Août-1919

Cahier n°6

1 août [1919]

Albert Sarraut aujourd'hui est venu déjeuner. Je l'aime beaucoup. Il a l'air de sentir très vivement ma sculpture. Mon Monument aux Morts [1] l'a vivement, énormément impressionné. Mais il a été enthousiasmé par le cahier bleu. C'est Lily qui m'avait conseillé de le lui montrer. Elle a bien fait, car cela fait plaisir de montrer un projet auquel on tient autant et de le voir compris aussi complètement.

4 août [1919]

Paul Léon, fidèle à sa promesse, désireux de me commander mon groupe des Morts, est venu aujourd'hui avec M. Laferre, notre ministre. Celui-ci s'était fait accompagné d'un sénateur [2], M. Peytral, membre de la commission des finances. Examen en règle [3] ! Je ne crois pas qu'il en sorte grand chose. C'est la troisième ou la quatrième fois que je rencontre M. Laferre. Il me donne chaque fois la même impression de médiocrité. De plus il paraît tout à fait insensible. Il remue lentement. Sa tête ne tourne pas sur ses épaules. Mais tout le corps tourne avec le regard. Le regard semble toujours étonné. N'importe ce qu'on lui dit, il vous regarde toujours comme si on lui apprenait une chose absolument nouvelle. Ils sont partis comme ils étaient venus, sans rien dire, sauf Paul Léon qui m'a dit qu'il me téléphonerait très prochainement.

5. 6. 7 [août 1919]

Bon travail au modèle définitif de W[ilbur] Wright et à la grande statue de Carpentier.

8 [août 1919]

Me voilà nommé, par Paul Léon, membre de la commission des sépultures militaires. Première réunion ce matin, au ministère de la Guerre. Les autres membres de la commission sont Bartholomé, Bouchard, M. Bonnier l'architecte en chef de la Ville de Paris, et les inévitables Süe et Jaulmes qui deviennent de plus en plus des artistes officiels. Un officier supérieur qui a le grade d'intendant supérieur nous lit un long rapport d'où il résulte que nous sommes réunis pour étudier un type de stèle unique à mettre sur chaque tombe dans les nécropoles immenses que l'administration militaire est en train de creuser. Timidement je lance l'idée d'un concours. Mais Süe immédiatement proteste :

— Les concours n'ont jamais rien donné.

M. Bartholomé l'approuve et la majorité décide que c'est nous, commission, qui étudierons le projet de stèle, mais qu'auparavant nous ferons [une] visite au front pour voir les différents types de cimetières militaires.

9. 10 [août 1919]

Bon travail.

11 [août 1919]

Tournée des cimetières militaires. Bartholomé s'excuse de ne pouvoir venir. Jaulmes, Bouchard, M. Bonnier et moi sommes seuls du voyage. À Châlons[-sur-Marne] reçus par les officiers chargés du service. Des autos, en bien mauvais état sont à notre disposition. Nous commençons par aller déjeuner. Durant le déjeuner on nous raconte d'effarantes histoires sur tout le trafic qui s'est créé autour de ces cimetières militaires. Il y a d'abord des entreteneurs de tombes. Ce sont des gens du pays. Ils démolissent les pauvres petites tombes, remuent la terre autour puis écrivent aux familles : "Venez voir comment l'autorité militaire entretient les tombes de vos enfants." Les malheureux parents arrivent, voient la terre saccagée. Comme par hasard une brave femme se trouve là, justement en train de soigner quelques tombes dans les environs. On cause :

— Si vous voulez, je la surveillerai aussi votre tombe. Ça ne vous coûtera que tant par mois.

L'affaire est conclue.

Mais il y a des affaires de plus d'envergure. C'est l'entreprise d'exhumation des cadavres, clandestinement, et leur expédition aux familles. C'est toute une organisation avec ramification un peu partout, dans toutes les villes. On sait que certaines familles ne peuvent se faire à l'idée de n'avoir pas leurs enfants dans leur tombe familiale. On leur écrit : "Nous savons où est le corps de votre fils. Nous pouvons vous aider à l'exhumer et vous le transporter." Ainsi certains malheureux sont-ils venus la nuit fouiller les tombes, emporter assez souvent des corps qui n'étaient pas les corps de leurs enfants, cela en payant de gros prix, bien entendu.

Nous visitons ces cimetières. Ils sont vraiment tenus avec grand soin, c'est très touchant. Par contre, ce qui est navrant, ce sont les monuments commémoratifs centraux élevés au point principal. Que de pyramides et d'obélisques ! En pierre avec des palmes de bronze. Mais ce qui est très bien, ce que nous retenons, c'est la grande impression que produit l'uniformité des croix. Il faut certainement conserver, pour les tombes définitives ce caractère d'uniformité. Nous décidons de chercher, chacun de notre côté, puis de [nous] réunir sur convocation de M. Bonnier.

11. 12. 13. 14. 15 [août 1919]

Bon travail. Monument Wilbur Wright. Statue de Carpentier avec Poutignac.

16. 17 [août 1919]

Tournée en Normandie, chez l'ami Delaunay, pour deux Monuments. L'un dans son petit village de Tourville que je fais pour rien, ils n'ont que 5 000 F. L'autre au Neubourg, où il y a 25 000 [F]. Mais ce que j'ai vu de plus intéressant pendant ce court voyage [4], c'est chez un petit épicier retraité, une toile de Raphaël. Ce petit homme avait acheté, dans un petit château des environs, tout un lot de choses, parmi lesquelles cette toile qui est remarquable. Ce qui n'est pas moins intéressant [5] c'est que ce brave homme, qui s'appelle Lecomte, s'est mis à étudier Raphaël, toute son œuvre, qu'il connaît aujourd'hui. Puis cela lui a donné le goût de la peinture, dont il devient amateur. Cela ne l'empêche pas de désirer vivement vendre son Raphaël le plus cher possible. Cela va d'ailleurs parfaitement avec l'amateurisme moderne.

19. 20 août [1919]

Au Mans, le contrat du Monument W[ilbur] Wright est enfin signé. Tout c'est très bien passé. Même le maire a accordé beaucoup de facilités. Le soir, nous sommes partis à Créans, où M. d'Estournelles de Constant m'avait invité. Il habite une charmante maison. Je n'arrive pas à discerner très bien ce qu'est M. d'Estournelles de Constant. C'est une nature très compliquée. C'est certainement un homme très habile. Je le crois excellent homme et très sincère. Pour toute cette affaire du Monument W[ilbur] W[right] il nous a soutenu tout le temps et pour le contrat n'a pensé qu'à notre intérêt. Il est de valeur très supérieure à son frère qui est certainement un sot.

21. 22. 23. 24. 25. [août 1919]

Travail alterné entre le Monument W[ilbur] W[right], la grande figure avec Berthelot, et la statue de Carpentier dont je reprends les morceaux avec le jeune Poutignac.

26 [août 1919]

Rendez-vous chez M. Bonnier, de la commission des cimetières militaires. Il y a là Süe, Jaulmes, Ventre et moi. M. Bonnier nous lit le rapport écrit à la suite de la visite des cimetières de Champagne. Faut-il que sa situation d'architecte en chef de la Ville de Paris lui laisse du loisir pour avoir eu le temps d'écrire un rapport si long, et dont les trois quarts sont inutiles. La conclusion en est qu'il s'agit de trouver une forme de stèle d'abord, puis une matière qui soit à la fois résistante et non coûteuse. Pour moi, il n'y a qu'une matière possible : la pierre. L'architecte des bâtiments historiques, Ventre, ne s'intéresse qu'à l'ensemble des cimetières. Il a apporté un fort beau dessin de ce qu'il voudrait voir faire. Il parle avec un enthousiasme concentré. Il me paraît un artiste.

Süe soudain sort de sa poche un petit cube [6] d'une matière bizarre :

— C'est, dit-il en laissant tomber son monocle et en posant sur le coin de la table de M. Bonnier le petit objet, c'est un échantillon d'une matière nouvelle, qui n'est pas un aggloméré, mais une matière organique reconstituée. Cela peut se mouler. Les fabricants en garantissent l'inaltérabilité. Cela doit nous suffire à nous. Si les fabricants nous le garantissent cent ans, pour nous n'est-ce pas, l'essentiel est que cela dure trente ans. Si dans cinquante ans cela se détruit, quelle importance cela peut-il avoir ?

Cela dit gentiment, du bout des lèvres.

— Jaulmes d'ailleurs a étudié un modèle de croix. Landowski, ajoute-t-il se tournant vers moi, vous pourriez étudier ce modèle grandeur d'exécution. Je vous amènerai, dès que le modèle sera fait, l'ingénieur de la maison. Vous comprenez, ajoute-t-il, en parlant cette fois à tout le monde, il faut absolument faire quelque chose. C'est le commencement[7].

Jaulmes déplie son dessin. On décide que je ferai ce modèle. C'est une corvée. D'autant plus que nous sommes en présence d'une combinaison entre Süe et son ingénieur.

Ventre, lorsque nous partons, me demande de venir voir à mon atelier mon groupe des Morts[8].

27. 31 [août 1919]

Bien travaillé à W[ilbur] Wright. J'ai commencé aussi les grands bas-reliefs du socle. Je crois vraiment que ce Monument donnera quelque chose d'intéressant. C'est un brave homme que ce modèle Berthelot. Il exerce son métier de modèle avec une conscience de religieux. La pose est dure. Il ne quitte pourtant pas la table à modèle depuis 8 heures du matin, jusqu'à midi. Il parle toujours doucement, et avec une discrétion étonnante. Il mène une vie dure. La guerre lui a coûté [9] toutes ses économies. Il trouve cependant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Son propriétaire a essayé de le rouler. Il l'excuse :

— Chacun tient à ses sous, explique-t-il.

Il me fait penser au héros de Barbusse dans Clarté, pendant la première partie. Il ne nomme jamais aucun des artistes chez lesquels il travaille. Cependant il y a un seul homme dont il m'ait parlé en mal :

— C'est Raoul Verlet.

Vraiment une bien vilaine nature morale. Le modèle Berthelot est mille fois plus estimable, certainement.

 

[1]    . Les Fantômes.

[2]    . Au lieu de : "d'un membre du Sénat", raturé. Il s'agit de Victor-Peytral.

[3]    . La phrase débute par : "c'était un", raturé.

[4]    . Au lieu de : "durant ce voyage", raturé.

[5]    . Au lieu de : "Ce qui est au moins aussi intéressant", raturé.

[6]    . Au lieu de : "carré", raturé.

[7]    . Au lieu de : "Cette petite stèle c'est le commencement de la prise de possession", raturé.

[8]    Les Fantômes.

[9]    . Au lieu de : "mangé", raturé.