Mai-1919

Cahier n°6

5 mai [1919]

J'ai revu l'atelier de M. Cormon. Il ne change pas. Tel il était il y a cinq ans, tel il est aujourd'hui. Je l'avais revu d'ailleurs, au dîner du Volney. Mais sa peinture change de plus en plus. Il y a dans son atelier une toile en train, représentant les cinq parties du monde, pour l'Institut de géographie qui est lamentable. Je lui en ai fait beaucoup de compliments... Pouvais-je faire autrement ? Il est âgé et si brave homme.

Il s'agissait encore d'une fondation de société. Il y avait là d'autres gens qu'à la Fédération. Mais c'était un peu la même chose. Pourtant il s'agit là plutôt de la création d'un cercle. Tout ça est sans aucun intérêt.

6 - 12 [mai 1919]

Travail à l'esquisse Monument W[ilbur] Wright.

13 [mai 1919]

Au Grand Palais réunion des sculpteurs de la Fédération à propos de ces fêtes de la Victoire. J'ai expliqué du mieux que j'ai pu de quoi il s'agissait, ce qu'on pouvait espérer, mais espérer seulement. Tout c'est à peu près bien passé, malgré quelques énergumènes qui voudraient que tous les Monuments de la guerre fussent exécutés uniquement par les anciens mobilisés !

14 [mai 1919]

Nous avons eu à dîner ce type de René Blum. Toujours le même. Il m'est sympathique, malgré son persiflage, son contentement de lui-même. Il m'a paru très frappé de mes projets et m'a dit qu'il allait m'envoyer le directeur de la revue Art et Décoration.

15. 16. 17. 18. 19 [mai 1919]

Travail W[ilbur] Wright.

20 [mai 1919]

Nous avons été rendre visite au docteur Gosset. Il habite dans une luxueuse maison du Champ-de-Mars. Très aimable. Il a vraiment une belle tête surtout le front et les yeux. Le bas du visage est banalisé par la coupe américaine de sa moustache. Il était mieux avec sa barbe drue, coupée assez court. Il vaut mieux être tout à fait rasé ou porter la barbe. Je crois que je ferai quand même avec lui un bon buste.

21 [mai 1919]

Au Mans. La place où sera érigé mon Monument W[ilbur] Wright est réellement magnifique. Il est regrettable d'avoir, comme toujours, si peu de temps. Mais j'ai vu un entrepreneur du pays qui me paraît très bien. J'espère n'avoir pas d'ennui.

22 [mai 1919]

Visite de M. Laran et de son rédacteur en chef, un jeune homme nommé Lévy. Ils sont réellement emballés par mon projet de Monument aux Morts[1]. Quand nous serons sûrs de l'exécution, ils feront un numéro avec de nombreuses reproductions. M. Laran me paraît bien sympathique, intelligent et ouvert.

24 [mai 1919]

Cavaillon m'avait écrit pour me demander d'aller voir leurs projets, le sien, celui de Wlérick et celui de Chauvet pour les Fêtes. À l'autre bout de Paris. J'arrive chez Cavaillon, et à mon passage, je suis happé par le brave, l'excellent Mattey, poursuivis le pauvre bougre à propos des faux Rodin. Il me fait entrer chez lui. Il me montre une esquisse de sa composition d'une faiblesse insensée, mais qui, en marbre n'est pas plus mal que la plupart de ces petits marbres insignifiants, lavés, comme sculpté dans du suif que Rodin vendait comme des petits pains, dont l'originalité consistait surtout dans ceci qu'on ne pouvait savoir ce que cela représentait. Ce pauvre Mattey me raconte ses misères. Le fait est qu'il est incompréhensible qu'on l'ait poursuivi, puisque ces soi-disant faux il les faisait sur l'ordre de M. Bénédite. Quelle drôle d'histoire et comme elle est symbolique de l'époque où les grands artistes tournent aux chefs d'entreprises.

Chez Cavaillon, Wlérick, Chauvet je suis en présence de braves gens, d'œuvres médiocres, également médiocres.

Travaillé à W[ilbur] Wright.

25-30 [mai 1919]

Travaillé à W[ilbur] Wright, Monument de Boulogne, et aux dessins pour la Porte de Psyché. Avancé le buste de Paul Adam, qui me donne beaucoup de mal.

31 [mai 1919]

Le comité du Monument de Boulogne est venu. Nous sommes d'accord sur le poilu en marche. Ce ne sera pas un monument bourrage de crâne.

 

[1]    Les Fantômes.