à toi. Aide-moi, vieux camarade, ami fidèle, et que je dresse de toi une immortelle [11] effigie, digne de celle [12] que construisit Eschyle.

17 mars [1921]

Repris buste docteur Brocq. Je mets ma coquetterie à ce que, malgré l'énorme besogne que j'ai, la hâte ne se sente pas dans mon travail. Je fais un morceau très étudié. C'est le seul moyen de donner un intérêt à cette tête ratatinée.

Travaillé au Tombeau Darracq, au sarcophage : Orphée et Eurydice.

Visite de Mlle Fiévet et de M. et Mme Siegfried. Montré le Temple. Enthousiasme verbal.

Chez Madame Mühlfeld, Valéry essaie de nous expliquer comment il fait ses vers :

— Je fais, dit-il, soixante vers, à cause d'un seul, une harmonie de syllabes, de muettes, qui m'est venue. Thème plus plat qu'un thème musical, mais analogue. Je note ce thème avec n'importe quels mots. Puis je les remplace par des mots ayant un sens entre eux. J'imagine, ajoute-t-il, que les peintres doivent travailler ainsi. Ils voient dans la nature une harmonie bleue, rouge, jaune par exemple et pensent : j'en ferai une Annonciation, par exemple. Ainsi de mots sans aucun sens à l'origine je fais une idée, ce que le bon public appelle une idée.

J'ai dû m'en aller au moment où Jacques[-Émile] Blanche prenait un Baudelaire pour en étudier les vers de ce point de vue. Décadence ! décadence ! Ces gens réduisent la poésie à un jeu. Les peintres réduisent la peinture à un jeu de Bourse. Sale époque !

Mais je commencerai mon Temple tout seul.

Pour être complet, il faut non seulement les idées, mais la volonté formelle de les réaliser, et n'avoir aucune timidité d'aucune sorte. L'immense confiance en soi-même l'impose aux autres.

18 mars [1921]

Mauvaise nouvelle, ce matin : la reprise de Cronstadt par les troupes de Trotsky. Quel massacre du peuple cela veut dire ! Et combien les tyrannies ont toujours été dures à abattre ! Nous vivons dans une époque d'une incohérence invraisemblable. Je me désole de la défaite des révolutionnaires de Cronstadt, je me réjouis de l'acquittement des communistes en cour d'assise. Je les aurais acquittés aussi. La République ne doit pas supprimer la liberté. Elle doit respecter la liberté individuelle. La tyrannie entraîne la tyrannie. La seule, la vraie arme à employer contre ces apprentis dictateurs, c'est la liberté.

Pas fameuse journée de travail. Pataugé sur le Tombeau Darracq. Perdu du temps avec la visite du bon Simonin. Puis Pinchon et de La Nézière qui sont venus attendre la visite du maréchal Lyautey, annoncée hier.

— Vous êtes le plus grand sculpteur que je connaisse, me dit-il ! !

Je l'ai trouvé immédiatement encore plus sympathique que la dernière fois. Je l'ai examiné attentivement. Il a une fort belle tête, construite, énergique, à laquelle le nez cassé ajoute encore du caractère. Il a été tout particulièrement intéressé par les Fantômes, la statue de Carpentier, le buste du maréchal Pétain, Normale et le projet du Monument marocain. J'irai là-bas, en mai, plus que probablement.

19 [mars 1921]

J'ai eu ce matin une fort grande[13] satisfaction, qui ne relève peut-être pas d'un très grand sentiment, mais à laquelle je me laisse aller. J'ai vu à la galerie Georges Petit le buste du maréchal Pétain qu'expose Ségoffin. C'est un mauvais buste. Yeux trous jusqu'au fond du crâne, mal construit, mal dessiné. Le mien est beaucoup mieux. Je ne craindrai pas au Salon de voir ces deux bustes à côté l'un de l'autre. Je suis bien tranquille. Ségoffin est un caractère si jaloux, venimeux, méchant même, je n'ai aucun scrupule à me réjouir de le voir rater un buste que j'ai réussi.

À cette exposition, un très beau Ménard.

Travaillé l'après-midi avec Maurice Gras et Bigonet au Monument d'Alger. Le problème des noms. Ce soir M. Nénot qui est venu dîner m'a donné une très élégante solution du problème.

Travaillé aussi au Monument Darracq. Je ne suis pas tout à fait content.

20 [mars 1921]

Visite ce matin de M. Monprofit et du jeune avocat Tripot Bordon, toujours pour le Tombeau [14] Darracq. Ils arrivent, je suis en plein pataugeage. Si durant l'exécution j'ai toujours ainsi ces gens sur mon dos, ce sera insupportable.

Chez Philippe Millet, à la fin de la journée. Réunion de tous ses collègues de la presse qui étaient avec lui à Londres, durant la conférence. Ces messieurs me paraissent surtout s'être énormément amusés. On parle d'achats mirifiques faits par M. Loucheur.

Nous dînons chez Mme Truchet, le dîner de dimanche, qui réunit autour d'elle tous les amis de Truchet. Voilà trois ans que Truchet est mort. Nous sommes une quinzaine. C'est d'une belle fidélité. Truchet était un vrai brave homme. Il y avait là Lièvre, Guirand de Scévola, et le curieux Joncières, qui nous a fait rire à table. Il ose tout raconter.

21 [mars 1921]

J'ai essayé de me dégager de la collaboration avec Parenty pour ce concours de Vincennes, qu'il m'a demandé de faire avec lui. Je suis tellement occupé que je ne peux étudier sérieusement ce concours. À son expression navrée, lorsque je lui ai manifesté mon désir de ne pas faire ce concours, je n'ai pas insisté. Maintenant me voici bien. Tous mes ennuis me viennent principalement de ma faute, par ma faiblesse. Je suis de la race des gens qui ne savent pas dire "non".

22 [mars 1921]

Visite de M. Appell. Les deux figures pour l'Institut de géographie lui plaisent. Il n'y a plus maintenant qu'à exécuter les pierres. Cette petite commande aura été vite enlevée. Ce n'est guère intéressant d'ailleurs. Homme exquis.

23 [mars 1921]

Le travail avance. J'espère avoir fini la figure de Normale dans la première quinzaine d'avril. Chez Landucci les pierres avancent. Peut-être pourrai-je mettre au Salon le Monument de Bordeaux.

24 [mars 1921]

Dîner au Cercle Volney. J'en suis revenu connaissant la jalousie ! à cause de Denis Puech. Il m'a dit de son petit air tranquille :

— J'ai loué ma maison. Je ne garde à Paris qu'un débarras. Je m'installe à Rome et j'y passerai tout mon temps.

26 [mars 1921]

L'enterrement de Jean-Paul Laurens. J'apprends en sortant qu'Albert et Pierre seraient brouillés. Je me rappelle la belle amitié qui unissait les deux frères. Cette brouille serait l'œuvre de la femme de Pierre. Nous pensions à cette belle vie droite de Jean-Paul Laurens, entre ses deux grands fils. La petite Madame Laurens, toute menue, entre ses trois gaillards. Le seul héritier du nom, maintenant, est ce malheureux petit Claude, nerveux, inquiétant.

Déjeuner avec Lily[15] et Fanny[16] rue Soufflot.

Jugement du concours semestriel à l'École des beaux-arts. La première fois que j'y allais cette année. Retrouvé avec plaisir Lombard.

Au Louvre, j'ai été revoir les colonnes de granit rouge pour mon Prométhée.

27 [mars 1921]

Nous ne regrettons pas de ne pas être allés à Fontainebleau chez Yvonne. Nous avons passé une agréable et tranquille journée. J'ai fait, enfin ! les dessins pour le petit Monument de Labarthe[-Inard]. J'ai mis à jour ma correspondance.

À la fin de la journée, chez les Camastra. Monde fou. Nous retrouvons le comte et la comtesse de Fels. On attendait le maréchal Foch. Je connais maintenant nos trois maréchaux. Je connais bien Pétain. C'est un homme distingué et appliqué. Joffre, que j'ai vu chez M. d'Estournelles de Constant, m'a paru gâteux. Foch me paraît le plus imprévu et le plus remarquable des trois. Madame de Noailles [17] l'avait entrepris dans un coin et l'attaquait de son esprit étourdissant. En quelques minutes toutes les questions qui sont posées au monde furent posées par elle au maréchal et même des solutions lui furent proposées. Il sut répondre adroitement, spirituellement et même sut s'en débarrasser complètement lorsqu'il en eut assez.

28 [mars 1921]

Travaillé toute la matinée[18] à Normale. Après-midi dessiné dessins d'Alger chez Maurice Gras. Maurice Gras a associé à son sort Monestès, comme Bigonet m'a associé au sien. Ni Gras, ni Bigonet ne sont bons à rien, les pauvres. Quand j'ai dû partir et ai mis le crayon dans la main de Bigonet pour lui faire dessiner un petit bout du bas-relief de rien du tout, ce fut comme si je lui avais mis dans les mains un explosif dangereux.

29 [mars 1921]

Normale. Fait poser Nadine[19] pour la tête.

30 [mars 1921]

Normale toute la journée. Visite de Louis Artus et de Lehm, le collectionneur de Ravier. Cet Américain froid finit par s'émouvoir dans mon atelier. Après avoir vu le cahier bleu, il m'a dit qu'il en parlerait à un de ses amis très susceptible de faire faire un Temple pareil.

31 [mars 1921]

Hier soir, à l'Apollo, l'Arlequin de Maurice Magre. Tout à fait remarquable. Du beau théâtre, et de la poésie. L'évolution de ce Magre est une chose tout à fait curieuse. Je crois que sa petite américaine de bonne femme a sur lui une excellente influence. Tout est bien dans cette pièce. La seule critique à faire, serait au dernier tableau, l'apparition de la Mort (ridicule) puis de Michaela (pas assez mystérieuse). Mais cela c'est un défaut [20] de mise en scène seulement auquel il serait bien facile de remédier.

Le docteur Brocq a repris ses séances de pose. Son buste est devenu aujourd'hui tout à fait ressemblant. Il en est enchanté. J'espère qu'il ne se lassera pas de poser. Malgré la difficulté de ce visage ratatiné je ferai un buste dont je serai tout à fait content.

Déjeuner chez le comte de Fels. Installation magnifique de luxe. Mais ce XVIIIe siècle me devient de plus en plus odieux. Surtout dans sa sculpture décorative. Je n'ai jamais aimé, j'aime de moins en moins ce qui n'est que purement décoratif. Le goût du décoratif seul est pour moi le signe d'une époque décadente. L'art français avant la guerre tournait vers le décoratif pur[21]. On essaye de reprendre le fil. Si on y parvient ce sera très malheureux. Peut-être pas, après tout. Qu'une œuvre comme mon Temple s'exécute, et tout se mettra à sa vraie place. Convives d'aujourd'hui : général Balfourier, un brave homme, M. et Mme Daniélou, M. Vatin-Perignon, le chef du cabinet du maréchal Lyautey. À côté de moi, à table, une des filles de M. de Fels. Très belle et intelligente, mariée à M. de La Rochefoucauld.

Encore un mois qui finit. Je prends le petit tableau[22] que je m'étais dressé de tout ce que je devais faire ce mois-ci. Programme incomplètement rempli. Je devais achever la maquette Farabeuf (pas même commencée), il est vrai que j'ai dû faire d'urgence l'esquisse de Schaffhouse, imprévue. Je devais faire l'esquisse de Prométhée (pas commencée !), terminer la maquette des Fantômes (pas touchée ce mois-ci), faire les Bandelettes (boxeur), pas commencé.

Pour le buste ça a marché. Je suis dans mon horaire pour l'École normale, buste du docteur Brocq, marbre du maréchal Pétain, l'esquisse du Tombeau Darracq, et les pierres des Monuments de la guerre (Bordeaux, Combs-la-Ville, Internat).

Le mois qui vient, je me jure de terminer la maquette des Fantômes et de commencer Prométhée.

 

[1]    . Suivi par : "est autrement", raturé.

[2]    . Au lieu de : "Il paraît que pour les professeurs", raturé.

[3]    . Au lieu de : "ce projet", raturé.

[4]    Benjamin Landowski.

[5]    . Au lieu de : "Tout grand artiste vraiment", raturé.

[6]    Fanny Laparra.

[7]    . Au lieu de : "régulièrement", raturé.

[8]    . Au lieu de : "appliqués", raturé.

[9]    A la Suisse consolatrice.

[10]  Marcel Cruppi.

[11]  . Au lieu de : "redoutable", raturé.

[12]  . Au lieu de : "comme celle", raturé.

[13]  . Au lieu de : "agréable", raturé.

[14]  . Au lieu de : "Monument", raturé.

[15]  Amélie Landowski.

[16]  Fanny Laparra.

[17]  . Précédé par : "L'extravagante Mme", "L'étourdissante", raturé.

[18]  . Au lieu de : "journée", raturé.

[19]  Nadine Landowski.

[20]  . Au lieu de : "une question", raturé.

[21]  . Le manuscrit porte : "Il me semble que la guerre a remué tellement de choses que je crois que la sculpture d'expression et de pensée reprendra", raturé.

[22]  . Tableau sur une feuille volante placée après le 2 avril, à la fin du cahier n° 9.