Septembre-1922

Cahier n°14

1er septembre [1922] Lamaguère

Depuis que je suis ici il ne fait pas beau temps. Cela m'est égal. Je me repose et je lis. Je lis de l'histoire, ce que j'aime de plus en plus. Je mets au point les parties du Bouclier qui ne me plaisent pas. Ces temps derniers je regrettais de ne pas y travailler. Je ne le regrette plus maintenant, car j'aurais dû démolir tous les médaillons. Je vais changer en effet tous les sujets de ces médaillons. Je n'ai jamais beaucoup aimé l'importance que prenait, dans le Bouclier, la révolution de 1848[1], et je regrettais[2] de n'avoir pas évoqué l'ancienne France là[3], les grands mouvements de libération nationale, et en même temps les grands mouvements de libération sociale. 1789 est une date. Mais ce qui c'est dit et fait à partir de ce moment-là a été préparé, amené par d'autres dates[4]. Ces dates, ces événements, ces paroles, ces faits, ce sont les communes du Mans, de Laon, Soissons, Cambrai, ce sont les quelques et rares réunions d'États généraux. Il ne s'agit pas pour moi d'illustrer l'histoire anecdotique des communes ou des États généraux. Mais il faut trouver des compositions qui évoquent ces événements et les généralisent, ou bien des faits caractéristiques [5]. Voici aujourd'hui ce que j'ai l'intention de faire :

1er médaillon, qui ne sera plus en réalité un médaillon, mais une composition triangulaire un peu comme celles où Michel-Ange, dans le plafond de la Sixtine, peignit ces scènes à la fois historiques et symboliques qui contiennent peut-être, malgré leur place un peu reléguée, le principal et le fond même de sa pensée : le serment des communes. XII siècle : "Les habitants des villes que ce mouvement avait gagnées, écrit Augustin Thierry, se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché, et là, ils prêtaient sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns les autres, de ne point permettre que qui que se fut fit tort à l'un d'entre eux en le traitant désormais de serf." Voilà pour la scène. Pour l'inscription voici : "Statutum est itaque, et sub religione confirmatum quod cumus quisque jurato suo fidam, vim, auxiliumque proebebit." Charte de commune.

2e scène. Doit être évidemment la 1ère réunion des États généraux en 1302, par Philippe le Bel, dans Notre-Dame de Paris. Inscription à trouver. En attendant mettre le début de l'ordonnance de réunion : d'après la Chronique de Guillaume de Nangis que cite A[ugustin] Thierry : "Rex autem..., Parisius convocans ad concilium universos regni Franciae barones, praelatos, duces... etc., majores et scabinos communiarum." Mais je voudrais mieux que cela : le texte, ou un fragment du texte de l'ordonnance elle-même : "Comme toute créature humaine qui est formée à l'image de Notre Seigneur, doit (généralement) être franche par droit naturel." Ordonnance de Philippe de Bel, citée par Aug[ustin] Thierry, Histoire du tiers état [6], p. 41.

3ème scène. Ici j'ai une hésitation. Il me semble que la dernière réunion des États généraux avant 1789, ceux de 1614, seraient ici à leur place. Comme inscription cette phrase du discours de J[ean] Savaron : "C'est pour le peuple que nous travaillons, c'est pour le bien du roi que nous nous portons ; c'est contre nos propres intérêts que nous combattons." (Aug[ustin] Thierry, Essai sur l'histoire du tiers état, page 168).

1789 fournissant tous les sujets de la 1ère zone.

4e scène. Plantation de l'arbre de la Liberté, place des Vosges, avec la phrase du discours de Victor Hugo en 1848, à la cérémonie qu'il présidait : "La liberté plonge ses racines dans le cœur du peuple."

Donc voilà, et je ne crois pas qu'il y aura à ce choix de grands changements à apporter, pour l'histoire du développement civil et politique du peuple[7].

Dans cette nouvelle composition, élargissement de ma composition[8], deviennent donc libres les 4 médaillons ovales, primitivement consacrés uniquement à 1848. Je vais donc, enfin, pouvoir évoquer là[9] les grands mouvements de libération nationale, dont j'avais rêvé à un moment, faire les points centraux de cette sorte de panthéon de la France dont on parlait pour le m[on]t Valérien[10]. Le Bouclier, ce sera la synthèse de ce Panthéon, qu'un autre fera plus tard, peut-être[11], le jour où la France aura trouvé son Périclès.

Premier médaillon : S[ain]te Geneviève : C'est Attila reculant devant la pensée gallo-latine. Premier grand mouvement d'indépendance nationale.

Deuxième médaillon : C'est Charles Martel. Les Germains repoussés au nord. Les Sarrasins chassés du sud de la France. Le deuxième grand mouvement d'indépendance nationale.

Troisième médaillon : C'est Jeanne d'Arc. Rien à ajouter. Ce nom dit tout[12].

Quatrième médaillon. Ici, je suis arrêté. Si je n'avais toute une zone du Bouclier réservé à l'époque de la Révolution, avec Valmy, je sais bien qui je mettrais. Le nom qui vient, qui s'inscrit presque de force devant moi, Lazare Carnot. Entre Jeanne d'Arc et lui, qui mettre. Henri IV peut-être ? qui reprit l'unité morale de la France[13], qui mourut au moment où il rêvait d'un système européen original pour son temps. Mais Henri IV ne symbolise pas, comme Jeanne d'Arc ou Charles Martel un des grands mouvements de libération du territoire de la France. Choix difficile à trouver, à cette époque longue, où Machiavel est devenu le grand conseiller de tous.

2 sept[embre1922 Lamaguère]

Avec le maire de Labarthe-Inard, j'étais ce matin auprès du petit monument, pour donner les dernières instructions pour la plantation des arbres, l'aménagement de l'entourage pour la fête commémorative de demain. Un petit vieux bavard s'approche de nous et nous dit, après nous avoir parlé de tous les monuments d'alentour :

— Celui qui a sculpté ce monument-là n'est pas un couillon !

Je salue disant :

— Merci pour lui !

Ahurissement peut-être vrai, du petit vieux, qui s'en fut ensuite, de tous côtés, raconter cette histoire.

Dans le cimetière, une tombe porte l'inscription suivante : "Ci-gît Eugène Pommarel, bienfaiteur anonyme de tant de malheureux."

3 [septembre 1922 Lamaguère]

Inauguration du petit monument. Cérémonie émouvante, comme toutes ces cérémonies, bien que mêlée de pas mal de ridicule. Le temps a passé. L'émotion devient de plus en plus verbale. La douleur ne reste profonde que chez quelques pauvres vieilles mamans.

Nous avons fait, tout à l'heure, Lily et moi, une magnifique promenade sur la hauteur. Ciel nuageux, avec de larges crevées dans les nuages. J'aime de plus en plus Poussin.

4 [septembre 1922 Lamaguère]

Reçu le paquet de photographies de mes derniers morceaux. Le bas-relief du Mexique est bien. Je ne suis pas arrivé à sauver dans la pierre cette tête éreintée par un praticien. Très ennuyeux. Le reste va bien. Le bas-relief de Buenos Aires[14] est un peu faible de saillie peut-être. L'esquisse pour Boulogne[15] et Chabert à Nîmes gagne[16]. Le monument du Maroc fait très bon effet. Je vais en envoyer une tout de suite aux Van Praag, peut-être[17] utile pour la statue de Sevagi.

À propos de la question Arsène Alexandre dans le Figaro, il aurait fallu développer le point de vue suivant qui est certainement le point de vue juste :

Il est aussi erroné de considérer les folies actuelles de certains groupements d'artistes comme l'expression des tendances de notre époque, que de considérer les mêmes groupements comme composés uniquement de farceurs, de gens de mauvaise foi. Beaucoup de ces artistes sont, au contraire, très convaincus. Mais ce qui manque[18] à notre époque, c'est ce qui a toujours manqué aux époques de décadence : un programme moral. La forme, le point de vue uniquement décoratif tend à l'emporter et l'emporte en ce moment sur l'émotion, la pensée.

Les quelques très rares grandes époques de l'histoire de l'art nous montrent toujours les artistes dirigés, disciplinés par le programme moulé de cette époque. Athènes nous en donne un grand exemple. L'art du XIIe et du XIIIe siècle en France, du XIVe en Italie, en sont deux autres. Le programme des artistes n'était pas de décorer, d'amuser les yeux de leurs contemporains. Ils avaient un programme autrement élevé, et de même qu'un beau rôle porte un acteur médiocre, les grandes idées à rendre, le grand drame qu'il fallait rappeler par l'exemple et l'édification de leurs contemporains, portaient les artistes de ces temps. Ainsi des œuvres d'une exécution médiocre nous touchent-elles encore aujourd'hui parce qu'elles contiennent une parcelle, aussi minime soit-elle, de la flamme éternelle.

On aurait pu espérer et croire un moment que le grand drame que nous venons de vivre pouvait nous élever et que le culte des Morts, le seul culte sur lequel chacun puisse s'entendre, aurait fourni un grand programme moral. Il n'en a rien été. Il n'en a rien été, à mon avis, non pas par la faute des artistes, ni par le manque d'artistes. Les artistes de notre temps sont dignes de ceux des temps passés. Mais pour beaucoup il faut vivre. N'ayant pu, ne pouvant employer leurs aspirations dans une de ces grandes œuvres collectives qui font époque dans l'histoire des hommes, ils font comme toutes les forces mal conduites. Ils déraillent, brisent tout à tort et à travers [19], et de là viennent toutes ces élucubrations ahurissantes, qui sont le fruit d'une époque mauvaise, besoin d'étonner, spéculation, besoin de vivre, de se faire remarquer. Car, et c'est le phénomène le plus caractéristique, le désarroi n'est pas moins grand dans ces milieux dits indépendants. On ne peut pas imaginer d'ensembles plus hétéroclites que ces salons d'avant-garde, par exemple, où certains artistes n'ont pris figure d'indépendant et n'ont d'indépendant que le nom, que parce qu'ils exposent sous une grande affiche, qui porte en lettres immenses cet adjectif "Monsieur Ingres", [qui] est devenu le drapeau de ces enthousiastes qui découvrent aujourd'hui le dessin un peu comme M. Jourdain découvrit un jour la prose. Ils nous parlent de "l'éternel drame de la recherche de moyens d'expression". Eh ! Sans doute. Mais commençons par avoir quelque chose à exprimer. Époque de trouble. Époque qui se cherche. Ce qui lui manque le plus pour se trouver, ce n'est pas un Phidias, ce ne sont pas les égaux ou les aides de ce Phidias, c'est un Périclès. Non pas époque de décomposition. Époque de fermentation.

6 [septembre 1922 Lamaguère]

À déjeuner, le nouveau jeune directeur de la fabrique de faïences de Martres-Tolosane. Jeune homme glabre, mince, type latin. Va continuer, sans y rien changer, à fabriquer les modèles anciens, fort jolis. Ses meilleurs clients sur Paris sont les antiquaires qui revendent comme anciens ces plats fabriqués aujourd'hui.

8 [septembre 1922 Lamaguère]

Promenade en auto à S[ain]t-Lizier et S[ain]t-Girons. Pays riche d'une très grande beauté. La vieille église de S[ain]t-Lizier. Son cloître, très semblable à celui de S[ain]t-Bertrand[-de-Comminges] est mieux conservé. Je note l'alternance des colonnettes. Toutes ces petites églises sont sympathiques. On n'y trouve rien cependant, de particulièrement émouvant et d'un art puissant.

C'est une région, pourtant, dans son ensemble, tout à fait passionnante[20]. Le chef-d'œuvre n'est pas indispensable. Une région où l'on peut, dans des paysages splendides, trouver en grattant le sol, dans les grottes des bords de la Garonne, depuis les os de rennes, [jusqu'à] des pierres taillées, des pierres gravées[21]. Sous les villages, villas romaines, des autels votifs, des bustes d'empereurs et des statues de Vénus, sur les sommets des vieilles tours en ruines des châteaux du Moyen Âge, dans les villages de vieilles cloches du XIIe, et des églises cathédrales comme celles de S[ain]t-Gaudens ou de S[ain]t-Bertrand[-de-Comminges], et tandis que j'écris, de ma fenêtre, je vois la chaîne des Pyrénées depuis le mont Cagyre jusqu'au Pic du Midi, vraiment je ne vois guère que l'Italie qui puisse offrir un tel ensemble où l'esprit et les yeux trouvent une semblable joie.

Je me demande ce que l'ami Taillens a trouvé pour mon Temple. Je me rends bien compte de la difficulté même de ce projet. C'est que n'ayant pas d'usage précis à lui donner, je suis, par la force des choses indécis. La vérité serait et est de le considérer franchement comme un poème sculpté. J'envisage comme modification une autre disposition des entrées. Faire de ce qui est actuellement un portique à colonnes, un vestibule franchement fermé. Les deux portes de bronze se présenteraient de face, séparées seulement l'une de l'autre par le groupe Les Fils de Caïn, ou bien en revenir aux Suppliants, et mettre Les Fils de Caïn dans le vestibule.

Cap Myrtes 14 septembre [1922]

Contraste à tous les points de vue. Pays magnifique, mais sans culture, ou presque. Les monts viennent porter jusqu'aux bords de la Méditerranée leurs forêts de pins, leurs myrtes et mille plantes sauvages. Des rocs rouges. Des vignes dans les vallons. Paysages d'une immense noblesse. En venant de la H[au]te-Garonne si cultivée, et de Marseille si horriblement civilisée, ce serait le complément parfait de ces quelques semaines de repos, si l'on était un peu moins nombreux.

Marseille. Passé la journée du lundi dernier à l'Exposition coloniale. Je suis toujours désolé de voir dépenser tant de millions pour des réalisations fugitives en carton pâte ou en plâtre ! Les moulages du Temple d'Angkor sont tout à fait intéressants. Mais cela ne doit donner aucune idée de la réalité. Noté un très bel arrangement de porte.

Je pense de plus en plus qu'un sculpteur doit se doubler d'un architecte. Les plus grands architectes ont d'abord été sculpteurs. Phidias. Les sculpteurs architectes des cathédrales gothiques. Michel-Ange. Un sculpteur seul peut savoir mêler, unir parfaitement l'architecture et la sculpture. Les architectes professionnels sont là pour mettre au point la partie technique. Un entrepreneur expérimenté peut suffire.

Ce que j'aime le plus ici, c'est me promener sur le sentier en corniche qui suit tous les contours du rivage. J'aime la Méditerranée plus que tout. Mon esprit y travail plus que n'importe où. Je me sens parfaitement bien. Je me promets une année de travail intense. Mon programme est fortement chargé.

Tout ce que je dois faire :

1. Revers médaille Arnozan ;

2. bas-relief gauche du triptyque la Paix. École normale ;

3. bas-relief droit, [École normale] ;

4. tympan, la Forge, du monument Darracq ;

5. 8. les 4 autres bas-reliefs ;

9. Retoucher cire réduction Pugiliste pour Barbedienne ;

10. Retoucher cire, la Leçon de musique, pour Barbedienne ;

11. Retoucher cire monument Wilbur Wright ;

12. Retoucher cire Dionysos ?

13. Dernier groupe des Fantômes ;

14. Le Bouclier ;

Ces deux morceaux devraient absolument figurer au Salon de cette année.

15. Finir buste Gosset ;

16. Le buste de Mme de Boisgelin ;

17. Le buste du jeune H[ubert] de Fels ;

18. La statue du duc de Chevreuse ;

19. Le Concert. 4 figures pour Voisins ;

20. La Becquée. 4 figures ;

21. Buste de mon petit Marcel ;

22. 25. Les 4 derniers bas-reliefs du monument de Casablanca.

C'est du travail pour 4 ans. Il faudra que je le fasse en deux ! Je le ferai[22], et bien. Et sans doute ferai-je d'autres choses, j'espère bien par exemple, que la statue de Sevagi me sera commandée. Et pour finir, une fois de plus, j'inscris à mon programme :

26. Prométhée !

Je crois que si je peux avoir au Salon de cette année les Fantômes et le Bouclier, je pourrais me risquer à faire parler à grand fracas du Temple.

15 [septembre 1922 Cap Myrtes]

Parlé aujourd'hui du Temple avec M. Nénot. Il m'a donné une très bonne idée pour la disposition architecturale.

16 [septembre 1922 Cap Myrtes]

Dans La Fin d'un beau jour d'Edmond Jaloux[23], cette observation très juste : "Le malentendu qu'il y a entre les vieillards et nous (hommes jeunes ou dans la force de l'âge) est que nous les croyons[24] plus différents de nous qu'ils ne sont. La vérité est qu'ils passent tout leur temps à faire des projets, comme nous."

Promenade magnifique aujourd'hui avec Lily, Nadine et le petit Philippe[25]. C'est ici un des plus beaux endroits du monde. C'est ici qu'il faudrait avoir un coin à soi tout seul.

17 [septembre 1922] Marseille

En route pour Barcelonnette. L'ami Gibert nous a bien amusés en nous racontant, pendant le dîner chez Pascal, les facéties auxquelles il se livre vis-à-vis de ses compatriotes. C'est une des plus jolies mystifications que je connaisse. Depuis qu'il est conservateur du musée, lassé de se heurter à la sottise et à la mauvaise volonté de presque tout le monde, dans l'impossibilité de faire ce qu'il voulait, il a fini par prendre les choses joyeusement. Et maintenant il s'amuse à signaler tel concierge, tel cheminot révoqué, comme peintre de génie. Il leur fait acheter des toiles par les amateurs, par la municipalité, et a même fait nommer professeur à l'École des Beaux-Arts un nommé Durand, cheminot révoqué. Je ne me souviens plus bien de tout ce qu'il m'a raconté de sa voix sourde et monotone, mais il nous a bien amusés.

18 [septembre 1922 Barcelonnette]

À notre arrivée à Barcelonnette, M. Olivier, venu nous chercher à la gare, m'annonce que l'inauguration est remise à l'année prochaine ! Au fond de moi, je suis content. Je vais terminer le monument tranquillement. Mon impression en a été bonne. Les têtes sont bêtement traitées par Attenni. Je vais avoir pas mal de travail. Au fond même, j'arrivais un peu tard pour l'inauguration dimanche prochain. Ce monument sera bien fini, maintenant.

Nous sommes bien installés. Lily est très contente.

Dîner chez Paul Reynaud. Avant d'aller chez lui, je n'ai pu éviter d'être happé par l'excellent M. Honnorat qui m'a emmené voir son musée embryonnaire de l'histoire, des coutumes, etc., de la vallée de Barcelonnette.

Sympathique dîner chez Paul Reynaud, avec l'architecte en chef des Bâtiments historiques, bon garçon, semblant connaître son métier, et l'aimer. Un peu trop bavard.

19 [septembre 1922 Barcelonnette]

Bonne journée de travail en plein air. À cinq heures Lily est venue me chercher et nous avons fait une très belle promenade dans la montagne.

Je regrette de plus en plus que l'usage et les lois fassent que l'on nous enterre dans un cercueil blindé. Sans quoi j'aurai demandé à être inhumé à même la terre, sur un sommet perdu. Ce doit être le moyen le plus rapide de retourner à la vie.

21 sept[embre 1922 Barcelonnette]

Dans l'automobile[26] de M. Honoré Reynaud, sommes montés à S[ain]t-Paul-sur-Ubaye, pour déterminer la place du petit monument exécuté depuis longtemps pour le village de Paul Reynaud. Placé contre l'église, il fera très bien.

Quel beau pays. Trois peintres grandissent de plus en plus à mes yeux : Poussin, Puvis de Chavannes, Corot. Surtout Corot d'Italie. Ici, j'y pense continuellement. Paris l'avait gâté à la fin.

22 sept[embre 1922 Barcelonnette]

Remise du monument au comité. Tout le monde était content.

Dîner chez M. Babilleau, le sous-préfet et sa femme, une grasse algérienne, bien sympathiques tous deux, mais le dîner était bien mauvais.

23 [septembre 1922 Barcelonnette]

Nous avons décidé, avec Lily, de faire la folie[27] d'aller demain en automobile de Barcelonnette à Grenoble en passant par le Lautaret[28]. Nous avons réuni à dîner le ménage Babilleau et M. Olivier. On a évoqué la personnalité du bon Simoneau, on a parlé d'Alger, dont Babilleau est citoyen. On s'est quitté de bonne heure.

25 [septembre 1922] Grenoble

Hier, journée admirable. Traversée du col de Vars, Briançon, le col du Lautaret. Notre chauffeur nous a malheureusement fait manquer une partie des Alpes, entre le col de Vars et Briançon, qui doit être la plus belle, par flemme. Pour éviter la route des Alpes en lacets, il nous a emmené par la route nationale à Briançon, sans passer par le Queyras. Quand nous nous en sommes aperçus, il était trop tard. Je conserve la vue au-dessus de S[ain]t-Paul-sur-Ubaye. À partir de ce moment-là jusqu'à l'arrivée à Guillestre, c'est magnifique tout le temps. Au col de Vars un berger gardait un immense troupeau de brebis. Tout de la même couleur, la terre, l'herbe, le berger, les brebis. Briançon, quelconque. Le Lautaret, le massif de la Meije, c'est le drame. C'est la montagne cruelle. Paysage dantesque.

Le contraste est d'autant plus frappant quand ensuite on arrive dans le Dauphiné, riche, extraordinairement vert et riant. Grenoble, ville sympathique, vivante, propre. Musée très intéressant. En place d'honneur, le conservateur qui se pique certainement de "modernisme" a mis les deux statues de Bourdelle la Force et la Liberté. Vues ainsi, loin de l'ambiance des Salons, ces deux figures sont encore plus mauvaises, fausses à tous les points de vue. Une salle "moderne" renferme des toiles de Bonnard, Matisse, etc. Comme c'est faible et quelconque ! Non, décidément, ce ne sont pas ces pauvres gens-là qui représentent la peinture française contemporaine. Quelle pauvreté ! Comme ils se répètent [29] ! Comme ils s'en tiennent chacun à leur petit procédé ! Et je me demande si ce M. [Andry-]Farcy[30] le conservateur du musée de Grenoble, n'est pas un mystificateur dans le genre de Gibert. Seulement Gibert est plus original parce qu'il cherche dans Marseille des inconnus, et moins cher parce que les hommes de la bande Bernheim doivent vendre cher leurs peintures au musée de Grenoble, tandis que les cheminots révoqués de Marseille, n'ont certainement pas de bien grandes [31] prétentions.

Nous avons fait quelques achats de meubles, dont je suis ravi.

La défaite de Carpentier me désole.

27 [septembre 1922 Boulogne]

Retrouvé l'atelier avec plaisir. Mais ne me suis pas encore remis au travail. Je ne sais par quel bout m'y mettre. Je traîne un peu. Il en est toujours ainsi lorsqu'on revient[32] de voyage.

Après-midi, au conseil de la Coopération. Toujours aussi peu intéressant. Roger-Bloche, comme moi, aspire au jour où il pourra liquider cette affaire-là.

Passé chez Helms, rue Bonaparte, pour lui commander Thucydide et la Vie de Périclès par Plutarque. Ce sont des phrases de Périclès que je vais graver sur le monument de l'École normale.

Mais ce que tous ces gens qui s'agitent aujourd'hui autour de l'idée sportive sont insupportables. Au Sporting-Club, en formation, on me demande encore des bronzes. C'est de plus en plus "le faire sur place". Encourager[33] avec cet excès les arts et les artistes, c'est favoriser les médiocres et essouffler les bons.

Écrit à Carpentier une lettre de consolation.

28 [septembre 1922]

Desprez m'a apporté les épreuves agrandies des dessins du Temple. Le Mur du Héros gagne beaucoup. Je ne dessinerai pas sur les épreuves, mais je mettrai des calques et ferai ainsi des dessins d'une taille excellente.

Mais quand, mais quand ne pourrai-je travailler qu'à cela ? Évidemment, c'est assez avancé, comme mise en place des idées, des sujets. Tout est à faire quand même. Il faut sept ou huit ans d'une vie entièrement consacrée à cela pour le réaliser.

Mais j'ai aujourd'hui préparé l'armature de la statue du duc de Chevreuse.

29 [septembre 1922]

Bien enlevé aujourd'hui la mise en place de la statue du duc de Chevreuse.

Chabert, cet architecte de Nîmes, est venu me raser un peu avec son monument aux Morts pour les environs de Nîmes. Il a tellement insisté que j'ai dû finir par accepter de le faire.

Ladislas est venu nous apprendre que Madame Bulteau venait de mourir d'une attaque. C'est un grand chagrin pour nous. Mais nous pensons surtout à ce pauvre Gonse, pauvre épave qu'elle avait littéralement sauvé du naufrage, qui abritait sa faiblesse sous sa force, à cette pauvre petite princesse de Chimay[34] qui l'adorait. Personnage très curieux et remarquable que Mme Bulteau. D'abord extraordinairement intelligente. Une volonté d'homme. Et surtout une fidélité profonde à ses amis[35], elle les voyait tous plus nobles et plus grands qu'ils n'étaient, que des êtres humains ne peuvent être.

30 septembre [1922]

La statue du duc de Chevreuse avance remarquablement vite, et j'ose écrire : bien. Je l'habille de ce joli costume d'officier à larges poches, introduit en France par les Anglais durant la guerre. Et je le coiffe du cuir mou[36] des aviateurs. Cela fait très bien. Cette statue pourra avoir du style.

Rue Bizet, je trouve le commandant Ceillier, amaigri, en convalescence d'une opération. Toujours aussi charmant. Auprès de lui[37], Monsieur et M[ada]me Wibout, propriétaires d'une grosse entreprise au Maroc. Dans la conversation Ceillier parle de mon Tombeau du soldat, et Madame Wibout me dit que l'on va élever un monument aux Morts de Tourcoing, que son père est très puissant à Tourcoing, qu'il faut donc que je présente ce projet au concours qu'ouvre cette ville. Le ferai-je ?

Dans le salon rempli de tant de bibelots aimés, trouvés de-ci de-là au cours de voyages, dans le coin où si souvent nous avons bavardé [38] tard avec Madame Bulteau, je trouve réunis Gonse, Dethomas, la princesse de Chimay et Mme Francillon. Dans la salle à manger le cercueil est couvert de fleurs[39]. Sauf chez Mme F[rancillon] on sent chez les trois autres un chagrin immense et profond. Gonse surtout est pitoyable. Nature fine et faible, d'une sensibilité excessive, il s'était attaché avec une passion filiale à cette autre sensibilité qu'était Madame Bulteau, mais sensibilité pleine de force.

Une fois de plus, dans cette maison meublée pour elle, meublée par elle devant le cercueil de cette femme que des amis pleurent plus sincèrement que des parents, de cette femme sans famille qui avait su se faire une famille de ses amis, je pensais à la fragilité de la vie, et pourtant nous nous conduisons toujours et quand même comme si nous ne devions mourir jamais. Quel est l'homme intelligent, aussi âgé soit-il, s'il a conservé son intelligence qui ne s'écrie, lorsqu'il se sent touché à mort : "J'avais encore tant de projets !"

 

[1]    Suivi par : "d'une part", raturé.

[2]    Suivi par : "d'autre part", raturé.

[3]    Suivi par : "d'une part l'ancien esprit national", raturé.

[4]    Suivi par : "Il ne s'agit pas de sculpter", raturé.

[5]    Au lieu de : "ou bien les dates événe[mentielles]", raturé.

[6]    Augustin Thierry, Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers état, Paris, 1853.

[7]    Au lieu de : "pour le développement de la lutte pour les progrès civils et politiques", raturé.

[8]    Au lieu de : "dans cet agrandissement", raturé.

[9]    Au lieu de : "mettre là", raturé.

[10]  Suivi par : "les trois premiers", raturé.

[11]  Au lieu de : "sans doute", raturé.

[12]  Suivi par : "La France échappant au joug de l'Angleterre pour toujours", raturé.

[13]  Suivi par : "dont on peut dire que", raturé.

[14]  Hôpital français de Buenos-Ayres (Monument aux morts del’).

[15]  Boulogne-Billancourt (Monument aux morts de).

[16]  Il s'agit d'un monument aux morts pour Gallargues.

[17]  Au lieu de : "ça pourrait être", raturé.

[18]  Suivi par : "à ceux-ci comme à la plupart des autres", raturé.

[19]  Au lieu de : "Comme un cheval mal conduit, ils brisent leurs brancards", raturé.

[20]  Suivi par : "Car s'il n'y a pas de chef...", raturé.

[21]  Suivi par : "de nos plus lointains ancêtres", raturé.

[22]  Précédé par : "Mais", raturé.

[23]  Paris, 1920.

[24]  Au lieu de : "nous les considérons", raturé.

[25]  Philippe Barry Martin-Delongchamp.

[26]  Précédé par : "Ce matin, monté dans", raturé.

[27]  Au lieu de : "la petite folie", raturé.

[28]  Suivi par : "Ça sera cher, mais ça doit en", "Pour clôturer", raturé.

[29]  Suivi par : "C'est quand même très grave", raturé.

[30]  Dans le manuscrit : "M. Fazy ( ?)"

[31]  Au lieu de : "d'aussi fortes", raturé.

[32]  Au lieu de : "C'est toujours comme ça quand on revient", raturé.

[33]  Au lieu de : "En vantant", raturé.

[34]  Hélène de Brancovan, princesse Alexandre de Caraman-Chimay.

[35]  Suivi par : "une façon de les", raturé.

[36]  Au lieu de : "casque", raturé.

[37]  Suivi par : "un ménage de", raturé.

[38]  Suivi par : "en petit comité", raturé.

[39]  Suivi par : "Ils sont là tous les quatre", raturé.