Mars-1919

Cahier n°6

5 mars [1919]

Réunion au sous-secrétariat des Beaux-Arts en une sorte de commission pour le retour des troupes. Je trouve là Chifflot. Il me montre des photos de son projet. D'avance je l'aurais décrit ainsi. C'est bien de "l'Art Français", si l'Art Français doit être banal, ennuyeux, sans expression. Ce pauvre ami tient fort à son projet. Tous ceux qui étaient là y tinrent moins, car il fut de suite écarté. Maintenant nous restons donc seuls, avec Süe et Jaulmes, pour l'étude du projet définitif. Sa qualité c'est que c'est un projet d'un jour. Le projet Chifflot était dangereux en ce qu'il a des prétentions à l'éternité. Alors, c'est grave.

8 mars [1919]

Voilà mon vieil ami Bigot parti dans des élucubrations artistiques, à mon avis, sans intérêt. Il rêve d'une Victoire de 100 mètres de haut, en pierre, dans un geste hiératique des figures gothiques, les bras au corps. Pour moi, je trouve d'abord inutile de faire une figure de Victoire. Il y a la Samothrace, et c'est impossible à dépasser, même à égaler. Laissons donc là ce thème, ou copions-le textuellement. Exprimons notre Victoire autrement, si nous pouvons. Ou restons tranquilles. Ne parlons pas pour ne rien dire. Élevons encore moins des Monuments immenses et insignifiants.

 

Visite de Monsieur, Madame et Mademoiselle Koch. Ce sont d'excellentes personnes. La statue du Maharadjah se fera peut-être.

12 mars [1919]

Encore réunis pour ces fêtes de la Victoire. Un point est acquis, et c'est moi qui l'ai fait admettre. Au rond-point des Champs-Élysées il y aura un Monument aux Morts. J'ai exposé mon idée qui a été adoptée unanimement. Une colonnade supportera une longue frise, faisant tout l'hémicycle à gauche du rond-point en allant vers la Concorde. Au centre un groupe : Les Morts se relèvent pour voir passer la Victoire. Bartholomé m'a beaucoup appuyé.

14 [mars 1919]

Hier, j'ai reçu la visite de Bianca. J'ai vu arriver à mon atelier une belle personne, couverte d'admirables fourrures des pieds à la tête :

— Vous voyez, Monsieur Landowski, la guerre m'a été favorable. Je suis une nouvelle riche.

Là-dessus elle me raconte son histoire. Elle a rencontré un Belge charmant avec lequel elle vit depuis trois ans. Et elle venait me demander de lui exécuter sa statue en ivoire, la Danseuse aux serpents qu'elle avait posé pour moi avant la guerre.

 

Je ne conçois pas la société nouvelle avec la suppression totale de la propriété privée. Cette mesure ne va-t-elle pas à l'encontre d'un profond instinct humain, un véritable instinct d'amour, donc un instinct supérieur ? Je crois que si jamais un pouvoir en décrète la suppression, cette suppression n'existera jamais que sur le papier, mais en fait la propriété privée subsistera toujours. L'animal le plus inférieur n'a-t-il pas son gîte toujours le même ? L'amour de son nid est un instinct, un besoin contre lequel il sera impossible d'aller. Mais il faut que chaque être ait un nid qu'il aime.

15 [mars 1919]

Le maréchal Pétain m'a fait cherché en auto à Chantilly. Déjeuner. Il m'a dit qu'il était décidé à poser [1] maintenant qu'il en avait le temps. Nous avons trouvé au G[rand] Q[uartier] g[énéral] une petite pièce où je serai très bien pour exécuter ce buste. Le maréchal m'invite à habiter chez lui et nous prenons jour samedi prochain pour commencer.

16. 17. 18 [mars 1919]

Monument aux Morts[2]. Cette grande maquette vient bien.

20 [mars 1919]

Matinée perdue pour un rendez-vous chez l'avoué Danet à propos de cette stupide affaire du Monument W[ilbur] Wright, avec l'Aéro-Club de France.

21 [mars 1919]

Je reçois la visite de M. S. B. Weit. Je lui fais visiter mon atelier et lui montre la maquette du Monument W[ilbur] W[right]. Il en est très emballé. Il me dit :

— Voilà, j'ai parlé de ce Monument à mon ami M. Beaumont. Il m'a dit qu'il donnerait 30 000 F, puisque c'est la somme qui manque.

 Cette somme est insuffisante. Je n'ai rien dit, pour ne pas décourager.

22 [mars 1919]

Avant de partir à Chantilly, j'ai profité de l'auto du maréchal pour passer rue du faubourg Poissonnière, chez M. Weit.

Je lui ai dit :

— La somme que M. Beaumont propose serait insuffisante pour faire tout le Monument. Il faut 50 000 F, rien que pour la sculpture.

M. Weit :

— Entendu. Je le dirai et je les obtiendrai de M. Beaumont.

À Chantilly, commencé le buste du maréchal. Bien parti.

24 [mars 1919]

Fait déposé aujourd'hui, je ne sais pourquoi, au Petit Palais, le petit groupe du cavalier avec les fillettes[3], vu à Metz, pour le concours de la Ville de Paris.

25 [mars 1919]

Eugène[4] arrive dans l'atelier et m'annonce d'un air effaré, la visite de M. Koch et de plusieurs étrangers. C'était le fameux Abukhumar et sa suite. Ce sont tous de grands diables, sauf le fils d'Abukhumar qui est petit. Aucun n'a un beau visage. Ils ont visité mon atelier avec des allures de grands enfants et de grands singes, touchant à tout, sans regarder. La statue se fera-t-elle ?

26. 27. 28 [mars 1919. Chantilly]

Trois jours à Chantilly où le maréchal Pétain m'a donné deux séances par jour. Mon buste vient très bien. Le modèle est sympathique. Il a du charme, de la distinction, mais pas grand caractère. Sauf les yeux bien enchâssés, haut sur le crâne, d'un beau bleu et d'une jolie expression concentrée, l'ensemble du visage est un peu un visage de gendarme. Je le fais tête nue, cou nu, sans uniforme. Je verrai plus tard si je l'habillerai ou non.

La conversation n'a rien de particulièrement passionnant. La grande distraction est de monter des bateaux à l'officier d'ordonnance, le capitaine Molinier. Ce n'est en effet pas une lumière. C'est un petit homme râblé, au cou gros et court, complètement chauve, même sur les côtés du crâne. Un soir, il m'emmène dans sa chambre, tire d'un carton une photographie de femme nue et me la montre en mettant le pouce sur la tête :

— C'est ma femme, me dit-il, n'est-ce pas qu'elle est bien faite ?

Je lui prends la photographie. Il me dit :

— Ne regardez pas le visage surtout, c'est ma femme.

Je lui réponds, en regardant le visage et le reste :

— Soyez tranquille, je m'en garderai bien.

À table, de temps en temps, on parle de choses intéressantes. Mais pas longtemps. Pendant les séances j'ai cependant posé des questions indiscrètes.

1. Question Painlevé. Il tisse sa calomnie. Painlevé n'a pas arrêté l'offensive. L'offensive a été arrêtée par l'ennemi dans la première matinée de l'attaque. Aucune offensive ne pouvait réussir avant qu'on ne fût de beaucoup plus nombreux et mieux artillé.

Une autre fois il m'a dit :

— Dans la guerre, le tout est d'avoir la confiance du soldat. Pour le reste c'est à celui qui fera le moins de fautes.

31 [mars 1919. Chantilly]

Dessiné d'après la jeune Lucienne[5].

 

 

[1]    . Précédé par : "bien", raturé.

[2]    . Les Fantômes.

[3]    . L'Alsace-Lorraine.

[4]    Eugène Levasseur.

[5]    . Il travaille avec elle à la porte de Psyché.