Juin-1919

Cahier n°6

4 juin [1919]

Retourné au Mans avec Bigot. Avons pris toutes les dispositions avec l'entrepreneur pour la mise en marche du chantier. Mais le bon sol est rudement bas. À plus de 3 m de profondeur. Bigot s'est pas mal tiré de son affaire. Il a eu l'air au courant et expérimenté.

4. 5. 7. 8. 11 [juin 1919]

Travaillé Monument W[ilbur] Wright, quoique je sois très dérangé par le défilé des camarades jeunes et vieux qui viennent se mettre au courant du fameux projet. Mon avis est que ce projet ne s'exécutera plus.

12 [juin 1919]

Dîner chez Charles Meunier où nous faisons la connaissance de M. et Mme Buisson. Mme Buisson s'y connaît, paraît-il, en art. J'échange avec elle quelques mots. Elle me paraît intelligente, sans doute, mais elle s'y connaît par les journaux et les milieux cubistes ou presque. Peu intéressant.

18 [juin 1919]

Dîner Linzeler. Il y a outre ses deux jolies jeunes filles, Rollin, le conseiller municipal, Desvallières, dégingandé, sympathique.

Curieux homme que ce Desvallières. Élève de Gustave Moreau il a conservé de l'enseignement de son maître l'amour des compositions un peu compliquées, de l'exécution savante et de la belle matière. Il expose au Salon de cette année un Christ convaincu, assez dramatique, mais qui prend à vos yeux un sens encore plus poignant quand on sait qu'il l'a fait en pensant à son fils tué. C'est poignant à cause de cela. Sans quoi cela n'a aucun sens, ce Christ, debout sur un fond formé par le drapeau tricolore et brandissant son cœur dans sa main. Qu'est-ce que cela veut dire ? Quel sens cela a-t-il ? Mais ce qui est plus curieux encore que cela, quand on connaît, même peu, Desvallières, c'est son concours pour tout ce qui est avancé, ou dit avancé, en peinture, sa tendresse un peu déclamatoire pour les jeunes sans distinction, les extravagants prétentieux comme les travailleurs sérieux.

24 [juin 1919]

M. Paul Léon, notre nouveau directeur des Beaux-Arts, est venu aujourd'hui, visiter mon atelier. Il a été enchanté. Mes deux projets de Monument aux Morts [1] lui ont plu beaucoup. Il m'a dit :

— J'ai vu pas mal de ces Monuments. Je n'en ai vu que deux de bien, les deux vôtres.

Il m'a laissé entendre, promis que si je n'avais pas le temps de faire celui des Morts se réveillant, pour les fêtes de la Victoire, il me les commanderait quand même, pour un endroit définitif.

 

 

25 [juin 1919]

M. Mir qui était venu me voir dimanche dernier, m'avait invité à déjeuner aujourd'hui. Déjeuner d'homme, m'avait-il dit. C'était un déjeuner de sénateurs. L'hôte principal, M. Dubost, le président du Sénat, vieillard à l'aspect terriblement gâteux. Il passe son temps à remuer son râtelier dans sa bouche. Il est laid, n'a pas l'air bon. Et il n'a pas l'air intelligent du tout. Encore une de ces médiocrités qui dans le monde politique, comme dans le monde des arts, arrivent, on ne sait comment ni pourquoi, à des situations puissantes et de premier plan. D'autres gros personnages ornaient la table tout autour.

Nous avions réunion boulevard Malesherbes, chez un certain M. Bourdariat, pour établir les clauses d'un concours pour élever un Monument au général Gallieni à Madagascar. Le triste sujet. J'essaye, avec beaucoup de difficultés, d'introduire pour la première fois dans les articles d'un concours une clause en garantissant l'impartialité, c['est]-à-d[ire] un engagement des concurrents comme des membres du jury de n'avoir eu aucun rapport entre eux au sujet de ce concours. M. Marqueste a vivement protesté contre cette [2] clause. M. Bartholomé hostile au concours d'une manière générale, est partisan de mon idée. Mais il demande que :

1. que les concurrents donnent un morceau grandeur nature d'un fragment du Monument.

2. que le Monument soit exécuté en marbre de S[ain]t-Bréat. Ça, pourquoi ?

Réunion chez le comte Primoli, avenue du Trocadéro. C'est toujours avec plaisir [3] que je revois cet homme excellent qui promène dans la vie [4] son air désabusé et las. Il a tout, fortune, œuvres d'art, amis et amies, et n'a rien. Peu d'êtres sur terre me donnent une si complète impression de l'ennui et de la tristesse. Chez lui, on rencontre tout le monde. il nous présente à la duchesse de Camastra, qui habite tout près de chez nous [5], à Auteuil. Je retrouve là, Mme L. que j'avais connue à Rome. C'est une Levantine, brune et qui fut ravissante. Elle me dit :

— Ah ! Rome ! La Villa ! C'était le bon temps.

Elle trouva, en effet, chez plusieurs de mes camarades et chez plusieurs de leurs successeurs, des compagnons qui lui firent passer de bons moments et à qui elle en fit passer aussi d'excellents. Son mari, abritait derrière des lorgnons, une physionomie de sous-chef de bureau étonné d'avoir une si jolie femme. Il n'était à ce moment que secrétaire en second à l'ambassade de France. Il a paraît-il aujourd'hui une importante situation au ministère des Affaires étrangères.

27 [juin 1919]

J'ai eu la bêtise d'écouter l'avis [6] de ce bon M. Koch me conseillant de porter à l'Hôtel Majestic l'esquisse que j'ai faite du Maharadjah à cheval. C'était une bêtise[7]. Ce nègre mou a fait attendre indéfiniment. Il nous a fait dire de revenir le soir. Puis, tout de même, il est venu, n'a vu qu'une esquisse à laquelle il n'a rien compris, si bien que :

 

 

1. j'avais l'air d'un marchand de tapis qui vient offrir sa marchandise ;

2. que ma marchandise n'a pas été commandée.

C'est ennuyeux et un peu vexant. Cette statuette équestre aurait été très intéressante à faire.

28 [juin 1919]

Événement. Un coup de téléphone dès 7 heures ce matin. C'est Paul Léon, le directeur des Beaux-arts :

— Pouvez-vous, pour le 14 juillet, exécuter votre groupe des Morts[8] ?

Moi. — Pour le 14 juillet !

Paul Léon. —  Oui. Les Fêtes sont décidées pour le 14 juillet. Nous sommes obligés de revoir tout le programme. Et tout ce qu'on me propose [9] comme hommage aux Morts est tellement banal que je ne vois que vous pour nous tirer d'affaire. Je vous offre un crédit pour ainsi dire illimité. Je peux aller jusqu'à 500 000 F.

Moi. —  Vous pensez bien, combien doublement je voudrais répondre affirmativement à votre demande. Mais, vraiment, ça me paraît impossible. Donnez moi la matinée pour réfléchir et si vous voulez bien, je viendrai vers 11 heures, aux Beaux-arts, vous donner ma réponse, causer de cela avec vous.

En allant à ma correction, rue du Dragon, je réfléchis. Faire en quinze jours ce groupe des Morts. Traiter ainsi, en décor de théâtre ce sujet si grave : des Morts, la Morts. Ma grande maquette n'est d'ailleurs pas même tout à fait au point. Livrer ainsi, d'abord à une bande de sculpteurs affamés, puis au public, cette idée, qui sera certainement mal rendue. C'est impossible. Et d'autre part, refuser cela à M. Paul Léon, refuser une commande de 500 000 F à ce moment où nous sommes si gênés, une commande dont certainement la moitié serait mon bénéfice, au minimum, c'est dur.

J'ai été à 11 h aux Beaux-arts. M. Seguin me reçoit :

— Ah ! Le voilà ! S'écrit-il en me voyant. On vous attend avec impatience.

Je suis introduit aussitôt dans le cabinet de Paul Léon. Il me redit son ennui, que cette Fête dont le programme était si bien étudié ne puisse être exécutée comme on l'avait rêvée, puisque jamais le gouvernement [10] n'avait voulu s'y intéresser, jusqu'à ce jour. Ça, je le savais. Le jour où [11] j'avais déjeuner chez le père de Lily avec Loucheur, celui-ci me l'avait bien dit. Passant devant l'Arc de Triomphe, en voiture, avec Clemenceau, Loucheur lui aurait dit :

— Eh bien, c'est pour quand, le passage des troupes sous l'Arc de Triomphe ?

— Tous les poilus qui ont fait la guerre sont démobilisés, aurait répondu l'homme tout puissant. Et puis attendons que la Paix soit signée.

Quoiqu'il en soit, aujourd'hui on est coincé. Je dis à M. Paul Léon :

— Mon groupe, tel qu'il est est inexécutable en quinze jours. Vous comprenez que si je refuse votre offre, c'est la mort dans l'âme. Mais nous irions à un résultat contraire à celui que vous cherchez. Accepter ne serait pas d'un homme consciencieux. Mais peut-être pourrait-on chercher autre chose.

M. Paul Léon. — Je vous comprends. Votre groupe, je vous le commanderai quand même, pour en faire quelque chose de définitif. Quand à chercher autre chose, tout de suite, tant pis. Quoique ce soit bien banal on fera le catafalque proposé par Süe, Mare et Jaulmes. "Tiens ! Ce qu'on m'avait dit était donc vrai. Les associés tenaient donc un projet tout prêt. Le projet est déjà aux Beaux-arts. Alors, je me dis que je n'ai plus rien à faire là. Je salue donc M. P[aul] Léon. Je sors.

Dans le couloir Seguin me rattrape :

— M. Paul Léon me charge de vous dire qu'il va vous proposer vous et Bouchard pour la rosette d'officier.

29. 30 [juin 1919]

M. Nénot est chargé de la direction d'ensemble des fêtes de la Victoire. Je vais aux réunions qui ont lieu au Garde Meuble, sur les quais. On voit réapparaître Linzeler et Cillard. Prévenus par moi que Süe, Mare et Cie se faisaient attribuer toute cette décoration, les amis de la rue de Verneuil ont pu à temps en sauver une partie. Je viens de voir à l'œuvre la Société en commandite. C'est supérieurement mené. Je suis content de m'être dégagé [12] de cette histoire. Je me contente de seconder un peu M. Nénot.

 

[1]    . Les Fantômes et le Mort porté par le peuple.

[2]    . Au lieu de : "semblable", raturé.

[3]    . Précédé par : "un immense", raturé.

[4]    . Suivi par : "son oisiveté", raturé.

[5]    . Précédé par : "voisine", raturé.

[6]    . Au lieu de : "le conseil", raturé.

[7]    . Au lieu de : "Je crois que c'est une bêtise", raturé.

[8]    Mort porté par le peuple ou Les Fantômes.

[9]    . Au lieu de : "m'offre", raturé.

[10]  . Au lieu de : "Clemenceau", raturé.

[11]  . Au lieu de : "Un jour que", raturé.

[12]  . Au lieu de : "sorti", corrigé d'une autre écriture.