Octobre-1919

Cahier n°6

11 octobre [1919]

Je partage mon temps entre le fidèle Berthelot, Poutignac César, le jeune Michel et la jeune Lucienne. Je mène de front l'achèvement de la statue W[ilbur] Wright, les deux bas-reliefs du socle, la statue de Carpentier et les dessins de la porte de Psyché. En même temps, je viens de faire [1] le buste de M. Blumenthal, le banquier américain. J'ai interrompu chaque jour, durant ces huit derniers jours les séances de Berthelot pour consacrer une heure à ce buste. Il est bien venu, ressemblant. Madame Blumenthal est venue le voir. Elle a été très contente. Charmante femme, intelligente, à l'aspect nerveux et triste[2]. Immense fortune. Elle rêve de faire de grandes choses. Peut-être lui montrerai-je les dessins du Temple ? Peut-être le commanderait-elle ? Elle en a les moyens. Quel rêve !

15 [octobre 1919]

M. Moullé me téléphone. Il me demande de venir le voir à propos de la commande [3] du Monument aux Morts.

Visite avec Simone Bouglé, d'un imbécile de curé, venant me voir au sujet d'un Monument à élever aux Morts à Pléneuf[-val-André]. Je l'ai envoyé promener, victime toute désignée pour les mercantis des Monuments aux Morts.

17 [octobre 1919]

Rue de Valois. M. Moullé me demande toute sorte de renseignements, prix du modèle, prix de l'exécution. Pour le modèle nous nous arrêtons au prix de 25 000 F. Quant à l'exécution définitive, comment fixer un prix aujourd'hui ! Nous ne savons pas où il ira : le front ou les Invalides. Pour moi, ce square des Invalides me séduit énormément. Il y aurait là à faire un Monument qui ne serait pas décoratif, qui ne s'imposerait pas à la vue à tout prix, mais qui, composé un peu comme un cloître, cet esprit de composition m'est cher, serait recueilli et émouvant. Réservons pour le moment cette question. Elle est trop importante pour la résoudre vite. M. Moullé me demande quel titre donner à mon groupe. Le titre que je lui donnerai ce sera : Les Fantômes. Mais pour la commande il ne faut effrayer personne nous l'appellerons : Les Morts.

18 [octobre 1919]

Visite de Henri Barbéris. C'est un charmant homme, peintre décorateur, connu pendant la guerre, au camouflage. Il venait me demander si je ne pourrais pas ménager une entrevue entre un de ses amis, maire de Fère-en-Tardenois, et le maréchal Foch ! Énorme ! comme dirait Flaubert. Mais je me souviens que le père de Lily connaît assez bien le maréchal Foch. Il est entendu qu'après les élections je parlerai de cela à mon beau-père. Il s'agirait d'une sorte de Monument historique évoquant le rôle de la région de Fère-en-Tardenois où à différentes époques de l'histoire de la France des invasions sont venues se briser.

23 [octobre 1919]

Il paraît que lorsque les jeunes concurrents de cette année pour le prix de Rome de sculpture sont montés en loge, après leur avoir lu le sujet, les membres de la délégation de l'Institut leur firent un petit discours. Ce serait M. Coutan qui aurait parlé. Il leur aurait dit :

— Nous sommes décidés à réagir énergiquement contre toute tendance d'art munichois. Il faut en revenir à la tradition française. Fini aussi le bolchevisme en sculpture. Ainsi que ceux qui se laisse[nt] influencer par Landowski ou par Bouchard se le tiennent pour dit, etc., etc.

Ce serait le jeune Janniot qui aurait répété ce discours à Lélio[4]. Ce serait énorme [5] ! D'abord, je n'aime pas voir comparer ma sculpture à celle de Bouchard. J'aime beaucoup certaines choses de Bouchard. Mais ce que nous faisons ne se ressemble pas. Mais nous revenons de Celles-sur-Belle, où nous avons été juger le concours des Morts de la ville, Jean Boucher, Pontremoli, M. Coutan justement. Or il a été tout à fait charmant, Il a eu l'air de s'intéresser beaucoup à ce que je faisais. Ce n'est pas un homme faux. On me dirait cela de Verlet, je le croirai. Ce doit plutôt être Verlet. D'ailleurs cela m'amuse beaucoup. Il est probable que quelque chose a été dit, qui devait être désagréable pour moi. La réponse sera : le Monument W[ilbur] Wright, la statue de Carpentier, le Monument des Morts[6], et bien d'autres choses encore.

Cahier n°7

24 octobre [1919]

Clotilde me remet une carte de visite[7], je lis : "Barbarin - rédacteur à la Liberté". Je vais recevoir le monsieur. Dans mon bureau je trouve un petit jeune homme blond, au visage insignifiant :

— Monsieur

— Monsieur

— Voici ce qui m'amène. Je suis en train de faire, dans le journal La Liberté, une enquête sur la taille directe. J'ai déjà recueilli à ce sujet d'intéressantes interviews d'Abbal, de Bernard, de Bourdelle, de Quillivic. Quelle est votre opinion ?

Moi :

— Mon opinion ?

M. Barbarin :

— Oui. Ètes-vous partisan de la taille directe ? J'ai là sur moi une lettre d'Abbal sur le sujet. Il en est partisan. Voulez-vous que je vous la lise ?

— Mais comment donc. Asseyez-vous.

Lecture d'une longue lettre de l'excellent Abbal écrite dans un charabia délicieux, où le brave garçon essaye de prouver que la taille directe est la survie de toute beauté et où il affirme que même les statuettes de Tanagra sont des copies de statuettes exécutées à l'origine en taille directe.

— Que pensez-vous de cela ?

— Je ne pense rien. Si on me montre quelque chose de très bien exécuté en taille directe, je dis bravo. Si on me montre quelque chose de très bien exécuté suivant le vieux procédé de nos pères par la mise-aux-points, je dis bravo. Il n'y a que des choses bien et des choses mauvaises. Le reste n'est que théorie et occasion de perdre son temps.

 

31 octobre [1919]

Fin de mois tranquille, occupé à travailler sans dérangement. Le fidèle Berthelot continue à venir. Mais je n'arrive pas à me satisfaire avec cette grande figure. Je suis gêné par le manque de volume des bras et des jambes. Le jeune Poutignac vient régulièrement aussi. Mes deux bas-reliefs du socle W[ilbur] W[right] avancent bien.

Madame Mühlfeld à qui je rendais visite et à qui je parlais de mon projet de Temple, me disait que je devrais en parler nettement avec Madame Blumenthal, qu'il fallait oser le faire, qu'elle était femme à le comprendre et à m'aider à le commencer. Je crois que je me déciderai à le faire.

 

[1]    . Au lieu de : "je termine", raturé.

[2]    . Au lieu de : "bien triste", raturé.

[3]    . Au lieu de : "du prix de la commande", raturé.

[4]    Lélio Landucci.

[5]    Précédé par : "Est-ce possible ?", raturé.

[6]    Les Fantômes.

[7]    Au lieu de : "la carte d'un", raturé.