Aout-1940

Cahier n° 39 [1]

14 août [1940]

Laure Albin-Guillot est venue photographier dans les ateliers et dans les galeries, pour cet article que M. Hamel va faire sur l'École dans La Semaine. Il m'en montre le schéma. C'est bien, mais ça me paraît long pour un magazine de ce genre. Pleine d'entrain, Laure Albin-Guillot. C'est une de ces charmantes femmes autoritaires qui savent mener énergiquement leurs affaires. Elle a du goût et compose vite ses petites scènes.

Passé la journée à mon rapport pour Hautecœur.

Il paraît que ce brave Guerquin a raconté lui-même, à Pau, au personnel du bureau, la petite rosserie que M. Delpiau m'avait fort sottement écrit sur lui. Lui est encore plus sot de l'avoir raconté. Peu correct ensuite, car si je l'avais autorisé à lire mon courrier à Pau, c'était grande marque de confiance en sa discrétion. Ah! ces bureaucrates!

Ce fou de Georges Leroy me téléphone pour son association! C'est un pauvre garçon.

Jérôme vient dîner. Il est dans l'angoisse de l'avenir, comme tous! J'essaye de le remonter, de lui donner de l'espoir, de la confiance. Mais…

15 [août 1940]

Je téléphone à Darras à propos de cette circulaire pour la déclaration des œuvres d'art sous peine de je ne sais quelles peines! Ça ne concerne que les œuvres de grande valeur (100 000F au moins). D'ailleurs elle est à la retouche et les délais reportés à la fin du mois.

Toute la journée à la Porte[2], les deux groupes centraux. J'y travaille un peu d'ensemble; un changement ici en entraînant un autre là. Ça vient. Mais quelle besogne!

16 [août 1940]

École. Je termine et expédie à Hautecœur mon rapport sur les points en suspens en ce moment; nominations, concours, etc. à régler tout de suite, avec des propositions précises. Tout ça est bien difficile puisque les communications avec les uns et les autres sont presque impossibles. On n'ose pas fixer de dates, par exemple, car il est à craindre que la lettre fixant une date pour une épreuve arrive après! ou même pas du tout.

Visite de Gaumont, puis de Bellugue.

Puis de Laure Albin-Guillot qui m'apporte les photos faites hier. Elles sont bonnes. Il y a un peu trop de scènes de modèles dans l'atelier. C'est banal. C'est ce qui se voit partout. Elle me quitte pour aller les montrer à la grande masse, essayer d'en vendre.

En rentrant à l'École, je rencontre un des petits peintres. Il me dit :

— Nous avons demandé à cette dame photographe de ne pas faire publier la photo de la grande masse. C'est Dufau qui nous l'a conseillé. Car nous devons penser à ne pas froisser Rémy!

Je suis assez étonné. Qu'est-ce que Dufau a à voir là? Je fais venir à mon bureau la petite dame brune fort gentille qui remplace Mme Pasquier. Elle m'explique que Dufau était là quand Mme Laure Albin-Guillot est venue montrer les photos, qu'il a dit aux jeunes gens de ne pas laisser publier celle de l'atelier où est la grande masse. Il aurait demandé à ce qu'on lui soumette l'article! Il paraît que c'est vrai que c'est sous le prétexte de ménager la susceptibilité de Rémy absent…

Ça n'a pas grande importance, cependant je ne peux pas laisser Dufau, qui a fini l'École, venir ainsi, sans se mettre d'accord avec moi, s'occuper des affaires de l'École et jouer encore au grand-massier. Ah! les responsabilités et les devoirs du pouvoir!

17 [août 1940]

Quand j'ai eu fini de régler avec Hautecœur les différentes questions énumérées dans mon rapport [3], on annonce l'arrivée d'une commission d'architectes. Hautecœur me dit de rester :

— Ça vous intéresse : il s'agit de la réglementation de la profession, donc, en conséquence directe, de ses répercussions sur la forme de l'enseignement. Il s'agit de créer un seul diplôme supérieur d'État, avec deux diplômes préliminaires, un de dessinateur d'architecture, un autre de constructeur.

Mais je suis étonné de la composition de cette commission. Ce sont Paquet, le patelin, avec son crâne bas, son parler onctueux, son sourire à dents, Marrast, sournois, que les élèves qu'il dirigea un moment prièrent d'aller enseigner ailleurs, Renaudy, qui je crois bien n'a jamais rien construit, est arrivé par les bureaux de sociétés, Camille Lefebvre, très brave type, mais assez incohérent. Pas un professeur de l'École, ni moi n'ont jamais été convoqués aux réunions de ces messieurs. Hautecœur nous expose l'économie générale du projet, et dit que le diplôme ne se passera plus à l'École. Je suis très surpris, je ne dis rien, mais je devine une opération tentée contre l'École, opération bien près d'aboutir. Bien que, en fin de compte, les imbécillités n'empêcheront pas un jeune homme doué et travailleur de devenir un grand architecte, je suis attaché à l'École. Elle a fait ses preuves. J'en suis le directeur, et c'est plus fort que moi, je ne peux pas lui laisser enlever des prérogatives méritées.

Déjeuner avec Baudy qui me raconte une amusante histoire sur Georges Hue. Il y a un certain nombre d'années, une dame amie, sachant Baudy lié avec G[eorges] Hue, lui demande s'il pourrait lui demander d'entendre une jeune cantatrice anglaise. Réponse affirmative de Baudy à qui on présente la jeune fille qui lui dit son désir d'être entendue par des musiciens français dont Georges Hue. Il lui en parle. Et l'audition est organisée. À quelque temps de là, Hue téléphone à Baudy lui demandant de venir le voir :

— Je veux vous remercier de m'avoir adressé cette jeune Anglaise.

Baudy qui ne pensait plus à cette présentation :

— Quelle jeune Anglaise?

— Mais cette jeune chanteuse. Eh bien, imaginez-vous qu'à peine entrée dans mon studio, elle commence à se déshabiller, disant : "Voilà le jour que j'attendais". Elle se met toute nue, et je suis presque contraint de coucher avec! Elle est délicieuse, pleine de talent, etc.

À la suite de quoi, ajoute Baudy, il lui fit avoir des engagements, puis lui-même quitta sa maison, voulut divorcer. Mais la jeune chanteuse disparut avec le même élan qu'elle était apparue.

En rentrant de l'Institut je travaille une heure à la frise "Les Malédictions"[4].

Et je finis ma soirée en étudiant la question de l'architecture pour mon rendez-vous de demain avec Hautecœur.

18 [août 1940]

Toute la matinée à la Porte, la frise des Malédictions.

Je reçois la visite d'Expert. Je lui avais demandé de venir me voir pour lui parler de cette réunion d'hier et de la parole si inquiétante d'Hautecœur. Il est comme moi assez suffoqué de la composition de cette commission. Je lui demande de se renseigner rue de Valois et de protester de son côté auprès des Bureaux. En fait, les Bureaux s'appellent Siméon, l'homme à la jaquette et au pantalon au pli impeccable :

— Sans moi, rien ne marcherait dans cette maison!

Chaque bureaucrate pense ça de soi-même.

Visite très touchante de Vog et de sa femme. Cette gentille jeune fille, catholique, vient d'épouser cet Israélite, maintenant, au moment où la situation de ces malheureux devient grave. C'est un geste émouvant. D'autant plus que ce pauvre Vog n'est pas beau, il a l'air maladif, et elle est fort jolie, vraiment charmante.

Chez Hautecœur, tout semble s'arranger. Il me dit qu'il n'a nullement l'intention de diminuer l'École, au contraire. Il pense que l'École des a[rts] d[écoratifs] ne devrait pas enseigner l'architecture. Sa phrase d'hier ne doit pas être interprétée comme voulant dire que les épreuves du diplôme ne se passeront plus à l'École, mais que les diplômes ne seront plus sous le patronage de l'École des b[eau]x-a[rts]. Au moment où j'allais partir, arrive Desvallières. Il venait parler à H[autecœur] d'une commande.

En sortant je rencontre l'ardent et sympathique Ventre. Un de ses fils est prisonnier.

19 [août 1940]

Visite du père de Lavergne. Très sympathique. Attend impatiemment le retour de son fils. Il me parle de Huisman. Il connaît ses parents. Il paraît qu'il les a abandonnés, après leur avoir dit en partant qu'il allait revenir les chercher. Il serait maintenant à Alger, cherchant à revenir en France. Il aurait fait restituer l'argent qu'il avait emporté.

Je déjeune avec Cassou. Il n'est pas tendre pour Huisman. Zay, les derniers temps, l'avait en horreur. Il l'avait trompé au moment de la nomination de Terrasse à Fontainebleau. Il avait affirmé à Zay que la nomination qu'il lui proposait et dans les formes qu'il lui proposait était parfaitement légale. C'était faux. Rabaud a protesté et a obtenu la résiliation de l'arrêté. Zay était furieux. Et pourtant, bien qu'il en ait eu l'occasion, il ne le déplaçait pas.

Après-midi fastidieuse à ce puzzle qu'est l'organisation des dates des concours suspendus. Nous y arrivons avec Lecour, le spécialiste. Préparation du communiqué à la presse.

Marthe Millet vient me prendre pour le thé auquel je l'ai invitée. Bob est prisonnier.

Pour rentrer, je me trompe dans le métro et je mets 1 h ½.

20 [août 1940]

École. Puis je vais chez Siméon. Il recommence d'abord par me raconter le départ d'Huism[an] de Chaumont sous les huées du personnel. Je peux alors lui parler de mes affaires à régler tout de suite si possible, dont les quelques nominations. Après nous parlons de la réforme générale de l'enseignement. Il y a des idées qu'il ne faut pas lancer trop vite. Quand elles sont bêtes, mal étudiées, elles sont immédiatement adoptées. Ainsi en est-il de l'idée du roulement des chefs d'atelier. Au fond de la question, il y a celle des jurys. Aucun doute que la seule réelle réforme à faire est celle des jurys. Mais c'est plus d'une réforme morale qu'il s'agit que d'une réforme organique. Quand on est systématiquement contre tout travail d'un jeune qui n'est pas votre élève, quelle que soit la forme du jury, le jugement risque d'être mauvais. Ce sont les jurys qui ont déconsidéré l'École. Alors, on voudrait — c'est moi qui ai eu il y a plusieurs années cette mauvaise idée — faire corriger par roulement. Ainsi il n'y aurait plus d'ateliers écuries. Ce n'est pas sûr, d'abord. Mais surtout quand on se rappelle et quand on réfléchit, on doit reconnaître que l'atelier et le patron sont la base de l'enseignement [5]. On dit que les patrons, ainsi, connaîtront tous les élèves de l'École. Ce sera le contraire, ils n'en connaîtront plus aucun. Ils corrigeront chaque élève deux mois par an! Ça ne tient pas debout. Et puis, certains élèves iront voir chez eux tel patron plutôt que tel autre. Et la même chose continuera.

Porte[6]. Frise de Pandore et retouches, pour les c[?] aux six panneaux de base.

21 [août 1940]

J'avais téléphoné il y a deux ou trois jours à Dufau à propos de ce petit incident survenu lorsqu'il était à la grande masse et que Madame L[aure] A[lbin]-G[uillot] avait apporté les photos. Il vient me voir ce matin.

Il entre, dans son costume fantaisiste de lieutenant de pompiers. Il me paraît bizarre, les yeux trop brillants, la bouche pincée, tendu, vous regardant fixement. Je lui explique amicalement ce que son geste avait de discourtois. Il ne comprend pas, ou il fait semblant de ne pas sentir. Puis peu à peu, la conversation [7] évolue. Il me dit que ça va changer, que d'autres vont prendre la situation en main. Je demande :

— Quels autres?

— Nous! les jeunes.

Il se lève pour me dire ça, s'appuie devant moi des deux mains sur mon bureau, me regarde fixement. Je lui dis :

— Hélas, mon pauvre Dufau, j'ai déjà entendu [ça?] après la guerre 1914.

— Oui. mais ceux de 1914-18 n'avaient pas crevé de faim. Maintenant ils vont crever de faim. Ça leur fera du bien.

Je proteste :

— Ça ne fait jamais de bien à personne de crever de faim.

— Si, si. Ils en ont besoin. Après on pourra en faire quelque chose.

Puis à plusieurs reprises il me répète :

— Je suis un fanatique, Monsieur le Directeur.

— C'est très bien, mais fanatique de quoi?

— De la France.

Il me répète ça encore et encore. Alors je finis par lui dire ce qui m'était venu à l'esprit tout de suite, mais que je m'étais retenu de dire :

— Alors? pourquoi n'êtes-vous pas allé au front?

Ça l'a un peu désarçonné. Puis il s'est ressaisi, me dit :

— Ah! oui. Mais je n'avais pas demandé à être pompier. Et j'étais volontaire pour l'hypérite et les lance-flammes. Mais on ne s'en est pas servi.

Je romps cette conversation idiote. Je lui parle calmement. Il se calme, me reparle de la grande masse, me dit que le grand massier de l'École, c'est comme le grand-massier de Londres! (sic). Puis il me confie que la grande masse devra avoir un rôle politique :

— Mais avant, il faudra qu'ils aient bien crevé de faim. Ça leur fera du bien, etc.

Tout doucement, je l'ai ramené vers la porte. Il avait l'air très méchant. Depuis je me demande si son divorce ne l'a pas frappé beaucoup, s'il n'est pas très malheureux, et s'il ne se drogue pas.

Je déjeune chez Samuel-Rousseau qui me dit que Marguerite Long a été très souffrante.

Je suis passé chez notre petite vieille Joséphine, toute heureuse de me voir. Elle a sur ses murs des esquisses peintes que je faisais en sortant du collège, pour Jules Lefebvre, rue Fontaine.

Rentré, je travaille. La frise Pandore et les panneaux du bas[8]. Ce qu'on fait sur l'un se représente sur l'autre. Ainsi peu à peu, tout se chauffe et gagne.

Et j'ai le plaisir d'être appelé au téléph[one] par Guérin, démobilisé. Ça va être un fameux soulagement pour moi que son retour.

Que je n'oublie pas encore une partie de ma conversation de ce matin avec Dufau. Je lui montrais les photos d'Albin-Guillot, un modèle dans l'atelier. Il me dit :

— C'est pornographique.

Je le regarde, stupéfait, et je lui dis :

— Mais alors, mon petit Dufau, que dire de ces dessins obscènes que l'on voit sur les murs des loges et ailleurs et que j'ai dû faire laver?

— Ça, c'est de l'esprit gaulois.

Je ne crois pas qu'il le disait en plaisantant. Ce serait à souhaiter pour lui.

22 août [1940]

J'ai pu me garder toute ma journée. Toute la journée à la Porte, au motif dans le ciel du groupe du Couple devant la mort. Mais j'ai pataugé. Très difficile. Il faut enfermer ça dans une forme géométrique.

23 [août 1940]

Avec Guérin, que je mets au courant de la situation de l'École durant son absence. Il va m'être d'un grand secours.

Visite de Hilt et du docteur Besson, si serviable. Hilt va reprendre l'atelier Defrasse-Madeline. Madeline le quitte. Il en a assez. Il a assez de tout. Il veut terminer ses affaires en cours et après aller pêcher à la ligne. Mais qui pourra pêcher à la ligne désormais?

Déjeuner du Dernier-Quart. Tout le monde est terriblement pessimiste. Pierre Mac Orlan disait :

— Ça finira par le bolchevisme intégral, qui sera organisé par nos occupants. Lisez La France au Travail et les autres journaux.

La Guillonie disait :

— la France devra réduire sa production industrielle de 70 à 80 pour cent, et cela dans tous les domaines.

Treber me disait :

— À Wiesbaden, nos commissaires ont dû accepter un statut des Israélites, dicté, intégralement, sans aucune modification.

René Moulin disait :

— Les tractations pour le traité de paix avancent. La question Alsace est réglée déjà, sans traité. On parle d'un plébiscite en Lorraine? Mais ce qu'on veut, c'est nous remettre dans nos frontières de 1648! Quant aux colonies, on nous prendra tout. Peut-être nous laissera-t-on l'Algérie.

Mais devant cet appétit énorme, l'Italie s'inquiète, et il y aurait ébauche d'un rapprochement direct. (Je n'y crois pas, ni au reste, sauf peut-être le statut des Israélites français.) Lacour-Gayet racontait ce mot d'un de nos ministres, récemment de passage à Paris, et qui recevait à Vichy un journaliste allemand, Max Klein :

— Je retourne à Paris, lui disait ce dernier en le quittant, et je vous enverrai une carte, dès mon arrivée.

— Que ne pouvez-vous m'en envoyer une de Londres, lui répond le ministre.

24 [août 1940]

Mon assemblée des professeurs où tout s'est bien passé. Après l'hommage à nos morts, heureusement cette fois-ci peu nombreux — l'hommage au malheureux Billotey — j'ai clos l'incident Olmer en le remerciant de son dévouement pendant mon absence. Plusieurs étaient furieux contre lui et les quelques autres et voulaient créer un incident, l'engueuler. Au fond de moi je n'aurais pas été fâché que d'autres fissent comme moi. Mais j'ai bien fait d'empêcher que ça se passe devant moi.

En sortant de l'Institut, Hourticq me dit :

— Beaucoup de gens sont visés. Roussy, entre autres.

Je lui réponds que ce serait dommage. Bouchard, à la fin de la séance, bougonnait :

— Que m'importe qui gagnera, pourvu qu'on soit débarrassé des Juifs et des Francs-maçons.

Le voilà brusquement devenu antisémite! Je lui dis :

— Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, les pauvres types?

— Sans eux, j'aurais eu plus de commandes.

Et voilà le fond de la question. Avec Bouchard, c'est d'autant plus comique qu'il n'a pas manqué de commandes, je pense, et que tous ses grands morceaux lui ont toujours été achetés.

Téléphone à La Semaine car je suis un peu inquiet de toutes ces photos. Le directeur est nouveau. C'est un nommé Higgins. Il paraît qu'il a vingt-trois ans. Il me dit qu'ils ont transformé l'article, qu'ils l'ont beaucoup réduit et qu'il va s'agir surtout pas de la reprise de l'activité des modèles! Il paraît que les commissaires ont trouvé les photos "très artistiques".

Le soir je vais au théâtre de la Madeleine voir le film de Sacha Guitry : Ceux de chez nous. Il avait fait dans sa jeunesse des films de Renoir, Degas, Rodin, Sarah B[ernhardt], S[ain]t-Saëns. Il nous présente ces vieux films muets en les accompagnant de commentaires. Ces commentaires sont parfois drôles, parfois idiots, parfois émus, parfois antipathiques. Ainsi à propos des fragments qu'exposait Rodin à la fin de sa carrière il dit : "On lui reprochait d'exposer un torse, sans tête, ni bras, ni jambes. Pourquoi est-ce plus répréhensible que d'exposer une tête sans torse, ni bras, ni jambes?" On rit, et pourtant c'est idiot.

25 [août 1940]

Tranquille et bonne journée de travail. Le fond du motif, "Le Couple devant la Mort"[9]. Je crois que ça vient vraiment. D'avoir baissé le groupe dans le cadre me permet de développer le mouvement de circonférence inscrit dans le carré. C'est une circonférence suggérée, car elle est ouverte à la base. Le résultat en est une silhouette [10]architecturée assez étrange et qui convient parfaitement au thème, et assouplit le compartimentage de cette immense surface.

Dîner avec Marg[uerite] Long de retour. Elle me donne des nouvelles de Paul Léon, de Ladis qui va rentrer prochainement. Paulette rentrerait mardi prochain avec Benjamin. Je crois qu'il vaut mieux rentrer. Elle a vu Lily à Marseille, qui allait bien et se demande quoi faire. Je voudrais bien aller là-bas, discuter la question et revenir avec eux tous. Je comprends que les petits, s'ils travaillent, restent là-bas. Mais alors, si Lily rentre, quelle inquiétude continuelle d'être sans nouvelles des enfants. Ce qui m'ennuie pour ce retour, c'est leur voyage en chemin de fer. J'espère que c'est mieux que lorsque j'ai fait Gourdon-Vichy.

26 [août 1940]

Passé la journée à l'École. J'ai écrit à ce M. Higgins pour lui rappeler l'esprit dans lequel j'avais autorisé à prendre des photos dans l'École et à faire un article. Le transformer en un reportage photographique sur les modèles!

Je vais voir Lamblin, pour tâcher d'obtenir quelque chose pour Barberis, Gallois et Marty. Lamblin est très gentil, mais il n'était pas là au moment où tout cela s'est amorcé. En somme il aurait fallu commencer par régler leur situation avant de les mettre de la commission. N'importe, c'est se conduire bien légèrement et cruellement vis-à-vis de trois artistes qui se sont si parfaitement conduits durant la dernière guerre.

L'après-midi je commence à rédiger le règlement de la nouvelle constitution de l'École, section préparatoire.

Commission de la villa Médicis. Il s'agit, en présence des événements de Rome, prise de possession de la villa Médicis par l'Italie, de la quasi certitude qu'elle ne la rendra plus, d'empêcher qu'ici, dans l'administration, on n'en profite pas (il faut profiter de l'occasion) pour transformer et notamment qu'on ne se range à la solution facile de transformer le grand prix en bourses de voyage. Nous avons donc décidé de demander un rendez-vous à Hautecœur pour lui exposer les principes essentiels auxquels il ne faut pas toucher. Primo : longue pension et assurant réellement la vie et les possibilités de travail indépendant. Secundo : Vie en commun. Tertio : obligation d'exécuter au moins deux ouvrages importants. Quarto : obligation d'une copie importante. Quinto : continuation de la souveraineté de l'Académie des Beaux-Arts.

27 [août 1940]

J'abandonne l'École aujourd'hui. Toute la journée à la Porte[11] comme si c'était un dimanche. Je mène de front les deux[12] fonds des motifs centraux, "la Mort" et "la Vie".

Narbonne arrive le matin pour prendre des notes pour le fond de mon portrait. Mais il décide d'apporter la toile elle-même et de faire le travail ici.

28 [août 1940]

Déjeuner avec M[arguerite] Long. Elle ne parle plus que de Haut[ecœur]. Elle le connaissait à peine. C'est maintenant comme si elle l'avait toujours connu. Femme étonnante. Immédiatement elle a su le conquérir. Elle lui téléphone, le voit, va chez sa femme. Huisman, elle n'avait pas pu l'avoir. Il est vrai que lui était chambré par la maison d'en face. P[aul] Léon est à Royat d'où il ne semble pas vouloir bouger. On a reçu enfin des nouvelles de Jean-Paul. Mais Paul Léon ne le sait pas encore.

Après-midi je vois Hautecœur. C'était pour lui parler de l'École et des réformes projetées. Mais il me reçoit avec Deshairs, pour nous parler ensemble d'une demande de la Yougoslavie d'envoyer là-bas des boursiers et de l'organisation du travail des élèves en zone libre. Mais comment l'organiser, puisqu'on n'a aucun contact.

Après Deshairs, c'était le commissaire de l'Académie pour lui exposer nos idées pour le concours de Rome, plutôt pour l'avenir de ce prix, comme nous en avions décidé samedi dernier. Mais à peine avais-je commencé à lui exposer notre point de vue, qu'il m'interrompt pour nous exposer ses idées personnelles. Tout de suite, je devine qu'il a déjà adopté le point de vue administratif qui tend à tout absorber, à retirer toutes les directions aux Corps qui en sont chargés, etc. Le meilleur moyen de concilier des directions qu'on ne peut pas en fait exercer et le maintien apparent de la fondation est la bourse de voyage. Pas de responsabilité, on ne s'occupe de rien d'autre que de les donner. D'où augmentation d'influence. Un homme qui ne sait pas écouter, ce n'est pas très bon signe. Cependant je pense que ce choix est bon. Quand on insiste, il écoute tout de même. Et on peut le faire changer d'avis.

Mais il faudra que l'Académie apporte un programme et des réalisations.

29 [août 1940]

Toute la journée à la Porte[13]. Pas de dérangement. Journée féconde. J'ai composé, mis en place les deux petites frises supérieures, dont le thème général est "La lutte du Bien et du Mal". La frise de gauche c'est Apollon délivrant une contrée d'un monstre, appelons[le] Python si l'on veut. Le dieu combat et les attelages des deux lutteurs combattent. Le monstre est vaincu. La contrée est délivrée de ses maux. Aux deux extrémités de la composition, les humains dansent. La frise de droite c'est [14] le centaure Chiron tuant le Taureau monstrueux. Les Néréides viennent recueillir le sang de la plaie. Sur les conseils de Prométhée, elles le mêlent à l'écume de la mer et Prométhée en fait le premier baume guérisseur qu'il apporte aux hommes. Je ne sais plus très bien si cette légende existe ou si je l'ai inventée. Je crois qu'elle n'existe pas. Mais elle donne prétexte à une frise mouvante, à lignes horizontales dont j'avais besoin. Maintenant elle existe. Les humains délivrés dansent aux deux extrémités.

Maintenant tout est en place, sans rémission. Idées, composition. Je peux à présent en écrire tout le programme.

D'abord les grandes divisions principales[15] :

 

Base : Formation du monde vivant

Frise : Les Malédictions

Centre : La Mort et la Vie

Frise : Lutte du Bien et du Mal

Haut : Conquête de la connaissance

Tympan : Asklépios

 

Détail. En partant de gauche à droite, puis de droite à gauche, en somme suivre comme on lit les vieilles inscriptions grecques.

1. Les mammifères. Combat d'un lion et d'un vampire. Dans le bas, accouplement. 2. Apparition de l'Homme. Il s'éveille au milieu de la forêt. Autour de lui insectes, bêtes de toutes sortes se dévorent et s'accouplent. 3. Les reptiles. Caméléons. Un mâle d'iguane saisit sa femelle. Un saurien antédiluvien poursuit une proie. 5. Les poissons, les mollusques. Accouplement de monstres des profondeurs. 5. Apparition de la Femme. Elle s'éveille dans les plantes, les fougères et les fleurs, au milieu d'un monde d'oiseaux, d'insectes. 6. Les oiseaux. Attaque d'une autruche par un aigle. Accouplement d'éperviers.

Frise de la Malédiction. 7. Malédiction d'Adam et d'Ève. Leur fuite. Les hordes travaillent la terre. Les hommes enlèvent des femmes. Les enfants naissent dans la douleur. 8. Pandore déchaîne les maladies sur le monde. Les Parques l'entourent et se réjouissent. Les épidémies, les infirmes, la vieillesse, la folie.

Centre. 9. Le couple humain devant la mort. Autour d'eux le monde des esprits dont il se croit entouré et le monde céleste et le monde infernal dont il croit qu'est fait l'au-delà. La sorcière emporte le mort. Suppliant. La barque de Caron. Le jugement dernier, les élus. Satan et les démons et les damnés. 10. Le couple humain devant la vie. Autour d'eux le monde des dieux bienfaisants et des créateurs du monde. Gaia et Ouranos et Kronos, en mutilant son père, féconde le monde. Naissance de Vénus. Jupiter et Héra. Perséphone accompagnée de Flore et de Pomone apporte à Demeter l'épi de blé. Adonis recueille Psyché.

Frise. 11. Chiron le Centaure a tué le Taureau monstrueux. Les Néréides recueillent le sang qui coule de sa plaie. Elles le mêlent à l'écume de la mer, sur les conseils de Prométhée. Il en fait le premier baume guérisseur et l'apporte aux hommes malheureux. Bonheur des hommes. 12. Apollon combat et tue Python. Les hommes délivrés dansent.

Conquête de la connaissance. 13. Le Héros découvre le Mystère. 14. Il atteint l'Arbre de la Science, après avoir vaincu le monstre aux cent têtes. 14. Il délivre la jeunesse de la mort, arrache Alceste aux Enfers. 15. Il est dévoré par sa victoire.

Tympan. 16. Triomphe d'Asklépios. Le serpent qui lui apporta la Plante Sacrée l'emporte. À ses pieds, à gauche et à droite, les foules le supplient et l'honorent. Dans le fond, naissance d'Asklépios. Sa mort. La résurrection d'un mort forme sa couronne.

Je crois vraiment que le compartimentage 3, 1, 2, la proportion des frises, et la composition circulaire du fond des carrés centraux, sont des trouvailles architecturales (ce mot est bien gros) heureuses.

Je m'achemine vers la fin et j'y travaille avec un enthousiasme égal à celui de la jeunesse, comme s'il s'agissait d'une œuvre de début. Hélas! Peut-être est-ce mon testament artistique. Pourrai-je le terminer? Ghiberti a mis quarante ans à sculpter sa Porte.

30 [août 1940]

L'article soi-disant sur l'École a paru, dans La Semaine. On n'a tenu aucun compte de ce que je leur avais demandé. C'est devenu en effet un reportage photographique sur les modèles.

Guérin me dit que Dufau est venu hier. Il lui annonce :

— Nous voulons réouvrir la rue Jacques Callot. Mais nous n'avons rien pour nous chauffer. Nous voulons du charbon.

— Mais nous n'en avons pas, même pour l'École.

— Eh bien, reprend Dufau, ça fera un drôle d'effet, quand la presse annoncera que les ateliers libres ne sont pas chauffés…

Guérin ne s'est pas laissé intimider par cette petite menace peu élégante.

— Venez à l'École. J'espère que le charbon arrivera. Il y a de la place et il y en aura cet hiver.

Le secrétaire de Benj[amin][16] me téléphone, un peu affolé de ne pas le voir rentrer. Alfred Loewenstein aussi me téléphone. Il est de passage à Paris, de son château de la Loire. Il me dit que les choses se passent très correctement chez lui.

31 [août 1940]

Entretien avec Hautecœur pour les professeurs à nommer. Cette possibilité de nommer par décret apporte une responsabilité énorme. On s'aperçoit combien le système des Conseils est bon et, d'une manière générale, juste. Nous parlons aussi de la réforme de l'enseignement. Je vais m'occuper plus particulièrement des peintres et sculpteurs. Je lui remets une note pour Lily[17].

Gaumont vient me voir pour Kreitz, ce Bulgare boiteux que Bouchard m'a demandé de renvoyer de l'École.

Déjeuner chez Cazenave. Platrier [?] nous dit qu'il est impossible que l'Angleterre arrive jamais à égaler la puissance militaire allemande. La position militaire de celle-ci plus forte qu'elle ne l'a jamais été. Sa supériorité est écrasante. La seule arme anglaise possible pour le moment est l'aviation. Mais elle est condamnée à s'en servir contre les villes ouvertes, ce qui n'est pas beau. L'Allemagne a encore trois semaines pour débarquer. Mais l'opération présente des difficultés énormes. Sur toutes nos côtes il y a des concentrations considérables de bâtiments de toutes sortes.

Pauvre humanité! L'orgueil est, en définitive, à la base de ce drame immense. La riche Europe est à la veille de la famine. Et le monde n'a jamais eu autant de moyens de la supprimer. Mais la vanité, la méfiance, la peur veillent. Alors la guerre continue, dont personne ne tirera un seul profit. Pauvres hommes, quand deviendrez-vous sages!

 

[1]    . Au lieu de n° 43, raturé.

[2]    Nouvelle Faculté de médecine.

[3]    . Suivi par : "je vois rentrer", raturé.

[4]    Nouvelle Faculté de médecine

[5]    . Suivi par : "Les patrons", raturé.

[6]    Nouvelle Faculté de médecine.

[7]    . Suivi par : "change", raturé.

[8]    Nouvelle Faculté de médecine.

[9]    Nouvelle Faculté de médecine.

[10]  . Au lieu de : "construite", raturé.

[11]  Nouvelle Faculté de médecine.

[12]  . Suivi par : "motifs du", raturé.

[13]  Nouvelle Faculté de médecine.

[14]  . Suivi par : "le monstre", raturé.

[15]  . Au lieu de : "essentiel", raturé.

[16]  Benjamin Landowski.

[17]  Amélie Landowski.