Janvier_1924

Cahier n°18

1er janvier 1924

Journée des visites annuelles. Chez Mme [de] S[ain]t-Marceaux nous parlons de la future élection à l'Académie des beaux-arts. Très gentille Mme de S[ain]t-Marceaux. Elle fait campagne pour moi, me dit-elle :

— Mais surtout, ne vous faites pas d'illusion.

— Je ne m'en fais aucune.

Chez la comtesse de Béhague, je fais la connaissance du prince Murat, le Marocain. Gros garçon dont le physique répond très parfaitement à la profession qu'il exerce là-bas, celle de commissionnaire en marchandises et de chef de garage.

Chez Coutan, je vois arriver Segoffin. Je comprends les sales caractères, mais à condition qu'ils soient courageux. Celui-là est plat.

2 [janvier 1924]

Repris la Becquée.

Après-midi, M. Aulard. Il me parle de Herriot, homme de grande culture. Son grand sujet est Mme Récamier dont il parle comme s'il l'avait connu. Herriot, notamment, assure qu'elle n'avait pas l'infirmité que lui prête la légende et qui l'empêchait, dit-on, d'avoir aucun rapport amoureux.

3 [janvier 1924]

L'esquisse Déroulède vient décidément bien. L'arrangement que j'ai trouvé pour le socle enrichi, donne une plus grande importance apparente, sans augmenter le volume d'ensemble.

Repris l'esquisse du monument d'Éd[ouard] Colonne. L'erreur de la première esquisse était qu'elle se défonçait complètement au centre. Sans changer le parti général, je sculpte mon bas-relief sur un plan général convexe. Cela va me donner une composition pleine, solide et qui fera très bien en plein air.

Ces visites tous les soirs chez Lombard me fatiguent et me prennent bien du temps. Il va d'ailleurs beaucoup mieux.

5 [janvier 1924]

Encore dans les banques. C'est idiot. À la banque Joordan, attendant pour consulter M. Plum, il y avait une grosse dame tenant à pleins bras, comme on tient un enfant, des liasses de valeurs, de beaux grands papiers couverts d'images, d'écritures et de coupons. Elle serrait tout cela sur son cœur. C'était bien vilain et bien ridicule[1]. M. Plum, de la Banque Joordan, est un monsieur dont le physique ne répond pas au nom. Il est bien installé derrière son guichet et vous reçoit sans vous connaître, en vous serrant la main comme s'il vous reconnaissait, alors que c'est la première fois que vous le venez voir. Il a, à côté de lui, un petit papier avec une liste de valeurs qu'il montre à chacun confidentiellement comme si à chacun il donnait un tuyau particulier. On s'en va content[2].

Passé chez Camille Bellaigue qui m'a lu la réponse que Georges Hüe lui a faite de sa lettre, à propos de ma candidature. Évasive. Il votera pour Dubois, évidemment. Il est en musique, ce que Dubois est en sculpture.

Bien travaillé à la Becquée, à la fillette couchée.

6 [janvier 1924]

Esquisse Déroulède qui, ma foi, m'intéresse presque.

M. Guibourg vient me voir, nous parlons de la vacance à l'Institut.

Chez Besnard l'après-midi. Il me parle aussi de la vacance à l'Institut :

— Vous avez énormément de chances.

Il y a trois jours, il disait à Mme de S[ain]t-Marceaux que je n'en avais aucune. Il votera évidemment pour Jean Boucher.

Petites anecdotes sur Jouvenel. Il paraît que cet étonnant ménage va divorcer. La cause ? Colette s'est amourachée du fils du premier mariage de Jouvenel. Mais cette Phèdre moderne n'a pas trouvé un Hippolyte irréductible. D'autre part, Jouvenel dont les ambitions vont, dit-on, jusqu'à viser la présidence de la République, voudrait une femme plus présentable que Colette. Il sait qu'elle serait un obstacle insurmontable pour [n']être jamais élu. Il songerait donc à reépouser sa première femme...

Chez Reinach, rencontré un Russe qui me dit des choses vagues mais intéressantes sur le bolchevisme. Il revient de ce pays qui nous apparaît aujourd'hui bien plus mystérieux et nous semble bien plus éloigné que le Centre-Afrique. Savant lui-même, il assure que les savants là-bas sont traités avec le plus grand respect. Ils ne meurent pas moins de faim.

7 [janvier 1924]

Travail à la grande Becquée.

Buste de M. Aulard. Me raconte toujours d'amusantes histoires. La conversation aujourd'hui est tombée sur Lazare-Weiller. Après la mort de sa première femme, commande un magnifique tombeau. Remarié avant l'achèvement, offrit ce tombeau comme monument à une municipalité.

8 [janvier 1924]

Chez Taillens, travaillé au projet de la butte de Chalmont[3].

9 [janvier 1924]

Dîner chez les Legueu. On ne pense qu'à la situation financière. Il paraît que Robineau, un des directeurs de la Banque de France, très ami des Legueu, a menacé Poincaré, s'il continuait sa politique folle, de lui remettre la démission de tous les gros bonnets de la Banque. À la suite de quoi, Poincaré consentit à se faire expliquer ce que c'était qu'une politique financière et finit par comprendre que de continuer à laisser déprécier le franc c'était un véritable vol vis-à-vis des souscripteurs aux emprunts français dits de la Victoire.

11 [janvier 1924]

Le Quotidien, auquel collabore M. Aulard, a beaucoup de mal à partir. Les autres journaux le boycottent nettement. Dans certaines villes comme Tours, impossible de le faire vendre. Il paraît que ce Dumay est très remarquable. Aulard reconnaît qu'à première vue, il peut sembler bizarre, mais c'est un homme parfaitement honnête.

Passé chez Lombard, dans un état toujours très inquiétant.

Dîner chez Mme de S[ain]t-Marceaux.  On parle de la prochaine campagne pour l'Institut. Mme de S[ain]t-M[arceaux] a parlé de moi avec Gervex,  qu'elle croit engagé vis-à-vis d'un autre. Par de Fels,  il y a plusieurs mois, G[ervex] m'avait fait dire qu'il voterait pour moi à la première vacance. Au dîner, Hoffbauer,  Croizat[4] et plusieurs personnes dont je ne connais pas le nom, bien que je les rencontre là régulièrement. Croizat parle avec émotion de Valéry qui lui a appris à réciter du Ronsard.  De Valéry,  la conversation tombe sur Mallarmé.  Un vieux monsieur raconte qu'il se trouvait un jour chez Mallarmé lorsque arrive Degas. Degas avait la manie d'écrire des sonnets. Il venait en lire un à Mallarmé. Comme après sa lecture Mallarmé critiquait, Degas défendit son œuvre :

— Mais comprenez bien l'idée que j'ai voulu rendre...

Mallarmé l'interrompit :

— Mon cher ami, si un de vos élèves, lorsque vous lui corrigez des fautes de ton vous répondait : "comprenez l'idée que j'ai voulu rendre", vous lui répondriez qu'un tableau se fait avec des couleurs, avant de se faire avec des idées.

Il y aurait longtemps à disserter sur ce sujet. Tout le monde s'est pâmé, comme si tout le monde comprenait et approuvait. J'aurais discuté si j'aimais discuter en public. Je trouve cela une inutile fatigue. Je trouve cette parole parfaitement fausse. Elle est contredite par les plus belles pièces de Mallarmé lui-même. L'idée est à la base de toute œuvre d'art. Il est d'ailleurs absurde de comparer un tableau et un sonnet, un ton et un mot. Un ton existe en soit. Une harmonie de couleurs (un tapis, une mosaïque) peut avoir une grande beauté. Les mots sont fait pour exprimer des idées. Si l'on voulait employer une comparaison, on pourrait presque dire que la couleur du mot lui vient de l'idée qu'il exprime. Mallarmé s'est complu parfois à ce jeu d'alignement de mots, sans signification précise, se laissant aller à une certaine musique, mais que cela devient vite fastidieux. Là n'est pas sa grandeur. Combien une belle image, une belle pensée vous touche plus. Quoi qu'on puisse dire, il y a un monde entre l'Après-midi d'un Faune et Les Fenêtres. L'Après-midi d'un Faune doit une grande partie de son succès à son titre. Enlevé le titre et je parie bien que personne n'eût jamais rien pu deviner à tout cela. Aussi bien, puisque le point de départ de la conversation était Ronsard, suffît-il de l'évoquer pour se persuader, qu'un sonnet se fait d'abord avec des idées. Et les jolis mots et les beaux vers, quand l'idée est belle, viennent tout seuls.

Cahier n°19

12 janvier 1924

À la réunion de la Société Amicale,  H[ippolyte] Lefebvre tout à l'heure fait passer à Ernest Dubois un billet : "vacance déclarée". Dubois montre le papier à Octobre et me le passe. Sicard était là.  Nous sommes partis ensemble pour aller prendre des nouvelles de H[enri] Lombard.  Sicard m'a tout de suite très gentiment parlé de l'élection à l'Institut. Je lui ai dit dans quel esprit je me présentais, pour prendre rang, ne pensant aucunement à lutter contre lui dont l'élection me paraît assurée. Nous avons parlé des autres candidats, Dubois, dangereux par ses intrigues, J[ean] Boucher.  Sicard a assez confiance. Il me parle de Dampt. Celui-ci a déclaré qu'il voterait pour n'importe qui, mais surtout pas pour un prix de Rome !

13 janvier [1924]

C'est chez Lombard, qui va en ce moment un peu mieux, que les bruits relatifs à la campagne Institut se recueillent, par Madame Deglane et autres. Dampt est en campagne pour trouver un candidat à susciter contre les prix de Rome. Il pense à Blondat. Coutan aurait promis sa voix à Sicard.

14 [janvier 1924]

Madame Lombard raconte des histoires abracadabrantes à propos de la candidature Sicard, et de l'hostilité méchante que lui témoigne une partie de l'Institut. Madame Sicard recevrait continuellement des lettres anonymes, etc. Chez Lombard il y avait Hillemacher qu'a connu Henry à Bruxelles, et mes parents et le grand-père Vieuxtemps.

15 janvier [1924]

Travaillé à la Becquée et à l'esquisse de Psyché.

Rendu visite à Madame Verlet, avec Lily.

Chez Lombard rencontre Deglane. Il ira à Sicard puis à moi.

16 janvier [1924]

Matinée à la Becquée.

À déjeuner, Hoffbauer et Blondat. Hoffbauer va me prêter un costume pour le Berwick d'Honnorat.

Et j'ai commencé les visites officielles de candidat à l'Institut :

Chez Injalbert, dans un atelier bourré de femmes, de faunes, de Victoires, tout cela gesticulant à qui mieux mieux. Impression d'un atelier où on ne travaille plus guère. Il me reçoit très gentiment. Me dit que je suis très sympathique à l'Académie et qu'il votera pour l'ami Sicard.

Si l'endroit que choisit un homme pour fixer son gîte, si la manière dont ce gîte est installé devait indiquer sa valeur artistique, je ne crois pas qu'on pourrait trouver une indication plus troublante qu'à propos de l'installation d'H[ippolyte] Lefebvre. C'est incroyable. Dans une horrible avenue de petite gare de banlieue, une maison de petit employé retraité. La bonne grosse Madame Lefebvre me reçoit, m'introduit dans une pièce où je retrouve quelques réductions d'œuvres d'H[ippolyte Lefebvre]. Sa petite danseuse, qui est bien, et l'esquisse d'un Richelieu mourant. Un bon point de départ. L'arrivée est moins heureuse. Voici H[ippolyte] Lefebvre. Il arrive vêtu d'un veston de ville couvert de plâtre. Il est sale comme tout. On le sent très fier d'être trouvé aussi sale et aussi couvert de plâtre. Je lui manifeste donc mon admiration. Nous parlons élection. Je retiens de la conversation qu'il déteste J[ean] Boucher et Segoffin et qu'il votera pour Ernest Dubois.

Perdu bien du temps à attendre le train dans sa sinistre gare. Je file chez Taillens travailler au dessin des Fantômes.

Après dîner, chez les Tauflieb. Soirée en l'honneur de Rudyard Kipling. Retrouvé l'excellent général Pau. Beaucoup d'officiers. Général Mangin. Dans des robes qui ne passent pas inaperçues, la jeune c[omte]sse André de Fels et sa belle-sœur, la c[omte]sse de la Rochefoucauld, une bête magnifique. On lit des poèmes de Kipling et de Gregh. Lectures faites par Hervé de la Comédie-Française.

17 janvier [1924]

Je continue ma tournée de petits fonctionnaires. Chez le père Allard. Il me dit :

— Je suis bien embarrassé. Vous êtes trois de l'atelier. Je voterai pour le plus ancien.

J'ai été très bien reçu par Dagnan-Bouveret. Il était assis devant une petite toile d'Alsacienne. Il avait sur la tête une petite calotte noire de concierge. Camille Bellaigue lui avait beaucoup parlé de moi. Aussi m'a-t-il particulièrement gentiment reçu. C'est le premier avec qui j'ai eu une conversation intéressante. Il m'a parlé d'Henner qu'il aimait beaucoup. Il m'a dit :

— Je ne m'occupe pas des idées. La forme seule m'intéresse. À sa façon de sculpter un bras ou un torse, on se rend aussitôt compte de l'intelligence de l'artiste. J'ai beaucoup aimé vos Fantômes car on sentait dans les visages une préoccupation de beauté.

Au moment où je le quittais, il m'a accompagné jusqu'à la porte :

— Je ne dis pas ce que je ferai, mais vous m'êtes le plus sympathique.

Chez Cormon.  Il travaillait à une décoration invraisemblable, une sorte de scène 1830 d'étudiants en goguette, d'une sénilité lamentable. Il est pourtant alerte, plein de verve, toujours amusant dans la conversation. Il m'a dit :

— Ça ce passera entre vous et Sicard. Sicard a des irréductibles. Je voterai pour Sicard. Mais je me rallierai volontiers à vous si ça ne marche pas pour lui.

Je crois qu'il votera pour Segoffin[5].

18 [janvier 1924]

Chabas me reçoit aussi amicalement que possible. Je le trouve las. Sa femme est toujours malade, en crise de neurasthénie après une grippe très grave. Il me dit :

— Ça ce passera entre vous et Sicard. Je crois que Sicard sera élu[6]. Mais présentez-vous quand même nettement. N'ayez pas l'air de considérer votre candidature comme une formalité préliminaire.

Nous causons de choses et d'autres. Dans un coin de son atelier, il me montre des instruments de mécanique qu'il fabrique lui-même, des mouvements d'horlogerie. Ces questions ne m'ont jamais intéressé. Je regarde tout cela avec admiration[7], et une certaine stupeur intérieure.

Chez Th[éodore] Dubois je ne suis pas reçu. Il est mourant.

Je trouve Besnard assis, énorme, sur une petite chaise devant une petite toile, exécutant une tête bien commerciale, du Besnard à cinquante mètres. Il me reçoit très gentiment, comme toujours. Il me parle de Dubois [8] qu'on a dû lui recommander très sérieusement, de Jean Boucher qui me paraît avoir toutes ses sympathies, et pour qui je suis à peu près sûr qu'il votera.

Hüe n'est pas chez lui. Je grimpe boulevard des Batignolles où G[ustave] Charpentier gîte. Je retrouve la vieille maison sale, la vieille cour sale, la vieille concierge sale. Elle me dit d'aller à l'Hôtel d'Orsay. À l'Hôtel d'Orsay, Charpentier s'excuse de ne pas me recevoir étant grippé, me fait-il dire ?

Le vieux Lhermitte me reçoit très gentiment. Il est devenu sourd, mais a toujours une belle tête distinguée. Il me dit que les peintres ont beaucoup de sympathie pour moi. Je crois qu'il votera pour Sicard.

Dampt joue toujours à l'artisan du moyen âge. De beaucoup de membres de l'Institut, on se demande pourquoi ils sont de l'Institut. De celui-là, il y a lieu de se le demander plus que pour quiconque. Quelle pauvre petite œuvre d'artisan, oui, mais d'artisan n'ayant vraiment pas beaucoup travaillé. Quand j'arrive, il était en train de se disputer avec un ouvrier électricien, qui lui présentait une facture trop élevée pour une réparation. Comme la réparation n'était d'ailleurs pas finie, il fallut ensuite chercher une échelle. Enfin, il vint vers moi en bougonnant et nous nous lamentâmes en chœur sur la dureté des temps. Conversation prudente et réservée, ensuite, sur l'élection prochaine. Il m'a parut revenu de sa prévention contre les prix de Rome et je crois qu'il votera pour Sicard. Enfin nous parlâmes théosophie, du temple de l'avenue Rapp auquel il a collaboré. Enfin je laissais, à son électricien, à son intérieur Modern Style d'il y a vingt ans, ce sculpteur à chemise à rabats, et je m'en fus chez Coutan.

C'est autre chose. Sous son masque sceptique, il cache des convictions et beaucoup de cœur. Ses convictions sont malheureusement souvent à des choses de bien mauvais goût. Il ne votera pas pour moi, c'est sûr. Il m'a parlé de Sicard sans aucune hostilité, au contraire.

19 [janvier 1924]

Chez Gervex. Hôtel de l'artiste pour un roman de Maupassant. Petite cour avec deux belles céramiques chinoises. Il est neuf heures et demie.

— Monsieur n'est pas encore descendu.

On me fait entrer dans l'atelier. Longue pièce extraordinairement propre où il semble que personne ne vient jamais, sauf le gardien pour l'épousseter. Cependant, sur un chevalet, un vilain petit pastel en cours d'exécution indique que parfois le "cher maître" vient accomplir ici sa petite besogne quotidienne. Je l'attends avec sympathie et regarde avec indulgence les médiocres toiles qui sont là. Je me souviens de ce que m'a dit de Fels, que Gervex lui avait téléphoné, voici plusieurs mois qu'il voterait pour moi à la première vacance. Le voici. Il est en chemise de nuit et presque en pyjama. Il me serre les mains avec effusion, et se met à parler, à bredouiller :

— Vous vous présentez. Vous serez élu ou vous ne serez pas élu. Il est probable que vous ne serez pas élu. Ce n'est pas encore votre tour. Mais il faut se présenter. Si ce n'est pas cette fois-ci, ce sera la prochaine fois. Vous êtes marqué. Pour moi, j'aurais bien voulu voter pour vous, mais on m'a extorqué ma voix. Des amis m'ont invité à dîner avec un de vos concurrents. J'ai été pris à la gorge. Ah ! je n'aime pas ça. Devant lui, on m'a dit : "Il faut voter pour lui." J'ai dû promettre, mais je ne suis pas bien disposé pour lui. Je me rabattrais sur vous avec plaisir. Ah ! ces visites ! il faut les faire. Il faut les faire prudemment. Il y a de si drôles de gens parmi nous. Je me rappelle Flameng quand il s'est présenté. Il avait une grosse vogue et une auto. Il faisait arrêter sa voiture à cinquante mètres de la maison où il allait et s'y rendait à pied de peur d'exciter la jalousie. Avez-vous lu mes Mémoires ? Je raconte tout ça. Et l'histoire de ce membre de l'Institut qui ne recevait aucun candidat mais leur faisait remettre un petit papier sur lequel était écrit : "ma voix", et le nom du visiteur. Chaque visiteur s'en allait content.

L'après-midi, dernière séance pour le buste du comte de Fels. Il m'a dit :

— Oui, il faut exposer mon buste maintenant. C'est le moment car je deviens de plus en plus célèbre.

Guigui Roussy était venu voir Lily et après la séance nous l'avons présentée à de Fels. Devant la Becquée il s'est mis à parler finesse des chevilles. Il trouve que ma faunesse a les chevilles trop grosses :

— Voulez-vous me permettre, Madame, a-t-il dit à Guigui, de vous prendre le tour de votre cheville.

Et il tira de sa poche son élégant mouchoir avec quoi il prit le tour de la cheville de Guigui. Puis, négligemment il porta la mesure sur la sienne, qu'il a fort fine, en effet, car elle n'est pas plus grosse que celle de Guigui. Il triompha modestement.

Le père Humbert (81 ans) doit avoir la peau desséchée, car il ne cesse de se lécher les doigts et de se les passer ensuite sur la figure. C'est dégoûtant. J'arrive dans le petit salon où il est installé dans un fauteuil bas. Trois vieilles dames sont là. Il ne me reconnaît d'abord pas, je me nomme. Il paraît enchanté. Il se lèche l'index, le médian, l'annulaire, puis se barbouille le front, les yeux, le nez avec sa salive. Il bavarde. Il est gêné, car il m'avait promis sa voix. Mais il est vieux. Il est versatile. Il a dû la promettre à un ou plusieurs autres :

— Vous êtes deux ou trois. C'est l'âge qui comptera. Vous en serez...

Puis il parle de Maurice Denis dont une de ses élèves l'a mené voir les dessins :

— C'est très bien.

Puis de Bourdelle dont il a vu des bustes. Et entre chaque phrase presque, un débarbouillage à la salive : "Au revoir, vieux maître !"

Paul Léon me reçoit comme toujours :

— Ils veulent élire Sicard. Ils vous éliront quand vous ne serez plus bon à rien.

Je reviens. Je pense à d'autres, à tous les autres qui comme moi ont fait de semblables visites.

20 janvier [1924]

Formigé me reçoit en ami. Il ne me le dit pas. Je suis sûr qu'il votera pour moi. Il me fait visiter sa petite collection. Il a deux très beaux Puvis de Chavannes, plusieurs Henner avec qui il était lié, des Henner de la jeunesse, d'une belle pâte déjà et de tons non conventionnels. Je lui demande s'il a des travaux intéressants :

— Non, plus rien. Je devais faire un château d'eau à Montmartre. Mais on m'a adjoint Hermant et Brevières [ ?]. Il fallait, pour que je passe à l'exécution, que je donne mon approbation à une majoration de prix inacceptable. Je ne veux pas faire de scandale. Mais je me suis retiré. Je suis vieux. Je veux être tranquille.

Gardet, tout petit, menu, je le trouve travaillant à un grand lion. Il votera pour Sicard, puis pour moi.

— Je ferai mon possible pour vous faire classer second à la section.

21 [janvier 1924]

Repris l'esquisse Déroulède que demain une première commission doit venir voir. Pas de visite. Repos. Visite chez les Gregh insignifiante.

22 [janvier 1924]

Drôle de type que Rabaud. Il a soigneusement classé, dans un dossier, tous les votes de toutes les élections à l'Institut. Nous parlons très franchement. Il ne me cache pas qu'il fait tout son possible pour faire passer Sicard :

— Widor semble vouloir voter pour toi, mais j'espère bien le décider à voter pour Sicard.

C'est aller un peu fort !

Deglane me paraît plus bureaucrate que jamais. Il est rabougri. Il paraît plus vieux que son âge. Me reçoit d'ailleurs tout à fait gentiment.

Girault a du charme. Je crois aussi qu'il votera pour moi.

Visite de Falcou, Le Menuet et du Paty de Clam ! Pour le monument Déroulède. Qui eut dit que jamais du Paty de Clam entrerait dans mon atelier ! Sa célébrité qui date de son attitude odieuse au moment de l'affaire Dreyfus, me le faisait croire très vieux. C'est un petit monsieur très convenable; la visite s'est fort bien passée[9]. Mon esquisse d'ailleurs est bonne. Elle mériterait de "monumenter[10]" un homme d'une autre envergure.

J'ai cru bien faire d'aller à ce dîner des Parisiens de Paris. Je n'y ai vu que le général Gouraud à qui j'avais envie de tourner le dos. Il a été courageux, mais il est bête[11].

23 [janvier 1924]

Encore travaillé à la Becquée dont j'ai assez.

Gaffori est venu me voir pour Déroulède. Toujours content et enthousiaste.

Chez Fauré, mais ne m'a pas reçu, m'a fait dire de revenir vendredi.

Ma visite la plus drôle, chez La Guillermie. Il me reçut beaucoup plus aimablement qu'à ma tournée précédente. Il m'a redit que j'avais beaucoup de sympathies à l'Académie :

— Maintenant, donnez-moi donc la liste de vos œuvres, afin que si vous étiez élu, je puisse parler de vous en connaissance de cause.

Comme j'avais laissé dans mon taxi le carton de mes photos, je lui ai proposé d'aller le chercher :

— C'est ça, c'est ça.

Je me suis envoyé une deuxième fois ses cinq étages. En les remontant j'admirais le vieillard qui devait plusieurs fois par jour faire cette ascension. Ensemble nous regardons les photos :

— Attendez ! je vais prendre des notes et des croquis.( !)

Il ouvrit un album où je vis, en effet, des petits croquis au trait des œuvres de Sicard et d'E[rnest] Dubois, qui étaient venus déjà le voir. Et il fit des notes et des croquis, mais de combien de fautes d'orthographe il émailla sa liste ! Ce fut le mot Schaffhouse qui lui donna le plus de mal. Il me demanda d'abord ce que c'était, puis quand il sut que c'était une ville, dans quel pays [...]

Paladilhe me reçut particulièrement bien. Il m'a dit franchement qu'il voterait pour moi.

— Rabaud insiste beaucoup pour que je vote pour Sicard, mais je voterai pour vous. Je me rallierai à Sicard si ça ne marche pas pour vous.

Je suis toujours étonné quand je vois Paladilhe, je ne le vois pas souvent, de trouver un vieillard au lieu d'un gosse de 15 ans. Il a eu le prix de Rome à cet âge là. Tous ses camarades de promotion parlent de lui comme d'un gosse.

24 [janvier 1924]

Passé chez Madame Julian qui me dit que Baschet votera certainement pour moi. Mais qu'il ne croit plus aussi fermement, qu'il y a quinze jours, que je serai élu, les chances de Sicard ayant beaucoup augmenté. Moi, je suis sûr que Sicard sera élu facilement.

25 [janvier 1924]

Chez Henri Martin. Ce petit homme, au beau visage, n'est pas sympathique. Il ne votera certainement pas pour moi. Il votera pour Sicard, à contre cœur. Il aurait voulu que Bourdelle se présente, ou Bouchard. Façon charmante de vous dire : les hommes auxquels je trouve du talent ne se présentent pas.

Il me dit avoir rencontré Bourdelle qui lui a demandé :

— Vous n'avez pas de Titien dans votre collection ?

— Ma foi non, reprit Martin.

— Je viens, moi, d'en trouver deux dans une boutique du boulevard Montparnasse !

M. Sulpis doit être le gendre d'un haut personnage de la Légion d'honneur. C'est là qu'il habite. Il vous reçoit, glabre, joli, dans de luxueux salons.

Une de mes visites les plus sympathiques, chez Fauré. L'âge le réduit. Il me reçoit emmitouflé, frileux, avec son charmant visage :

— Je me soigne bien pour aller voter pour vous. J'irai exprès.

Il me parle de ses enfants, de sa vie :

— Il n'y a guère que deux ou trois ans que je travaille librement, sans souci.

Il a 80 ans !

26 [janvier 1924]

Me voici de nouveau chez Waltner, à la tête de modèle pour Rembrandt. Il ne trouve malheureusement pour le portraiturer que Roybet.  Mais il possède une admirable collection, un Rembrandt, un splendide Delacroix, des cavaliers combattants sur un pont d'où plusieurs sont précipités dans le torrent, et des Monticelli.

Très amusante cette installation d'appartements de l'Institut. C'est une sorte de villa Médicis pour vieux messieurs.

De chez Waltner, je monte chez Widor.   Réception exquise. Il me fait penser à un vieux flamant rose. Il est aussi un de ces hommes qui semblent être nés membres de l'Institut. On sent que cela est son unique pensée.

— Je ne crois pas que vous serez élu, me dit-il. Vous passerez la prochaine fois. J'ai l'impression que cette fois-ci, l'Académie veut élire Sicard.

28 [janvier 1924]

Travail marche, malgré tous ces dérangements. Je crains[12] de m'être emballé à tort avec cette Marthe pour la Becquée. Le dos est magnifique. L'ensemble est court et de dessin vulgaire.

Déjeuner chez Madame Jourde où je fais la connaissance du frère de Bastien-Lepage. Il y avait Sarraut, Mme Simon et ce Carrera, ce peintre, très protégé des Sarraut, qui a orné d'horreurs le ministère des Colonies et qui nous a tenu des théories bien antipathiques, sincères en tout cas.

Belle réception chez la comtesse de Béhague. Les chœurs ukrainiens. Vraiment extraordinaires. Beaucoup de monde dont Mme Millerand que j'ai failli prendre pour Jeanne Rosnay. Heureusement je m'en suis aperçu à temps et n'ai pas fait de gaffe. Je ne connais pas de plus belle tapisserie que celle de Boucher qui décore la salle à manger. Celle de M. Tuck peut rivaliser pourtant.

Fini chez la jeune comtesse André de Fels. Elle vise à faire un salon académique et politique. On parle beaucoup de la chute du ministère Poincaré qui serait remplacé par un ministère Tardieu, Barthou, Marval, Pétain, etc. ?

29 [janvier 1924]

Vie un peu trop mondaine. Déjeuner chez Charles Meunier. Convives : Riou, Le Trocquer , Laurent-Eynac. On parlait aussi, mais prudemment à cause de Le Trocquer qui en est, de la chute possible de Poincaré.

30 [janvier 1924]

Travail à la Becquée avec Marthe. Ça dure plus longtemps que je n'aurais voulu.

Avant sa séance, M. Aulard est venu déjeuner. Il est amusant. Il connaît et a vu tant de gens. Parlé de Herriot qu'il aime bien, et qui visa l'Académie française. À propos de Mme Récamier, Herriot affirme, absolument comme s'il l'avait connue que Mme Récamier n'avait aucune infirmité l'empêchant de faire l'amour, comme certains l'ont raconté. Il n'y a pas de doute pour Herriot qu'elle fut la maîtresse de Châteaubriant. Parlant de la comtesse de Noailles avec laquelle il est fort lié, Aulard me dit que celle-ci un jour lui confia :

— Vous savez, après tout, moi je suis une orientale. Il n'y a qu'à vouloir m'avoir pour me prendre. Je me laisse faire.

À dîner, Pontremoli chez qui nous étions, me dit que Octobre a envoyé une lettre de candidature parfaitement ridicule.

31 [janvier 1924]

Visite du comité Déroulède. Je suis tout de même un peu stupéfait de voir chez moi des gens comme Marcel Habert et l'autre jour du Paty de Clam ! Il y avait le général Pau et Mme Pau que nous avons eu du plaisir à revoir, et Gaffori toujours enthousiaste. Tout le monde a été très content. Discussion à propos du bras levé, certains prétendant qu'il fallait faire lever l'autre bras, le droit, et non le gauche. Une de ces discussions à laquelle il [ne] me faut pas prendre part.

 

[1]    . Au lieu de : "humain", raturé.

[2]    . Suivi par : "Quel mouvement dans ces banques. Tout est en mouvement dans ces banques, les êtres et les choses. Des petits paniers se promènent tous seuls, dansant comme des danseurs de carton. Il y a des papiers qui [illisible] tout seuls, sur lesquels des chiffres s'inscrivent tout seuls." raturé.

[3]    . Les Fantômes.

[4]    . Le manuscrit porte : "Croisat", pour la mezzo Claire Croiza. Cf. supra, 28-06-1921.

[5]    . Au lieu de : "Sicard ou Segoffin", raturé.

[6]    . Au lieu de : "passera", raturé.

[7]    . Suivi par : "mais j'aime tout de même mieux lire", raturé.

[8]    . Ernest Dubois.

[9]    . Suivi par : "Tout le monde est", raturé.

[10]  . Au lieu de : "d'illustrer", raturé.

[11]  . "Il a été courageux. Mais il est bête." est écrit d'une encre différente du reste. Il s'agit d'un ajout a posteriori.

[12]  . Au lieu de : "Je ne sais pas", raturé.