Août-1922

Cahier n°14

1 août [1922]

Pendant mon voyage de retour de Villerville à Paris, lu le Dernier viking de Bojer[1]. Livre remarquable. Un grand chef-d'œuvre. Après La Grande Faim[2] c'est le second livre remarquable que je lis de Bojer. Je vais m'acheter tous les livres qui ont paru en traduction. Voilà un homme à grandes idées. Voilà un homme qui sait regarder la vie autour de lui. Il sait se mettre dans la peau de ses personnages. Il paraît d'ailleurs, que tout jeune, ce Bojer, enfant trouvé, s'engagea comme mousse et fit ces fameuses pêches à la morue. Ayant une fois failli périr dans une effroyable tempête, il ne reprit jamais plus la mer.

2 [août 1922]

C'est une très jolie fille que cette Lily Werner, qui me pose pour le buste de H[ubert] de Fels. Elle est toute jeune, mais son visage allongé, déjà très marqué par son âge, me donne une bonne construction. Mais son jeune corps est merveilleux, torse mince, jambes plutôt un peu fortes. Elle fera tout à fait mon affaire pour le Cantique des cantiques.

Travaillé l'après-midi au monument du Maroc[3]. Reçu la visite d'un lieutenant du 12° cuirassier, M. Demangeot, qui, enfin, a su me faire la coiffure des goumiers. C'était le seul point incertain dans mon monument. Maintenant tout est trouvé. Ce monument peut très bien être terminé dans une quinzaine de jours.

En fin de journée, chez Mme Mühlfeld, de passage à Paris avant son départ pour Aix. La malheureuse a un [furoncle] ou une furonculose. Il y avait là quantité de gens, dont Valéry et Anna de Noailles, brillante comme toujours, qui laisse de plus en plus percer une admiration sans limites pour elle-même. Elle est drôle.

3 [août 1922]

Travail pas très intéressant. Ce buste du jeune H[ubert] de Fels. L'après-midi au bas-relief de Buenos Aires.

Perdu pas mal de temps à assister au graissage de la Ford de Benjamin, qui partait pour Biarritz. En fin de journée visite à Mme Colonne. Elle voudrait faire ériger[4] le monument de son mari dans le Trocadéro. Elle n'y arrivera pas. Je l'oriente de nouveau vers le Châtelet. C'est le seul endroit où elle ait chance d'aboutir.

Bigonet venu dîner. Très content de lui, Bigonet. Je suis un peu fatigué. Il m'a un peu agacé. En vérité il m'agace depuis longtemps. Terribles ces médiocres à la fois vaniteux et intrigants.

4 août [1922]

Je suis tout à fait content de mon esquisse : le Concert, qui fera pendant, à Voisins, à la Becquée. Ça s'arrange bien. Ce sera drôle. Ce sera très amusant à exécuter. Je crois que ce sera très amusant à regarder. C'est le but de travaux de ce genre.

Mais je ne l'ai pas montré à Mme de Fels quand elle est venue tout à l'heure, voir le buste de son fils. J'ai travaillé sur ses indications. Elle est partie assez contente.

Soirée de correspondance. J'ai donné ordre aux carrières de Lens de faire l'expédition des pierres à Casablanca. Voilà le monument qui entre dans sa période d'exécution définitive.

Terriblement nerveux ce soir. Je suis irrité. J'en veux à je ne sais qui pour je ne sais quoi. Je sens que je ne vais pas dormir. Le mauvais sommeil, la maladie de tous les artistes !

5 [août 1922]

Avant de prendre mon train pour Villerville [5], travaillé à la pierre du monument de S[ain]t-Paul[-sur-Ubaye] . Cette pierre a été complètement éreintée par le praticien que M. Landucci avait mis dessus. J'ai bien du mal à rattraper les bêtises faites. Je pars pour Villerville. Je ne suis pas content. J'ai tant à faire ici.

8 [août 1922]

Le séjour à Villerville m'a fait du bien. Il a plu tout le temps. Ça ne faisait rien. J'ai pu patauger sur la plage, et nous avons même fait avec Marcel Cruppi et les enfants une remarquable pêche aux crevettes. Lily est revenue avec moi. Malgré que je sois un solitaire, je suis heureux de l'avoir ici avec moi, un peu seulement pour moi. Les petites enfants, c'est terriblement absorbant.

Lu dans le train le dernier volume de Colette de Jouvenel : La Maison de Claudine. C'est bien. Pas si bien que Chéri. Il y a quelques chapitres amusants. Mais je n'aime pas beaucoup cette mise en littérature de ses sentiments intimes, surtout de ceux de ses parents. Mais l'enfant aux cimetières en carton, très amusant [6].

Durant notre séjour à Villerville, avons été voir les Artus à Cabourg. Je l'aime bien Artus. C'est un grand artiste. Il poursuit un but élevé. Il regrette ses œuvres légères. Il a tort : Cœur de moineau [7] est un petit chef-d'œuvre, sensible et charmant. Mais ses derniers livres, en effet, sont d'une autre envergure. Je les aime complètement. Il travaille maintenant à un quatrième volume de cette série qui s'appellera : La Chercheuse d'Amour[8].

La promenade en auto pour aller à Cabourg et en revenir a été très agréable. Je n'ai pas revu sans émotion Villers-sur-Mer.

9 [août 1922]

Je n'ai pas déragé, ce matin, chez Landucci, en travaillant au bas-relief de S[ain]t-Paul[-sur-Ubaye]. Je le sauve tout de même. Mais ce n'est pas sans énormément de mal.

Je me suis consolé l'après-midi en travaillant au Concert. Ce n'est pas dans ma manière habituelle. Mais ça m'amuse énormément.

Visite de Pater, avec M. Lernond et un autre Français d'Argentine. Ils ont été très contents. Je les ai emmenés à Billancourt voir le marbre de la statue[9].

10 août [1922]

Lily profite de sa tranquillité pour mettre de l'ordre dans nos affaires et faire des comptes. C'est effrayant ce que nous dépensons d'argent. Heureusement j'en gagne beaucoup. Si les choses pouvaient continuer comme cela pendant cinq ou six ans encore, nous serions à l'abri du besoin, je veux dire que je pourrais prendre bien moins de commandes et consacrer l'argent que je gagnerais uniquement à l'exécution du Temple.

Pendant que Lily fait ses comptes, moi je fais la liste de tout ce que je voudrais terminer avant mon départ pour Lamaguère. Et voici : Il faudrait que je finisse : 1. esquisse le Concert  ; 2. esq[uisse] la Becquée (variante pour Voisins) ; 3. le P[oste de] C[ontrôle] (École normale) ; 4. les lettres ; 5. les sciences (École normale) ; 6. médaille du docteur Arnozan ; 7. revers de la dite médaille (scène d'Hôpital) ; 8. buste de H[ubert] de Fels ; 9. b[as-]r[elief] de Buenos Aires ; 10. finir les retouches au b[as-]r[elief] de S[ain]t-Paul[sur-Ubaye] ; 11. monument de Casablanca ; 12. esq[uisse] du monument de Boulogne (pas encore commencé) ; 13. Retoucher les cires pour Barbedienne (la Leçon de musique, Dionysos).

Quelle besogne ! Je viens de me faire mon emploi du temps. Volonté tendue pour le suivre sans flancher. J'y arriverai.

Les Fantômes sortent du moule. Impression bonne.

11 [août 1922]

Visite de Linzeler. Très emballé par le Concert. Je crois que je vais essayer d'éditer cela avec lui, comme surtout de table.

J'ai presque achevé les retouches au b[as-]r[elief] de S[ain]t-Paul[sur-Ubaye]. J'y retournerai dimanche matin, et finirai.

La maison est de nouveau en rumeur. Les enfants sont là pour deux jours, avant de partir pour Lamaguère.

12 [août 1922]

Prost et sa femme sont venus nous voir ce soir, comme les Fantômes sortaient complètement du moule. J'ai découvert dans le jardin les deux premiers. Je crois réellement que tout va bien, sauf l'Homme à la pioche. La tête est trop grosse. Mais je crois que le reste de cette figure-là n'est pas bien non plus et qu'il faudra la recommencer complètement. Je ne le ferai que lorsque les deux autres statues seront terminées, quand tout le groupe sera terminé. Le temps est trop mauvais pour que j'installe mon affaire dans le jardin. Quand le monument du Maroc[10] sera terminé, je le ferai installer dans l'atelier de la rue Darcel.

13 [août 1922]

Je viens d'embarquer tout mon monde pour Lamaguère. La maison est de nouveau silencieuse. Je me propose de travailler terriblement, de suivre rigoureusement mon tableau de travail.

Si je termine tout ce que je veux terminer avant de partir pour Lamaguère, à mon retour il me restera à faire :

Les 5 bas-reliefs pour Casablanca[11]; les 5 bas-reliefs pour le monument Darracq ; 11. le buste de Mme de Boisgelin ; 12. finir le buste du docteur Gosset ; 13. la statue du duc de Chevreuse ; 14. 15. les deux groupes pour le comte de Fels ; 16. les deux derniers poilus des Fantômes ; 17. le Bouclier ; 18. le Prométhée ; 19. le buste du petit Marcel ; 20. esquisse pour le monument du Brésil.

C'est encore un rude programme. Il faut aussi espérer qu'il me viendra de nouvelles commandes intéressantes. Évidemment, un mois de repos ne me fera pas de mal. Car dans ce programme il y a sept morceaux excessivement importants qui sont :

La statue du duc de Chevreuse ;

les deux groupes pour Voisins ;

le dernier groupe des Fantômes ;

le Bouclier ;

le Prométhée ? Mais le ferai-je ?

Et l'esquisse du Brésil.

Un de ces soirs, je vais m'amuser à dresser la liste complète de mes œuvres, à ce jour. Je crois que cela doit commencer par faire un bagage déjà important.

14 [août 1922]

Très bonne journée de travail, matin à l'esquisse : le Concert, avec Franciosa. Même pour une toute petite esquisse comme celle-là, le modèle est utile. Cette note de nature et de vérité fait très bien. L'après-midi, au poilu du monument de Casablanca. Pinchon m'a réellement bien avancé le travail. Il y a à reprendre. Mais beaucoup de bonne besogne est faite et très bien faite.

Les nouvelles de Londres sont très mauvaises. Lloyd George et Poincaré n'arrivent pas à se mettre d'accord. Les deux points de vue qui font que les deux hommes ne s'accordent pas sont les suivant : Lloyd George pense que l'on doit faire confiance en l'Allemagne, tabler sur sa bonne volonté, donc lui accorder les délais qu'elle demande, sans rien exiger momentanément. Point de vue Poincaré : Il n'y a pas à compter sur la bonne volonté de l'Allemagne. On ne peut pas avoir confiance dans ces gens-là. Donc aucun délai sans prendre des gages.

D'un côté, politique sentimentale, de souplesse. De l'autre, politique classique, politique de force. Lorsque je lis les journaux, ma première impression est d'irritation vis-à-vis de Lloyd George. Ses manières sont blessantes, presque injurieuses et irritantes. Mais tout de même, n'a-t-il pas raison de vouloir essayer une autre politique que la force, la chicane, les manières notariales ? Depuis des siècles le monde a expérimenté cette politique là. On pourrait peut-être en essayer d'une autre.

15 [août 1922]

Je viens de passer un bon moment à regarder, au jour tombant, les deux petites esquisses que j'ai presque terminées pour le comte de Fels. J'en suis t[ou]t à fait content. Ce sera un plaisir d'exécuter ces deux groupes. Pourvu que le comte de Fels ne marchande pas trop le prix que je veux lui demander. De manière à ce que je puisse y travailler t[ou]t à fait heureux, faisant de mon mieux avec la satisfaction[12] d'une juste rétribution. Petite modification apportée à la Becquée ; très heureuse. Change nettement le premier groupe, en l'améliorant même. Travaillé aussi, trois heures dans l'après-midi au mon[umen]t de Casab[lanca]. J'aurais voulu ce soir dresser cette liste complète de toutes mes œuvres, depuis les toutes premières dont je me rappelle. Je n'en n'ai pas le temps. J'ai au moins quinze lettres à écrire. Je vais m'en débarrasser. Demain je serai libre et le ferai.

16 août [1922]

Ladislas, Lily et Paulette et Wanda sont venus me surprendre aujourd'hui, retour de Biarritz, allant à la Foulonnerie. Je leur ai montré les nouvelles esquisses pour Voisins. Succès unanime. J'ai écrit au comte de Fels pour lui demander de venir les voir.

Guère travaillé, aujourd'hui, ayant dû aller à Paris pour des rendez-vous que j'ai tous ratés ! Achevé de mettre mon courrier au courant. C'est fait. Le Maroc à lui seul m'a demandé quatre lettres. Mais si celles que j'ai écrites m'ont embêtées, j'en ai reçu deux qui m'ont fait grand plaisir : une de Schaffhouse, lettre officielle où le président de Ville me remercie du monument ; une autre de Riou, exquise, mais qui malheureusement ne me donne pas de bonnes nouvelles de Mme Blumenthal. Son médecin passe son temps à la charcuter dans le nez sous prétexte de sinusite. On semble l'abîmer à plaisir : "C'est effrayant ce que bien souvent les gens riches sont mal soignés." M'avait dit un jour Gosset.

Après avoir accompagné Ladis et Lily à leur tramway, fait un tour à la petite foire qui se tient avenue Victor-Hugo. Foire familiale. Aussi [13] ça sentait bien mauvais ! Suis entré dans une boutique de "Danses orientales". Quel beau tableau il y avait à faire ! Ces filles, dont l'une était fort jolie, dans leurs costumes orientaux, faisaient la danse du ventre devant ce brave peuple de faubourg, gens en casquette, sans faux col, vieilles braves femmes, vraiment contraste curieux. Boutique jaune. Une mulâtresse en costume violet accompagnait les danses sur une grosse caisse. Sur un fond jaune, cela seul valait un tableau. En second plan un pianiste.

Boyer commence le montage des Fantômes dans le jardin. Je ne les y laisserai pas à cause de la pluie. Mais je vais tout au moins me rendre compte de l'effet de loin. Ensuite, je les ferai rentrer à nouveau, après avoir noté les corrections à faire. Dur, rude travail, ingrat. Quand il sera fini, je me sens l'énergie d'en recommencer un autre. Mais que tout ça coûte cher ! Je frémis. Travailler tant. Recevoir tant d'argent et en garder si peu !

Reçu coup de téléphone d'un inconnu qui doit venir me voir demain pour une statue à faire pour les Indes.

18 août [1922]

Reçu aujourd'hui la visite de MM. Van Praag. Ils m'apportaient la photographie d'une miniature persane du XIIIe représentant un maharaja à cheval, dans un de ces merveilleux vêtements de conte des Mille et Une nuits. C'est de ce personnage qu'il s'agirait de faire la statue. Pour le moment on me demande[14] d'étudier un prix qu'on télégraphiera là-bas. Espérons que cela s'arrangera. Voilà qui me sortira encore des monuments de la guerre. Et puis, ce ne sera certainement pas mauvais financièrement.

Pourtant à propos des monuments de la guerre, je ne crois pas avoir le droit de dire du mal des Fantômes. Ils sont aujourd'hui dans le jardin. Boyer en a fini le montage aujourd'hui. Bien que beaucoup de choses demandent à être mises au point, une tête à être recommencée, que le rapport du premier et du deuxième plan ne soit pas juste (trop d'éloignement en ce moment), etc., le groupe fait déjà bien. Ces deux MM. V[an] P[raag] et les deux jeunes femmes qui les accompagnaient, étaient impressionnés. Une des deux dames est une de mes anciennes élèves de chez Julian et c'est elle qui a engagé ces deux messieurs à fixer leur choix sur moi.

19 août [1922]

Dure journée de travail. J'avais passé une mauvaise nuit. L'insomnie, l'ennemi des artistes. J'avais mal à la tête, ce qui m'arrive rarement. Beaucoup travaillé quand même. J'ai terminé[15] le bas-relief du monument de Buenos Aires. Mais l'après-midi surtout m'a fatiguée, le monument de Casablanca. Heureusement ça avance aussi. Je suis rentré vers 5 h, tout à fait éreinté, me suis étendu une demi-heure ; après, cela allait mieux. Je suis descendu et ai composé pour Lélio le bas-relief : les Grenades, que je vais faire à l'École normale en remplacement du P[oste de] C[ontrôle], qui ne faisait pas bien, pas très intéressant. Cette composition vient bien. Mais je ne pourrai pas, avant de partir, avoir achevé les deux autres : les Lettres et les Sciences. Je m'y suis mal pris pour ces deux-là. J'aurais dû les exécuter avec le morceau du centre.

Enfin, fait du courrier, dont une longue lettre à Mme Blumenthal.

20 août [1922]

Passé une horrible nuit. Mal de tête comme j'en ai rarement eu. Mais la journée n'a pas été mauvaise. Travaillé à la Becquée (variante pour Voisins). Enfin, ce soir elle est aussi bien que le Concert. J'ai là deux esquisses qui m'enchantent. Je suis sans nouvelles du comte de Fels à qui[16] j'ai écrit pour l'aviser que j'étais prêt.

Reçu ce matin la visite de Taillens. Je lui ai montré le cahier bleu. Il en a été très frappé. Je lui ai demandé de me faire des dessins de l'architecture. Il va revenir mercredi soir et nous allons travailler un peu ensemble. Et pendant que je serai absent, il me mettra des dessins au point.

Après midi, visite des Hermant, très emballés :

— Tout est de premier ordre, a dit Hermant.

Il m'a donné un très bon conseil pour le Bouclier, l'arrangement des médaillons : colonies, le travail, l'agriculture, les lettres et les arts. Comme Taillens et comme moi-même, il a trouvé moins bien l'esquisse de la Becquée que l'esquisse du Concert. Mais après leur départ, j'ai trouvé le point faible. C'est corrigé. Je viens, avant d'aller me coucher, de voir l'effet à la lumière. C'est gagné. Les deux motifs se valent. Je me réjouis de voir cela un jour réalisé et d'y travailler bientôt.

Quelle vie magnifique que la vie d'artiste ! Je me suis rarement senti mon cerveau en telle puissance. Je ne demande qu'une chose : du temps. Ne pas être bousculé par des dates. Je pense à Flaubert, qui de son coin de Croisset donnait rendez-vous à son amie, et parce qu'il avait recommencé un chapitre du livre en train, arrivait trois mois après. Combien je le comprends. À ce point de vue l'artiste doit avoir une âme de musulman pour lequel le temps ne compte pas. Je sais bien. Les années s'accumulent quand même. Un jour on tombe. On avait des projets pour plusieurs existences humaines. Mais si on a travaillé sans penser au temps, on a achevé au moins des œuvres dont on est tout à fait content. Quel est l'homme qui meurt en ayant achevé son œuvre ? Les médiocres. Pas les grands, pas ceux qui rêvent au-delà de la besogne quotidienne[17]. J'envie la richesse qui permet de travailler libre. N'y pensons pas. C'est impossible. Mon sort n'est pas à plaindre. En attendant, je m'étais fait un programme, un emploi du temps, jour par jour, presque heure par heure. Je ne l'ai pas rempli. Cette espèce de bureaucratisation de l'art est décidément impossible. J'avais besoin d'une dizaine de jours encore ici. Mais, par cette rigoureuse méthode cependant, j'arrive à fournir un travail considérable. J'espère dormir cette nuit.

Pour l'histoire, il faut que je note qu'aujourd'hui, à déjeuner, Adèle m'a fait un plat d'écrevisses formidables. Je m'en souviendrai longtemps. Comme je la félicitais :

— C'est pour désennuyer monsieur, me dit-elle avec une si bonne expression de son beau visage.

21 août [1922]

J'ai encore changé le groupement des gosses de la Becquée. Maintenant ils s'équilibrent bien avec le Concert. Et puis ça fait un bibelot bien différent de la 1ère Becquée. Peut-être est-ce mieux ? En tout cas ça n'est pas plus mal.

Déjeuner chez Jean Vignaud. Gentil ami. Sa femme est intelligente. Elle me dit :

— Un vrai amant ne doit rien avoir d'autre à faire que d'aimer.

Il y avait M. et Mme Mège, lui, peintre de la maison Pathé, elle, femme fort belle aux bras magnifiques, M. Legrand, conseiller d'État chez Maginot, et un M. Giacometti. On a parlé de Clemenceau. Il paraît que c'est vrai qu'il fut entretenu jadis par le gouvernement anglais. Cela se passait au moyen des divers journaux qu'il dirigeait. Ces journaux tiraient à 1 500 exemplaires. Mais Clemenceau touchait ses 15 000 F par mois. Il est faux de dire que Mandel est coulé dans la Gironde. Il y est excessivement puissant et sera, certainement réélu. Mais ça n'est pas intéressant.

Ce qui est intéressant, c'est de travailler comme je travaille, avec, par moments, cette joie profonde de la certitude de faire quelque chose de bien. Il n'y a que nous qui connaissions ce bonheur, tandis que nous travaillons, de voir d'avance réalisé dans la matière définitive l'œuvre en cours. J'ai cette jouissance particulière en travaillant à ces deux petites esquisses pour Voisins. Je les vois tout à la fois en grand, en marbre et en pierre, à leur place, et aussi dans la petite taille, en bronze, bien terminées, patinées comme ces beaux petits bronzes de la Renaissance. Je crois que ça va faire des bibelots qui auront du succès.

Le monument de Casablanca vient bien. Et j'ai bien fait de recommencer le bas-relief de Normale[18]. Le nouveau, représentant des lanceurs de grenades, fait très bien. L'inauguration de ce monument sera intéressante.

Je viens de passer près de deux heures à établir les prix de ce projet de statue équestre pour les Indes. Pourvu que cette commande réussisse. Sujet merveilleux.

Mais ce que je vais surtout terminé, c'est le Bouclier. Il faudrait vraiment que je m'y mette à fond. Quelle vie intense que la mienne, en ce moment. Heureusement, je me sens de nouveau bien, pas nerveux, solide et gai, marchant avec mes forces naturelles, sans excitant. Ce qu'il faudrait que je trouve maintenant, avant de partir à Lamaguère, ce sont les deux derniers bas-reliefs de Normale : les Lettres et les Sciences. Ceux de l'esquisse ne me plaisent pas. Je trouverai. Comment trouve-t-on [19] ?

23 [août 1922]

Hier soir, dîner chez Landucci. J'avais emmené Émile Pinchon. Nous nous sommes bien amusés. Pinchon était bien. Il roulait vers la bonne amie du père Landucci de gros yeux blancs.

Bonne journée de travail hier à la Becquée, monument de Casablanca. Aujourd'hui toute la journée, médaille du doct[eu]r Arnozan. Comme l'autre fois, il est arrivé chez moi directement en descendant de son train. Il a posé depuis 9 heures ce matin jusqu'à 5 h[eures de] l'après-midi. Il n'en pouvait plus !

24 [août 1922]

Fini la médaille Arnozan. J'ai eu tort de la faire en cire. En terre, c'eût été plus vite et mieux. Mais je crois que ça gagnera en plâtre. Drôle de tête, cet excellent homme.

Passé beaucoup de temps hier soir et aujourd'hui à établir le prix que m'avaient demandé ces MM. Van Praag, pour la statue du prince Indien, le Sevagi. Très ennuyeux de donner[20] ainsi des prix, sans avoir fait d'esquisse. Été l'après-midi porter les prix rue La Fayette. Suis un peu agacé ce soir. J'aimerai bien que cette affaire-là réussisse. Ces indiens sont paraît-il très marchandeurs.

Content du bas-relief des Grenadiers de l'École normale, mais je ne sais pas encore quoi faire pour les Lettres et les Sciences. Les bas-reliefs de l'esquisse ne me plaisent pas du tout.

25 [août 1922]

Excellent état. Bien travaillé le matin à l'esquisse de Boulogne[21]. Mais la petite Lily Werner est trop mince et trop frêle pour le sujet. Le renseignement est quand même suffisant pour que je me rende compte que le parti est bon. Après-midi à Casablanca[22] qui se finit. Pinchon m'a donné un vrai et bon coup de main.

De bonnes idées pour le Bouclier et pour les deux motifs des coins supérieurs du monument Normale. Hermant m'a mis sur une très bonne voie pour l'arrangement des petits médaillons du Bouclier. Dans les vides assez grands que donnera cette disposition nouvelle, je sculpterai des motifs ayant rapport aux travaux de la ville et des champs, aux arts et aux lettres, aux colonies. À la place où sont actuellement évoqués ces sujets, je rappellerai l'histoire des communes, qui est le développement du régime parlementaire. Mon Bouclier deviendra plus que jamais une pièce d'art et tout à la fois une pièce de synthèse historique. Mais je voudrais bien pouvoir me mettre à l'achèvement de ce travail.

Pour Normale, j'ai décidé de changer les sujets : les Science et les Lettres. Je vais continuer le même bas-relief : la Paix, qui remplira, sans interruption tout le couronnement. D'un côté des jeunes filles et des enfants cueillant des fleurs, de l'autre côté des fiancés, et des enfants. L'introduction de petits fragments de la dernière zone de la Porte des Âges du Temple.

Visite de Marcou, pour le bas-relief de Mexico. Très content. Je lui ai dit combien il était regrettable, étant donné la somme qui avait été réunie d'avoir exécuté un monument composé de copies, mon bas-relief n'étant qu'un arrangement du monument de Bordeaux.

26 [août 1922]

M. Leblanc-Barbedienne est revenu aujourd'hui. Nous voici d'accord. Et je vais essayer avec lui. Il me prend pour commencer le Pugiliste et le monum[en]t Wilbur Wright.

Reçu lettre de Lily de Lamaguère. Ma pauvre chère Lily, me dit qu'elle est triste, qu'elle croit que je lui en veux ! De quoi ? Pour quelles raisons ! Si je ne devais partir demain et la revoir lundi je lui répondrais que si je lui en veux, c'est pour les mêmes raisons que j'en veux à l'aiguille d'une montre de tourner et de marquer l'heure inexorablement, ou au soleil de se coucher et de me forcer de m'arrêter dans mon travail, à moi-même de me sentir parfois fatigué et nerveux. Je regrette de partir demain, évidemment, mais je suis bien heureux de vous retrouver tous.

Écrit beaucoup de lettres, dont une à Madame Nénot.

Refusé à Foltzer de Bayonne de me mettre sur les rangs pour une statue à élever à l'impératrice Eugénie. Cette personne mérite tout le contraire d'une statue. Je le lui ai dit gentiment. J'espère qu'il ne m'en voudra pas...

30 août [1922] Lamaguère

Obligé de m'occuper de l'aménagement du monument de Labarthe-Inard. Ces paysans paresseux n'ont rien fait. J'aimerais ne plus avoir à m'occuper de tous ces petits détails. Lire et me reposer et me promener avec Lily et mes petits, ou seul avec Lily.

Je viens de faire le relevé, dont je ne crois pas avoir oublié beaucoup de choses, de mes œuvres complètes :

 

1890-1893. Pendant que j'étais encore à Rollin [23] :

 

1. Lully ;

2. Buste de Caroline Blanchet (enfantin) ;

3. César de Bazan (enfantin) ;

5. Buste de Mme Auger et de sa nièce (alors Mme É. Blanchet. Enfantin) ;

6. Médaillon de Madame Auger ;

7. Médaillon de Monsieur Hipp[olyte] Blanchet ;

8. [Médaillon de] Madame[Hippolyte Blanchet] ;

9. Buste de Monsieur Auguste Blanchet ;

10. Buste de Henri Barbusse ;

11. "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front".

 

1893-1900. École des beaux-arts jusqu'au prix de Rome :

 

12. Buste de Alice Messener (Mme Henri Landowski) ;

13. [Buste] de Madame Léon Messener ;

14. [Buste] de Mlle de la Blanchetais (Mme Vieuxtemps) ;

15. [Buste] de Maroussia Oléanine ;

16. Homère chantant aux bergers (esquisse d'École) ;

17. Polyphème ;

18. Pour la Chimère (esquisse) ;

19. [Pour la Chimère] marbre chez Ladislas (prix Chenavard) ;

20. La jeune malade (esquisse) ;

21. Buste de Robert Oppenheim, doct[eur] ;

22. Buste de Jean Vieuxtemps ;

23. Buste de Wanda (marbre et bronze) ;

24. Phèdre (esq[uisse] d'École, prix Saugel) ;

25. esquisse d'après la chute d'un ange ;

26. [esquisse d'après la chute d'un ange] ;

27. Buste de M. Johnston ;

28. David combattant (g[rand] prix de Rome) ;

29. Prométhée enchaîné par la Force et la Violence ;

30. Les Trophées (esquisse détruite) ;

 

1900-1906 Séjour à Rome :

 

31. Buste de Nadia Angeli ;

32. Le Haleur. Buste ;

33. Les Haleurs, esquisse ;

34. Le Petit roi captif (esquisse) ;

35. Les Débardeurs, 1er envoi de Rome. Détruit ;

36. Les Émigrants, esquisse ;

37. Le Héros (1ère esquisse) ;

38. Buste de Florent Schmitt ;

39. Buste de Madame Henri Marteau (à Genève), marbre ;

40. Buste de Madame Philippe (à Genève), marbre ;

41. La Charmeuse de paons ;

42. Les porteuses d'eau aveugles ;

43. L'adieu (esquisse) ;

44. Médaillon de André Caplet ;

45. Médaillon de Jardé (normalien) ;

46. [Médaillon] de Mme Laporte ;

47. [Médaillon] de Georges Toudouze ;

48. [Médaillon] de P[aul]-L[ouis] Couchoud (Dr Couchoud) ;

49. Buste du Borgne ;

50. [Buste de] la Pierreuse ;

51. [Buste de l']Enfant rieur ;

52. [Buste du] Bûcheron des Abruzzes ;

53. Petit coureur arabe ;

54. Les Fils de Caïn. 1905-1906.

 

1907-1914 :

 

55. L'Architecture (cour du Carrousel) ;

56. Monum[en]t de Rosine Laborde ;

57. Monum[en]t de Francis Thomé ;

58. Buste de Mlle Philippe ;

59. Bédouin à la cruche ;

60. Combat de vautours ;

61. Danseur aux serpents ;

62. Monument Jacquard à S[ain]t-Étienne ;

63. Buste de M. Wolf ;

64. Fronton Institut océanographique ;

65. L'Hymne à l'aurore ;

66. L'Été (groupe pour le Phénix espagnol à Madrid) ;

67. Le Printemps ;

68. L'Hiver ;

69. L'Automne ;

70. L'Abondance ;

71. La Prévoyance ;

72. Aeterni Custodibus Ignis... (Panthéon) ;

73. Statuette de Paulette ;

74. [Statuette] d'Yvonne Behrendt (Mme Joseph Landowski) ;

75. Jeunesse de Flore (Hôtel Pereire à Paris) ;

76. La Chaussure (Galeries Lafayette. Commande de Chedanne) ;

77. La Ganterie [Galeries Lafayette. Commande de Chedanne] ;

78. 81. 4 médaillons pour l'ambassade de France à Vienne ;

82. Le Travail (palais du gouvernement de Sao Paulo del Sol) ;

83. L'Agriculture (id.) ;

84. Les Âges de la vie (id.) ;

85. Statue équestre du roi Édouard VII ;

86. Buste de Madame Maurice de Rothschild ;

87. [Buste] de M. H[enri]-P[aul] Nénot ;

88. [Buste] de Pierre Nénot ;

89. [Buste] de Mme Barry Delongchamp ;

90. [Buste] de Joseph Hollmann ;

91. [Buste] de Jean Gosset ;

92. Buste de Mlle Yvonne Guibourg ;

93. Étude pour la statue du Pugiliste (Georges Carpentier) ;

94. Statuette de Nadine sur cheval à bascule ;

95. Fronton décoratif pour les Gobelins ;

96. Tombeau Vieuxtemps à la Ferté[-sous-Jouarre] ;

97. La danseuse sacrée ;

98. Médaillon de M[aîtr]e Betolaud (bâtonnier) ;

99. Buste de M. Durkheim ;

100. Coligny (Monument de Genève) ;

101. Bocskay ;

102. Guillaume le Taciturne ;

103. Knox prêchant ;

104. Proclamation des droits des Anglais ;

105. Réception des réfugiés de l'Édit de Nantes à Potsdam ;

106. Le Mayflower ;

107. 117. 4 clefs de voûte pour l'Équitable des États-Unis (place de l'Opéra) ;

118. Clef de voûte à l'entrée d'une maison à Levallois-Perret ;

112. La danseuse aux serpents.

 

1914-1918 :

 

113. Buste de Guirand de Scévola ;

114. Médaillon de H. Roger ;

115. [Médaillon] de J[ean]-L[ouis] Forain ;

116. Buste du général commandant à Amiens ;

117. Lily et Marcel (fait à Genève) ;

118. Buste de Nadine [fait à Genève] ;

119. Buste de Despiau (fait à Chantilly) ;

120. Esquisse du Monument à Wilbur Wright ;

121. Le Joyeux Centaure.

1918-1922 :

122. Monument Wilbur Wright ;

123. Buste de Lily ;

124. Statue du Pugiliste (Étude. À dater : 1913-1914) ;

125. Buste de M. George Blumenthal ;

126. Buste de Pierre Bertrand ;

127. La Géographie-Sciences ;

128. La Géographie-Lettres ;

129. Statue le Pugiliste ;

130. Monument de Tourville la campagne (maquette non réalisée) ;

131. Monument du Neubourg ;

132. [Monument aux Morts] de l'Inspection des Finances de Paris ;

133. [Monument aux Morts] de Grand-Couronne ;

134. [Monument aux Morts] des Internes des hôpitaux de Paris ;

135. [Monument aux Morts] de la Faculté de médecine de Bordeaux ;

136. [Monument aux Morts] de Combs-la-Ville ;

137. [Monument aux Morts] de Cépoy ;

138. [Monument aux Morts] d'Annonay ;

139. Buste de Paul Adam ;

140. Buste du maréchal Pétain (1918) ;

141. Esquisse Monument Nieuport ;

142. [Esquisse] Monument Paul Adam ;

143. Esquisse Monument de Casablanca ;

144. Buste de Germain Bouglé ;

145. Esquisse Monument École normale ;

146. Maquette des Fantômes ;

147. 154. Monument de l'École normale (8 morceaux) ;

155. 171. Tombeau Darracq (6 morceaux) ;

172. 173. Monument à Buenos Aires (2 morceaux) ;

164. Le Tombeau du Soldat (esquisse) ;

165. Buste de Madame G[eorge] Blumenthal ;

166. Statue de Farabœuf ;

167. Maquette du Bouclier ;

168. La Becquée (marbre au doct[eur] Legueu) ;

169. La Becquée, esquisse pour Voisins (variante) ;

170. Le Concert, esquisse pour Voisins ;

171. Bas-relief pour Mexico ;

172. Monument de Schaffhouse ;

173. Buste de M. Millerand ;

174. Buste du Dr Gosset ;

175. Le boxeur knock down ;

176. 179. Les 4 évangélistes (statuettes en bois) ;

180. Buste du docteur Brocq ;

181. Médaillon du docteur Brocq ;

182. Esquisse du Monument d'Alger ;

183. Monument de Casablanca ;

184. Le Bouclier ;

185. Les Fantômes.

 

[1]    Johan Bojer, Le Dernier viking, Paris, 1922, traduit du norvégien par P.-G. La Chesnais.

[2]    Paris, 1920, 280 p., traduit du norvégien par P.-G. La Chesnais.

[3]    La Victoire (Monument de la)

[4]    Au lieu de : "faire mettre", raturé.

[5]    Calvados.

[6]    Au lieu de : "c'est merveilleux", raturé.

[7]    Comédie en 4 actes, Paris, 1905, créé à l'Athénée, à Paris, le 5 mai 1905.

[8]    Paris, 1926, quatrième volume de la série des chroniques de Saint-Léonard.

[9]    .Hôpital français de Buenos Ayres (Monument aux Morts de).

[10]  La Victoire (monument de).

[11]  La Victoire (monument de).

[12]  Au lieu de : "conscience", raturé.

[13]  Au lieu de : "Le peuple", raturé.

[14]  Au lieu de : "ces messieurs me demandent", raturé.

[15]  Au lieu de : "J'ai achevé", raturé.

[16]  Suivi par : "pourtant", raturé.

[17]  Suivi par : "qui n'attendent pas la commande pour travailler. Au fond même, pour nous, cette commande en place est une gêne", raturé.

[18]  Ecole normale supérieure (Monument aux morts de l’)

[19]  Suivi par : "Pourquoi trouve-t-on ? En fait, c'est un grand mystère. Quand je suis bien en train, que ça marche, je m'amuse à imaginer que ce n'est pas moi qui travaille, que c'est quelque grand du passé qui me dirige, travaille par moi. Après tout, qui sait ? Cette fiction est peut-être la réalité ?" raturé.

[20]  Au lieu de : "demander", raturé.

[21]  Boulogne-Billancourt (Monument aux morts de)

[22]  La Victoire (monument de).

[23]  Au lycée Rollin.