Mars-1922

Cahier n°12

1er mars [1922]

Bonne matinée avec Stoliarof. Il combattit dans l'armée de Koltchak puis de Wrangel[1]. Il se destinait à être danseur. Garçon très artiste, pose avec une intelligence qui m'est très utile. On a raison de dire que les Russes sont artistes. Celui-là l'est extraordinairement. Déteste les bolcheviques.

À déjeuner chez Mme Paul Adam, M. et Mme Marcel Prévost, les gentils, si gentils vraiment Corbin. Toutes les fois que je rencontre Corbin, je suis désolé de sa surdité. Homme d'une intelligence remarquable. Retrouvé aussi Georges Grappe et surtout l'excellent Camille Mauclair. C'est un ami auquel j'aimerais à rendre service à l'occasion, et sur lequel je crois pouvoir sûrement compter.

J'ai été retenir, à l'Opéra, des places pour Boris Godounov. Nous rencontrons au guichet Brunschvicg. Nous avons pris des places voisines. Je l'aime bien. Il a une intelligence pittoresque.

2 [mars 1922]

Toujours après le buste de Millerand. J'en suis désespéré ce soir. Je sens que je n'en vais pas dormir. Arriverais-je à en sortir ? Je pense que ce buste va être exposé seul, au milieu du Salon. Il va être épluché, disséqué, par des collègues terriblement envieux. Quelle épreuve. Funeste idée de l'avoir entrepris dans une matière que je ne connaissais pas.

Maurice Gras m'a téléphoné. Il a reçu de Bigonet une dépêche ainsi conçue : "Cessez toute correspondance. Lettre suit." Cela tourne au roman cinéma en "x" épisodes. Cette dépêche voudrait-elle dire qu'à la poste, Gaudissard ferait ouvrir le courrier de Bigonet par des policiers ! C'est tout à fait drôle.

3 [mars 1922]

Nuit pas fameuse, comme je craignais. Le mauvais sommeil, c'est la faiblesse des artistes et de tous les êtres nerveux. C'est un peu la maladie du siècle. Bien travaillé quand même aux Fantômes, le matin avec Stoliarof, l'après-midi avec Le Flour, le petit poilu qui vient de S[ain]t-Cloud.

Pour sauvegarder nos droits à propos du monument d'Alger, nous avons adressé au président du comité une brève lettre pour déclarer que nous ne doutons pas que le comité donnera aucune suite aux protestations de Gaudissard. J'ai bien perdu trois quarts d'heure à m'occuper de cette lettre. C'est assez, je laisse maintenant aller les choses. À s'engager dans certaines luttes avec certains individus on s'avilit. Gaudissard est de ces individus.

4 [mars 1922]

Corrections habituelles et qui m'intéressent peu. Dupuis me parle pourtant de l'enchantement des élèves pour mes corrections[2].

Bien entendu, acheté quelques livres. Je complète ma collection des Grands artistes et des Villes d'art célèbres. Passé à quelques expositions. Celle de Lahaye, qui revient d'Égypte. Ce qu'il en a rapporté me fait un peu penser à ces tableaux réclames des campagnes de chemins de fer. Je souhaite que la photographie en couleur fasse de rapides progrès pour supprimer cette sorte de peinture. J'écris cela, bourrelé de remords, car Lahaye est un homme exquis. J'ai beaucoup aimé par contre l'exposition de Baugnies. Un portrait de jeune fille entre autres, remarquable. Chez Barbazanges il y a en ce moment l'exposition d'un nommé Morillet. Ce sont des peintures d'Haïti. Elles m'ont fait l'effet d'être les œuvres d'un amateur. Des intentions de naïveté font roublardes et des intentions de sensualité qui font sourire. La façon notamment dont ce brave homme dessine et peint d'énormes seins, pointant exagérément, fait penser aux dessins de quelque jeune collégien en mal de puberté. Tout ça est bien peu intéressant. À la Licorne des peintures d'un peintre dont je ne me rappelle plus le nom. C'est un de ces jeunes gens qui suivent le mot d'ordre et dont les œuvres réunissent les relents du cubisme et les relents de l'école de 1840. C'est laid de couleur, mal dessiné. Mais il faut tout voir. Au milieu de la salle le buste de Lièvre par Despiau et un buste de femme de Joseph Bernard.

Travaillé au buste Millerand. Je suis moins découragé. Mais que de temps passé !

6 [mars 1922]

Très bonne journée de travail aux Fantômes, avec le jeune Ventrillon qui pose la tête du jeune homme nu. Mais journée un peu empoisonnée par les nouvelles que Bigonet nous envoie d'Alger. Je plains l'infortuné de se débattre dans ces intrigues. Cette histoire m'intéresse de moins en moins. Je n'aime pas les complications.

7 [mars 1922]

Coup de téléphone du comte de Fels. Retour du midi. Me demande rendez-vous pour voir les esquisses de l'escalier de Voisins. Puis il me glisse :

— Ne pourrais-je pas voir en même temps le modèle qui vous pose pour ces statues ? Cela m'intéresserait. Vous m'avez dit qu'elle était fort belle...

Nous avons pris rendez-vous pour vendredi matin. Denyse doit venir ce jour-là.

Travail au buste Millerand, aux Fantômes.

8 [mars 1922]

Très agréable dîner chez Millet avec le ménage Georges Dumas. Conversation continuellement intéressante. On a parlé très peu politique, si ce n'est pour regretter de voir la France jouer dans le monde ce rôle réactionnaire qui lui fait tant de tort. Comme le dit très justement G[eorges] Dumas :

— C'est la France républicaine qui a gagné la guerre. C'est la France réactionnaire qui exploite la victoire. Qu'en a-t-elle fait ?

Après s'être lamenté un moment sur ce sujet, la conversation a glissé vers les travaux du docteur Dumas. Il nous dit qu'en ce moment il travaille de 9 heures du matin à midi, puis de trois heures à sept heures. Puis il reprend après son dîner à 9 heures et travaille jusque vers 2 heures du matin.

— Je ne peux pas dormir couché, me dit-il, tellement j'ai le sang à la tête et le sang me bat dans les tempes. Je dors assis, dans un fauteuil.

Il nous raconte des histoires de son service d'hôpital. Il a parmi ses assistants une doctoresse, disciple de Freud, ce psychiatre autrichien je crois, dont la doctrine est que l'érotisme est à la base de tous les sentiments. Il a confié à celle-ci un malheureux curé fou. La folie de ce curé consiste à se considérer en relation directe avec la Vierge. Le moyen de communication que la Vierge a choisi pour communiquer avec lui est de le mettre en érection. Il appelle cela : "Le signe de la Vierge." Naturellement la charmante Mme Millet et même la chaste Lily se tordaient en écoutant cette histoire. Alors la doctoresse interroge le curé. Elle lui demande s'il rêvait parfois  :

— Oui, répondit-il.

— Eh bien, qu'avez-vous rêvé ?

— J'ai rêvé que j'étais à cheval, répond le prêtre.

— À cheval ! s'écrit la doctoresse et se tournant vers l'assistance ; elle dit : rêver qu'on est à cheval c'est le signe de la plus grande concupiscence. Vous voyez à quel point cette épreuve est décisive...

On appelle cela du freudisme. Je pense qu'il y a autre chose.

9 [mars 1922]

Coup de téléphone de Maurice Gras. Monestès qui a rencontré Boutrin, a appris par celui-ci que le jugement du concours d'Alger avait été cassé. Nous sommes sans nouvelles de Bigonet. De plus, paraît-il, dans la dépêche qu'aurait reçu Boutrin du jeune Besse, le comité aurait décidé d'admettre pour le vote de ce second jugement le vote par correspondance !

Décidément c'est moi qui avais raison lorsque je prévoyais que ce concours ne réussirait pas. Monestès qui est venu me voir tout à l'heure, me disait qu'il y a cinq ou six mois, il rencontra un jeune algérien architecte. Celui-ci lui dit, parlant du concours :

— Vous aurez peut-être le prix. Mais vous n'exécuterez quand même pas le monument. Ils vous tueront plutôt !

Travaillé avec Denyse à l'esquisse de Voisins. Trouvé composition qui s'arrange bien.  

10 [mars 1922]

Visite du comte de Fels. Déception assez bien dissimulée de ne pas voir la jeune Denyse qui n'était pas venue.

Perdu mon après-midi à voir M[aurice] Gras et Monestès pour arrêter ligne de conduite pour cette histoire d'Alger. J'ai reçu ce matin une lettre de Bigonet me racontant les événements. Ce Gaudissard est réellement un individu tout à fait dégoûtant, sorte de levantin prétentieux et affairiste. Je lui en veux plus du temps qu'il va me faire perdre que des sottises qu'il fait écrire par ses amis dans les journaux d'Alger. Pauvres et tristes moyens. Je ne prends pas la chose au tragique, loin de là.

À dîner rue de l'Université, il y avait H[enry] de Jouvenel et son épouse Colette (Willy). Ménage extraordinaire. Elle est devenue tout à fait laide de corps, grasse, lourde, avec un visage marqué, bouche mince, yeux immenses, cheveux coupés courts. Elle veut être toujours Claudine. Mais elle n'est pas très drôle. Elle fait la petite fille, sans esprit. Elle a bien l'air d'une vieille grue retirée, comme lui a bien l'air d'un maquereau encore en exercice. Empâté, conversation sans intérêt[3]. Je m'amusais à les regarder dans ce milieu, entouré d'hommes comme Châteaubriant et Brunschvicg, et de femmes comme Lily, la charmante Suzanne Saillard, la naïve Mme Brunschvicg et ma belle-mère. Ils faisaient l'effet d'acteurs. Ils se montrent. Ils tâchent de se faire valoir l'un l'autre. Mais ils n'arrivent pas à grand chose. Elle a pourtant un rude talent lorsqu'elle est seule en face de son papier et de son encrier.

11 [mars 1922]

Matinée agitée. Rue du Dragon, École normale, où je touche un peu d'argent, visite à Mme Pasquali, acheté encore quelques livres, rue du Berri où je vois la bonne Madame Julian et retour à la maison en passant par un magasin pour acheter des soldats de plomb pour les petits. Je les rencontre là, justement, et nous revenons tous ensemble en faisant le grand tour.

Romain Rolland, Châteaubriant et ma belle-mère sont venus déjeuner. Je note ce repas comme un des heureux moments. Romain Rolland m'a fait une impression exquise. Regard limpide, intelligence forte, douceur, fermeté. C'est un chic type. Je le regardais, je l'écoutais parler et je me disais : "C'est tout de même un des hommes les plus courageux de notre époque." C'est la vérité. Le courage de l'homme qui se sent seul est le plus grand. Il nous disait qu'il ne peut plus rien publier comme article en France. Il est étouffé par tous les partis, que les nationalistes le détestent autant que les communistes le craignent. Les uns et les autres craignent la vérité.

Je n'ai pas travaillé. À peine R[omain] R[olland] était-il parti, que sont arrivés le commandant  et sa femme. Ils sont restés longtemps. J'avais du plaisir, mais la journée a été perdue. Puis vint Lady Kolfax[4] qui veut toujours que j'organise une exposition à Londres.

12 [mars 1922]

Scène invraisemblable chez le bon Bartholomé, ce matin, où j'avais amené Delaunay pour l'exposition groupée des peintres normands. Tandis que nous étions là, arrive le peintre Perelma que j'avais vu l'autre dimanche en train de portraiturer l'infortuné Bartholomé. Or le jury de la Nationale a refusé ce portrait. Il venait demander à Bartholomé d'intervenir pour faire repêcher[5] son portrait. Bartholomé est un homme qui sait dire "non".

— Impossible, répond donc Bartholomé. C'est un principe absolu chez moi, comme je suis président, de ne jamais intervenir dans les décisions du jury.

— Pourtant, maître, c'est votre portrait, le portrait du maître Bartholomé, qui a 74 ans, qui m'a donné des séances à 7 h 1/4 du matin !

— Raison de plus, répond doucement Bartholomé.

Voilà mon homme qui s'excite, prend à témoin Simon, Besnard :

— Il m'a pris la joue en me disant : "C'est superbe, jamais je n'ai vu une peinture aussi vivante." Comme si j'étais son fils, son fils spirituel.

Puis le voilà qui se tourne vers le monument aux Morts du palais de Justice, où une petite dame au nez retroussé et la tête en l'air, met une couronne sur la tête d'un jeune avocat agenouillé :

— Et c'est vous, le sculpteur de la Justice, car la voilà la justice ! C'est vous, c'est à vous que l'on fait cette offense. Car c'est une offense pour vous.

Et ainsi pendant je ne sais combien de temps. Le malheureux était devenu tout rouge. Il brandissait une grosse canne. Il est aussi large que haut. C'était à la fois ridicule et navrant. Puis nous ne vîmes plus que son dos de lutteur qui disparut.

Passé un après-midi stupide à rédiger avec Benjamin, une lettre au président du comité d'Alger. Gaudissard n'est pas estimable. Mais je lui en veux surtout pour le temps qu'il me fait perdre.

13 [mars 1922]

Travaillé le matin avec Ventrillon à la tête du jeune homme nu des Fantômes. J'ai coupé la tête et l'ai travaillé à part.

Après-midi, jugement Chenavard. On a mal jugé, bien entendu.

Rendez-vous avec Hérant, tout à fait charmant, qui va répondre à Alger en maintenant son premier vote et protestant contre l'annulation. Puis à l'Illustration. Il y a dans le salon d'attente de remarquables, extraordinaires reproductions de dessins de Rembrandt. Quel homme aussi que celui-là ! Ce n'est pas la sérénité de Poussin. Il est fait lui, tout d'oppositions. Le moindre de ses dessins évoque un monde.

16 mars [1922]

Admirable soirée hier à Boris Godounov. D'abord excellent ensemble. Décors, acteurs, chœurs, orchestre, tout se tient sans faiblesse d'exécution. Vanni Marcoux qui joue Boris n'a pas une voix très timbrée. Mais c'est un très bel acteur. Il a été excellent. Je ne suis pas assez musicien pour parler de cette musique imprévue, d'apparence désordonnée, vivante, vibrante, qui me paraît être à la musique classique ce que l'impressionnisme est à la peinture classique, et il m'a semblé reconnaître les sources originales de toute la musique moderne, notamment celle de Debussy et son école. Mais c'est autrement puissant et coloré. Les décors très bien. Le décor rouge du dernier acte, comme le paysage du 3ème acte restent gravés. Ont-ils raison ceux qui veulent supprimer le décor, se priver de ce fort moyen ? La mort du "simple" au 3ème acte, par exemple ne perdrait-elle pas énormément en puissance si il n'y avait pas ce beau paysage désolé, si cette neige ne tombait pas ? Ce 3ème acte devrait être le dernier. Ce serait bien mieux. De quel droit, vraiment, dénaturer la pensée d'une œuvre de cette valeur, se permettre de corriger un chef-d'œuvre ! Je comparais cet ensemble aux représentations des soi-disant ballets russes que l'on nous donne ces temps derniers. Quelle misère ! Quelle belle toile aurait peinte Delacroix avec un sujet semblable[6].

16 [mars 1922]

À déjeuner aujourd'hui nous avions Boni de Castellane, Mme Mülhfeld, les Artus, les Vaudoyer. On parla de l'affaire Berthelot. Mme Mühlfeld prétend que si Berthelot est condamné par le conseil de discipline, ce sera une affaire qui s'étendra très loin, que Millerand sera obligé de démissionner, etc. Son anti-républicanisme est amusant. Beaucoup de personnes semblent intelligentes. Leur intelligence n'est qu'un mauvais vernis.

L'exécution des Fantômes, bien qu'ébauchée semble partir déjà. Le buste de M. Millerand a grand succès. Boni m'a demandé de lui faire son buste en terre cuite.

17 [mars 1922]

Travaillé aux Fantômes, au buste de Lily. À la fin de la journée, passé chez Antoinette pour voir le buste qu'elle fait de Jojo[7]. Dîner rue de l'Université. Revu l'excellent Châteaubriant.

18 [mars 1922]

Après mes corrections, rue Boissy-d'Anglas, à l'exposition du Cercle. Le portrait de M. Millerand par Baschet m'intéresse surtout. Il est très bien. J'aime énormément l'intérieur d'atelier de Forain et un portrait en bleu de Guirand de Scévola. Baugnies a aussi un excellent portrait. Je le trouve très en progrès.

20 [mars 1922]

Bonne journée de travail aux Fantômes. Je crois que ce morceau-là va aller vite. M. et Mme Millerand venus pour voir le buste en ont été impressionnés. Pour le buste, ils ont trouvé la moue de la bouche exagérée ! Ah ! les bustes officiels. Ce qui m'ennuie c'est que je me suis trompé dans le choix de la matière. Je l'aurai fait tout simplement dans du Chauvigny, il aurait été mille fois mieux. Il faut absolument que je me débarrasse de cette manie de recherches excessives. Quelle imprudence c'était d'entreprendre dans une matière inconnue un buste de cette importance. L'impression d'ensemble est bonne. C'est puissant et massif. Mais impossibilité absolue d'arriver à donner la force à certains accents. Impossible de suivre une forme, parce que des différences de tons dans la pierre viennent la couper. Cela m'ennuie beaucoup plus que la moue de la bouche, qui est vraie. J'ai bien regardé à nouveau aujourd'hui le président. Je pourrai atténuer un peu le dessin un peu gonflé sous la bouche. Tous deux ont été très emballés par le Bouclier.

Lily rentre de chez Madame M[ühlfeld]. Lily est souvent indignée lorsqu'elle revient de chez elle[8]. C'est une femme qui manque surtout d'intelligence. Elle est très intrigante. Elle est certainement capable d'être très méchante. Mais elle est très fidèle et attachée à ses amis. Il y avait autour de son canapé beaucoup de monde, paraît-il, aujourd'hui, le fidèle Artus, J[acques-]É[mile] Blanche, Mme Cappiello, le duc de Luynes, etc. Quand Lily se leva pour partir[9], elle lui cria à travers le salon  :

— Ah, quel beau buste votre mari a fait de Millerand. C'est le buste de la bestialité !

Lily a protesté. Mais elle a raison de trouver Mme M[ühlfeld] bête.

21 [mars 1922]

Triste[10]. Au fond je travaille mal. Ce travail d'atelier avec quatre ou cinq personnes, aides ou modèles, m'est désagréable. Comment faire autrement ? Les Fantômes pourraient aller plus vite. On bavarde trop. Je crois que c'en est fini à jamais des journées de travail seul avec son modèle. Visite de M. Arnoult de Buenos Aires avec Pater. Ils sont contents de la statue. On la monte demain.

22 [mars 1922]

Avec le brave bonhomme Landucci, nous avons bien arrangé la bouche de Millerand. Nous avons repiqué tous les points de deux millimètres environ, en les faisant décroître judicieusement. Évidemment le bas du visage a maintenant un peu moins de caractère[11]. Mais le buste en garde suffisamment. Nous verrons ce que demain en diront Blondat d'abord, puis Paul Léon et Paul Reynaud qui viennent déjeuner. Je vais écrire à Madame Millerand pour qu'elle vienne le revoir.

Travaillé aux Fantômes toute la journée. Matin au nu avec Stoliarof. L'après-midi avec Célanier [ ?] pour mettre sa gueule de voyou sur le bonhomme à la droite du nu. Ça va bien... Mais journée trop dérangée. Téléphone. Visites. Lily me défend du mieux qu'elle peut. Surtout je voudrais être seul à l'atelier. Chose impossible. Signe de fatigue.

Henry venu me voir avec un de ses collègues experts pour la cire de ce buste de Houdon. Son collègue, homme charmant, qui me paraît très artiste me parle du vœu de Henry Bataille d'avoir sur son tombeau le fameux "squelette" de Ligier Richier de Bar-le-Duc. Il me demande si à l'occasion, je m'occuperais de l'arrangement de ce tombeau. J'ai répondu affirmativement.

23 [mars 1922]

Matin aux Fantômes, à la figure nue.

À déjeuner le ménage Paul Adam, le ménage Paul Reynaud et le ménage Benjamin[12]. Paul Léon avait vu Millerand hier. Millerand lui avait raconté sa visite à mon atelier et lui avait dit, comme à moi, qu'il trouvait dans la pierre, la bouche un peu grossie :

— Il tient énormément à ses effigies, si vous aviez vu comme il a surveillé tout le travail de Baschet.

La bouche est corrigée maintenant[13]. Mais je suis de plus en plus désolé de la pierre. J'y travaillais encore ce soir, en regrettant une fois de plus de n'avoir pas choisi tout bonnement un morceau ordinaire de Chauvigny. Enfin ça y est, tant pis. Par contre Millerand a parlé avec enthousiasme du Bouclier. Je crois bien que son sort est assuré. Il ira ou bien sur la tombe du Poilu inconnu à l'Arc de Triomphe, ou bien au Panthéon.

Fin de journée. Réunion à la mairie de Boulogne pour jeter les bases d'une exposition de dessins des écoles et de sculptures et peintures des artistes de Boulogne, que veut organiser la municipalité. Je suis très intéressé. Milieu ardent, enthousiaste. Veulent faire quelque chose, l'ont déjà fait (écoles, colonies de vacances). Revenu avec Morizet. Me parle de son livre sur la Russie qui va paraître très prochainement. L'homme qui semble l'avoir intéressé le plus[14] est Lounatcharski, le ministre de l'Instruction publique. Tout l'art, pour la Russie moderne, se concentre dans le théâtre. Chaliapine est roi. Il est toujours ivre, me dit Morizet. Il ne consent à chanter qu'à condition de se faire remettre un certain nombre de bouteilles de vin. Les Russes en sont fous et lui donnent tout ce qu'il demande.

Mais je suis surtout content de ce que m'a dit P[aul] Léon à propos du Temple. Il en a parlé à M. Millerand. Celui-ci ne se rappelait pas du tout d'ailleurs que je le lui avais montré. Paul Léon serait très disposé à me faire donner à l'Exposition des Arts Décoratifs un emplacement pour exposer les dessins de l'ensemble et un certain nombre de fragments (Porte de Psyché, statue du Héros, groupes du Mur des Hymnes), grande maquette de l'ensemble. Ce serait magnifique[15]. Mais deux ans devant mois seulement ! Mais me voici tout remué, comme je le suis chaque fois que je fais voir à quelqu'un le cahier bleu.

24 [mars 1922]

Travaillé au nu des Fantômes avec Stoliarof. Perdu mon temps à la fin de la journée en allant à cette réunion du conseil de la Fondation Carnegie. Le pauvre Bigot terriblement embarrassé vis-à-vis de ses collègues auteurs du projet, projet lamentable. Bigot ne veut pas continuer à s'occuper de cela. Et il a bien raison. Beaucoup travaillé aussi au buste de Millerand. Il s'arrange et commence à me satisfaire.

25 [mars 1922]

Aux Arts décoratifs pour voir l'exposition d'Edg[ar] Brandt. C'est remarquable. Ce n'est pas la porte que j'ai préférée, elle est pourtant fort belle, mais surtout les cache-radiateurs et les appliques d'éclairage. C'est parfait. C'est à la fois vigoureux et charmant. Autrement rien de fameux à voir. Süe expose un canapé dont la tapisserie est composée par Dufrène. La forme du meuble n'est pas mauvaise, mais c'est bien peu de chose et la tapisserie horrible, de mauvais goût avec des relents de cubisme.

Décidément le buste de Millerand sort. Il semble que cette pierre dure et froide vous soit au contraire reconnaissante de tant être travaillée ; elle finit par répondre à votre effort en reprenant sa belle couleur chaude des carrières, en donnant à votre sculpture une belle solidité. Pareille à certaines femmes, longues à mettre en train, mais qui vous récompensent fameusement lorsqu'on les caresse longtemps et bien.

Bavardé longtemps au Cercle Volney avec le bon Bottée, à côté de qui j'ai dîné et après dîner avec Marcel Baschet. Parlé bien entendu de notre puissant modèle. Il a donné à Baschet exactement onze séances comme à moi. Il a aussi regretté devant Bottée que je lui ai fait la bouche un peu forte. C'est un regret qu'il n'aura plus maintenant, s'il trouve le temps de venir revoir son buste.

Dépêche de Bigonet. L'affaire d'Alger est de nouveau gagnée. Les membres du jury se sont conduits chiquement. Nous avons eu cette fois seize voix sur vingt. Décidément c'est moi qui avais tort.

27 [mars 1922]

Pourquoi aimons-nous les primitifs ? Pourquoi leurs maladresses nous sont-elles sympathiques ? Parce qu'ils sont sincères. Parce que nous sentons avant tout le désir de vérité[16]. Ils n'imitent personne. Ils s'efforcent vers la nature. Ils tremblent devant. C'est appliqué et inquiet. C'est émouvant. Voilà la différence formidable qu'il y a eu entre eux et leurs imitateurs d'aujourd'hui, qui sont naïfs avec certitude et volonté et qui sont insupportables. Les uns ont souvent dessiné mal, mais en s'efforçant de faire bien. Ceux d'aujourd'hui dessinent toujours mal[17], pouvant faire mieux, et le sachant. Il y a entre les uns et les autres toute la différence qui est entre l'honnêteté et la malhonnêteté.

28 [mars 1922]

Nouvelle visite de M. Millerand qui cette fois a été fort content. J'ai vu encore quelques petites choses à retoucher sous la lèvre inférieure. Je crois que ce buste fait bien. Nous verrons[18] l'effet lorsqu'il sera livré aux fauves !

Madame Bulteau, venue avec Gonse, en a été tout à fait enchantée. Les Fantômes aussi semblent commencer à porter. Les quatre figures du fond seules, à moitié faites, impressionnent déjà, et pourtant c'est encore bien incomplet. Il n'y a que deux têtes sur les quatre qui soient bien. Quant au groupe déjà exécuté de l'homme à la pioche et de l'homme au fusil, il faiblit au fur et à mesure que le nouveau fragment se fait. L'homme à la pioche notamment n'est plus acceptable.

Travaillé l'après-midi aux esquisses pour Voisins. Ce n'est pas encore ce que je voudrais. Heureux ceux qui se contentent facilement, et ne craignent pas la banalité.

29 [mars 1922]

Bonne journée. Bon travail aux Fantômes.

Après-midi, visite du général Gouraud accompagné de Linzeler, du général d'Oyssel, du colonel Rolland et d'autres dont je ne me rappelle plus les noms. Je ne me rappelle jamais des noms. Le général Gouraud veut faire élever un monument à la 4e armée qu'il commandait pendant la guerre. Linzeler lui ayant parlé du Tombeau du soldat, il venait voir l'esquisse. Aussitôt il se décide et après m'en avoir demandé le prix, se tourna vers sa suite :

— Alors, messieurs, c'est convenu. Nous mettons la main dessus.

Chacun acquiesça. Pour les 500 000 F nécessaires ils semblaient assez certains de leur affaire. En mai, j'irai avec le général d'Oyssel pour voir les différents endroits où pourrait s'élever le monument. Très sympathique le général Gouraud. Premier aspect froid, mais il se révèle tout le contraire.

J'ai été dîner à la Fédération où l'on est très agité à cause de l'Exposition des Arts Décoratifs. Temporal s'agite et se fait le champion de l'art urbain.

Fini la soirée au concert de la jeune Henriette d'Estournelles de Constant, qui joue décidément merveilleusement.

30 [mars 1922]

Autour des artistes vivent un certain nombre d'individus, agités et encombrants qui finissent par se faire une sorte de profession d'organisateurs d'expositions. À l'affût de tout ce qui se fait et surtout de ce qui va se faire, ils s'emparent de certaines idées, les considèrent comme leur bien, tout en s'empressant de les porter à tous. Ainsi ce jeune Robert Guillou, fondateur et président d'un groupement, La Palette française et fondateur et président également d'un autre groupement : l'Art sportif. Tel aussi ce jeune Routhier, vague journaliste sportif, n'ayant rien à faire, ayant donc le temps de sillonner tout Paris, allant chez l'un, chez l'autre, et ayant fini par aboutir à la création d'une sorte de cercle  : Lettres, Arts, Sports, dont bien entendu il s'est fait nommer secrétaire général. But vague, mais buts nombreux. Entre autres celui d'organiser des expositions d'art sportif. Encore une ! Pour l'Exposition coloniale de Marseille, j'ai reçu quatre demandes d'exposition à quatre groupements différents d'Art colonial ! Il doit y avoir en 1925 une Exposition d'Arts Décoratifs. Mais voilà qu'Armand Dayot veut organiser pour 1924 une exposition rétrospective internationale d'un siècle d'art. Les rétrospectives encore ont un intérêt, bien que les musées existent qui sont des expositions rétrospectives permanentes. Mais ces expositions qui se succèdent sans interruption, sans que les artistes aient le temps de souffler, sont une plaie véritable de l'époque. Époque de production hâtive, dont le cubisme est, somme toute, l'aboutissement logique.

J'ai vu tout à l'heure chez Mme de S[ain]t-Marceaux un certain nombre de pièces (masques en terre cuite) que Baugnies réunit pour l'exposition qui doit avoir lieu en mai. Certaines sont tout à fait très bien et seront une révélation pour beaucoup.

31 [mars 1922]

Bonne matinée aux Fantômes. Après-midi avec la folle Denyse à l'esquisse de Voisins. Visite de l'architecte Sergent, justement pour Voisins. Étude de l'arrangement du buste pour la chapelle.

 

[1]    C'est-à-dire aux côtés des armées blanches tsaristes.

[2]    À l'Académie Julian.

[3]    Suivi par : "Mais il doit être sans aucun scrupule", raturé.

[4]    Ou Colfax ?

[5]    Au lieu de : "reprendre", raturé.

[6]    Au lieu de : "s'il avait connu Boris Godounov", raturé.

[7]    Sa fille Jacqueline.

[8]    Au lieu de : "chez cette curieuse femme", raturé.

[9]    Au lieu de : "Lily s'en allait", raturé.

[10]  Suivi par : "Je me demande", raturé.

[11]  Au lieu de : "moins de brutalité", raturé.

[12]  Benjamin Landowski et son épouse Louise.

[13]  Au lieu de : "d'ailleurs", raturé.

[14]  Au lieu de : "l'a le plus intéressé", raturé.

[15]  La phrase débute par : "Évidem[ment]", raturé.

[16]  Au lieu de : "sincérité", raturé.

[17]  Au lieu de : "souvent dessinent mal", raturé.

[18]  Suivi par : "bientôt", raturé.