Juin-1956

 

1er juin [1956]

Paul Léon nous envoie un bouquet de muguets. J'ai quatre-vingt-un ans!

Visite Domergue. Échos de notre Académie où je ne peux plus aller. Grâce à la trahison de Büsser, actuel président, P[aul] Léon a réussi à faire voter, fort irrégulièrement, une réforme qui diminue de 4 le nombre des membres libres, qui augmente de 2 le nombre des graveurs. Tant d'histoires pour une satisfaction de vanité. Si j'avais été bien portant et présent, je crois que les choses ne se seraient pas ainsi passées. Et qui dit que devant les incohérences de ces votes (il y a dix ans l'Académie, sur ma proposition, appuyée par P[aul] Léon, avait proposé que les membres libres soient douze), le ministre, c['est]-à-d[ire] les bureaux ne remanieront pas tout?

3 juin [1956]

Visite Benjamin[1]. Me signale un article particulièrement idiot et venimeux de Raymond Cognat dans le Fig[aro] Litt[éraire] contre mon monument du Trocadéro. Hélas!

4 juin [1956]

Visite au monument. Impression mauvaise. L'erreur essentielle : la figure de la France. Froide et banale. Voilà le châtiment pour l'abandon de ses doctrines.

Marcel[2] me raconte qu'il a rencontré Cognat à Toulouse. Que ce dernier cherchait à l'éviter. Mais Marcel l'a coincé et engueulé. Cognat s'est déchargé donnant pour excuse qu'il avait écrit son papier sur l'ordre de Pierre Brisson.

Je vais bien, mais un peu de lombago.

4 juin, jour de la fête de naissance de Henry[3].

5 juin [1956]

Pensé beaucoup à mon livre, La querelle éternelle des images. Après la sorte d'introduction que sera la conversation entre "l'artiste" et "le critique", sous le Balzac de Rodin. Le chapitre suivant devra être une étude de "l'abstraction dans l'art ou dans les arts". Après, un chapitre sur "l'autonomie de l'art". Idée fausse. Trouver les textes de Benedetto Croce.

Sorti et marché dans la rue. D[idier] Hesse m'a trouvé bien.

Politique. La France tient une position incompréhensible dans l'aff[aire] algérienne. On ne paraît pas avoir un programme clair des réformes à proposer.

6 juin [1956]

Lumbago douloureux. Néanmoins fait une promenade au bois de B[oulogne] avec Lily et Françoise[4]. Ne pas se laisser aller ni physiquement, ni moralement. Physiquement, quand le lumbago sera fini, je crois que tout sera bien. Moralement, c'est plus dur, car le monument du Trocadéro est là, en place et raté. C'est une faute irréparable. Je suis trop âgé pour faire une œuvre importante qui rattraperait cette erreur. Comment ai-je pu concevoir pareille banalité?

Réception de Ibert à l'Institut.

Je lis l'Histoire des origines du Maroc. Au fond, comme l'Algérie, c'est un pays sans passé qui s'est formé dans une totale confusion. Aucun monument. Ses mosquées ont été bâties parfois par des architectes chrétiens.

7 juin [1956]

Visite de Martial. On est fort embarrassé à l'Académie par l'absurde réforme des élections mise sur pieds par P[aul] Léon et Hautecœur. De Hautecœur, il ne faut s'étonner de rien. Mais Paul Léon? Quelle déception. Je crains fort que Martial, chapitré par Lily, ne me dise pas le fond des choses et que lâchement, une dizaine d'artistes aient assuré aux membres libres une majorité. Moralité immédiate pour moi : me désintéresser de cette absurde combinaison.

8 juin [1956]

Note pour la Q.E.D.I. (Querelle éternelle des images). La sculpture est nettement d'origine religieuse. Fonction religieuse et sociale. De l'Orient à l'Occident, les terres cuites se trouvent dans toutes les tombes. Intention de perpétuité. Argument très important contre la théorie décadente ou "précieuse" de "l'art, activité de jeu" qui sont le 3ème chapitre de la Q.E.D.I.

9 juin [1956]

Lecture : Les siècles obscurs du Maghreb[5]. On n'a comme textes que les récits assez embrouillés d'un seul bonhomme qui trahissait tour à tour ceux qu'il servait. Ce premier historien arabe du Maghreb s'appelait Ibn Khaldoun.

Visite de Duplay. Il me dit les difficultés, les impossibilités même de se faire aujourd'hui éditer.

10 juin [1956]

Visite de Dorgelès et de sa femme. Nous parlons de B[ernard] Buffet et de son invraisemblablement nul portrait collectif des Goncourt. Il n'ose trop rien en dire. Décidément le courage intellectuel est plus rare que le courage physique. Il parait que ce jeune pédéraste ouvre avec Drouant une galerie de tableaux. David continue celle du F[au]b[our]g-S[ain]t-Honoré. Dorgelès dit que ce B[ernard] B[uffet] au fond mène une vie triste. Il est aux mains d'un gaillard qui lui sert de chauffeur et de femme… et qui le domine complètement.

Visite du jeune Jeanclos. Ce jeune homme, qui semble intelligent, n'apparaît juste qu'au moment des concours de Rome. Après, il disparaît pendant un an…

11 juin [1956]

La maladie d'Eisenhower n'est pas grave, mais celle de l'Algérie l'est. Au Maroc, une armée, dite armée de libération, complètement aux mains du Sultan, attaque les Français à la frontière algéro-marocaine.

Bonne promenade. Amélioration marquée.

13 juin [1956]

En revenant de Bagatelle, nous rencontrons Marthe de Fels, toute seule, faisant sportivement le tour de Longchamp.

13 juin [1956]

Les siècles obscurs du Maghreb. L'auteur essaye d'apporter un peu de clarté pour discerner les débuts de la formation du nord Afrique et comment s'est faite l'islamisation de cette région, habitée par des peuplades fétichistes et constituée de tribus. Le fonds de la population est Berbère. Les Berbères ne sont pas un peuple, mais un agglomérat de tribus. La conquête arabe, fuyant les déserts de l'est, fut entreprise contre les Berbères (VII et VIII s.). Au VIII° siècle, il y eut une grande insurrection contre l'Islam qui fut refoulée et passa le détroit de Gibraltar et fut accueillie, sans lutte, en Andalousie. Cependant dans le Maghreb c'était des luttes acharnées entre tribus berbères. C'était la lutte d'éléments hostiles, Arabes et Kabyles, les uns nomades, les autres sédentaires. Les Berbères font la masse. Installés principalement dans la Chaouïa (l'ancienne Numidie). En résumé, quatre éléments irréductibles, l'un et l'autre : il y a les vieilles cités créées par les Romains, les tribus nomades arabes, les Kabyles sédentaires, et les Berbères, pasteurs transhumants. Il y avait d'autres catégories comme les Mozabites, peu nombreux mais formant un solide groupe (résidus du Kharad'jerin[?]) étant dans l'islamisme analogue au donatisme du temps de s[ain]t Augustin.

17 juin [1956]

Les journaux publient la liste des artistes auxquels sont faites les commandes pour décorer l'UNESCO : Picasso, Braque, Moore, Calder, Miro, Arp. Peut-on s'étonner?

19 juin [1956]

Mon bouquin commence à avoir une place. En voici la construction :

 

La Querelle éternelle des Images

 

La querelle éternelle des images : Les grands problèmes de l'art contemporain, sous le signe de la statue de Balzac : dialogue entre un artiste et un critique d'art. (En tant que préface[6])

I. L'art et la littérature;

II. Critique de la théorie : l'art activité de jeu, de Kaw[?] à Benedetto Croce et Malraux;

III. Critique de la théorie de l'Autonomie de l'art. L'art pour l'art;

IV. Du beau et de la laideur. Sophismes et paradoxes;

V. Lassitude de la perfection;

VI. L'Art loin de la vie. Histoire le l'abstraction plastique. L'Art décoratif;

VII. L'Art près de la vie. Réalisme et naturalisme. La règle d'or;

VIII. Le but de l'Art. L'art social. L'art et la morale. L'art et la religion. Le romantisme éternel.

21 juin [1956] - Vence

Partis pour Vence chez Suzanne Gaillard.

26 juin [1956 Vence]

Visite à la chapelle dite "Chapelle Matisse". Opération commerciale. Les Dominicains caissiers et vendeurs de cartes postales. Valeur de cet ouvrage : nulle. Rien n’est bien. Aucune atmosphère. Graffiti ridicules. Vitraux pour salle de bains. Aucun sens de l'échelle des objets. Nul, nul, c'est le seul mot qui convienne. Je me rappelle de ma visite il y a quelques années. Quelle prétention!

En retournant aux Cayrons[7] j'aperçois une charmante et petite chapelle ancienne. On me dit que Chagall, plus nul encore que Matisse, s'est offert pour la décorer. Il paraît que c'est une offre que le clergé examine sérieusement…

27 juin [1956 Vence]

Un jardin sur l'Oronte. Rien de sensationnel. L'amalgame de l'Orient raffiné avec l'Occident brutal des chrétiens. Ceux-ci s'accommodèrent fort bien des harems tout organisés dont ils s'emparent avec des signes de croix. Ouvrage assez factice.

 

 

[1] Benjamin Landowski.

[2] Marcel Landowski.

[3] Henry Landowski.

[4] Amélie Landowski et Françoise Landowski-Caillet.

[5] D’Emile-Félix Gautier.

[6] « aux problèmes de l'art contemporain » barré.

[7] Auberge près de Vence.