Février-1924

Cahier n°19

1er [février 1924]

Chez Baschet. C'est un partisan. Ne le serait-il pas, que je ne l'en trouverai pas moins sympathique. Il ne croit d'ailleurs plus à mon succès, mais le considère comme certain à la prochaine vacance. C'est demain le classement par la section.

2 [février 1924]

Pour connaître le classement, je me suis rendu à la réception mensuelle du samedi, chez Widor. Beaucoup de monde. Les membres de l'Institut foisonnent. Je pense à Mme E[rnest] Dubois, au salon, signalant à son mari :

— Ernest ! Un membre de l'Institut à droite ! Ernest ! Un membre de l'Institut à gauche !

Dubois n'était pas là. Il n'aurait su où donner de la tête ! Mais moi, j'en ai fait une tête ! Besnard me passe la liste du classement. D'après tout ce qu'on m'avait dit je croyais être classé deuxième ou troisième. Je suis quatrième :

1. Sicard;

2. Ernest Dubois;

3. Boucher;

4. moi;

5. Gasq.

Non classés : Octobre et Segoffin.

Je m'avoue avoir une déception, mauvais présage de ce qui se passera samedi prochain.

3 [février 1924]

Durand me téléphone qu'il a été voir Humbert, exprès pour moi. Celui-ci lui a dit qu'il m'admirait beaucoup, mais qu'il avait promis sa voix. Il n'a pas dit à qui. Sicard ? Dubois ? Je crains Dubois. Il paraît que ce dernier va l'attendre à la sortie de son atelier et le ramène filialement chez lui !

Mais aujourd'hui quelque chose de bien plus intéressant. Je relisais le Prométhée d'Eschyle, et soudain [1] ! Une phrase m'a frappé, à laquelle jamais jusqu'à ce jour je n'avais fait attention. Après cette extraordinaire première scène, si forte, où Vulcain fait lier à son roc le Héros, au moment de s'en aller et de laisser là pour toujours sa victime, Vulcain se retourne pour un dernier adieu, car il n'est qu'un instrument [2] du Pouvoir et il dit à Prométhée :

— Malheureux ! Tu ne pourras plus jamais plier les genoux !

Cette phrase peut être comprise de deux façons, du moins son sens physique peut avoir une interprétation symbolique. Elle veut évidemment dire d'abord que Prométhée est lié les jambes tendues. Elle peut vouloir dire aussi, elle veut peut-être dire :

— Tu t'es condamné toi-même à être en éternel révolté. Jamais tu n'auras cette consolation de plier les genoux, de prier, d'adorer...

Cette phrase[3] est peut-être aussi, et je crois qu'il faut la comprendre ainsi, comme une indication [4] de la pose rituelle de Prométhée. Il y a bien des médailles où Prométhée est représenté assis, lié à une colonne. Cette phrase d'Eschyle est si belle, si poignante que je l'adopte comme directive. Je ne ferai pas Prométhée assis, les jambes relevées, tordues, etc. Je ferai Prométhée debout[5].

5 [février 1924]

Pas très content de cette grande Becquée. Je me donne beaucoup de mal pour faire autre chose que la version du 1er, qui m'avait donné bien du mal déjà, et ce sera moins bien. Nécessaire cependant aussi pour la pierre.

Aulard retour de Lyon, où il était allé conférencer [sic], nous raconte son voyage. Milieu particulièrement enthousiaste. Il s'est formé, nous dit-il, en province, de véritables cercles d'amis du Quotidien. Il y avait là des christian-scientistes, ces mystiques croyant au pouvoir du Christ guérisseur. Ce soir, dit-il, des gens d'une moralité supérieure, qui obtiennent de véritables miracles.

J'ai porté à Verdier les dessins du monument Chalmont, puis chez Sicard qui m'avait téléphoné pour me montrer son dernier buste de Clemenceau. Nous nous amusons au jeu de tous les candidats : le pointage. Il est rare que deux candidats s'y livrent ensemble. Nous nous apercevons que le boutonneux Dubois peut être dangereux.

Je trouve à mon retour [un] pneumatique de la dévouée, si dévouée Mme Julian. Baschet votera pour moi.

6 février [1924]

En tant que morceau, la Becquée vient vraiment bien. Mais cette belle fille de Marthe n'a pas l'élégance de la petite anglaise de Chantilly.

Visite à Coutan, très sympathique, qui votera Sicard.

Dîner chez Mme Edg[ar] Stern. Elle serait charmante si elle n'était pas enragée à vouloir avoir cette médaille au Salon.

7 février [1924]

Forain sortait du bain. Il m'a reçu en peignoir blanc rayé de rouge. Sa tête de vieux jockey à la bouche de travers n'en paraissait que plus fripée. C'est plutôt une tête de vieil acteur, aux muscles mous. Il est tout à la religion. Il m'a montré des toiles en camaïeu d'un effet, un peu toujours le même, mais bien dramatiques. Nous sommes restés longtemps. Je crois qu'il votera pour moi. Il semble prendre son rôle de membre de l'Institut très au sérieux.

À déjeuner, les Auburtin. Après, nous travaillons tous les deux à l'esquisse du mon[umen]t Colonne.

9 [février 1924]

Correction rue du Dragon, rue de Berri[6].

Élection de Sicard. Les choses se sont passées pour moi, mieux que je n'espérais. Sicard, au premier tour recueille 15 voix, moi 10, Dubois 7. Je suis tout de suite au second rang. Au deuxième tour, Sicard monte à 17, moi à 12, Dubois 8. Segoffin et Boucher qui avaient chacun 2 voix au 1er tour ont 0. Au troisième tour, Sicard fait 20 voix, moi 12, Dubois 5[7].

Après Pontremoli, M. Nénot, Mme Julian me téléphonent. Ils disent, c'est pour moi la prochaine fois. Mais les cinq voix gagnées, dans les 2 derniers votes, viennent de Dubois à Sicard. La lutte sera entre Dubois et moi. Ce n'est pas tellement couru. Il est si médiocre ce Dubois.

Bien travaillé à la fillette de la Becquée avec l'amusante Nénette.

10 [février 1924]

J'aime ces dimanches chez les Camastra. Au fond de moi, j'aime les somptueuses demeures, marcher sur de beaux tapis, voir de jolies femmes au milieu de meubles polis, couverts de velours ou d'autres tissus anciens. Et la duchesse de Camastra est charmante et semble d'une grande bonté. Les types sont amusants à observer. La plupart ont l'air si idiots, et si pénétrés de leur idiotie. Ils la portent avec la même prétention que certains artistes leur génie, ceux qui n'en ont pas, bien entendu.

Nous avons été voir Les Messieurs en rang et Knock de Jules Romains. Knock, c'est abouti, quoique je n'aime pas voir blaguer les médecins. C'est facile. Cependant il y a de la drôlerie vraie. Les Messieurs en rang, moins bien. Une idée. Une de ces pièces dont l'auteur a eu l'idée de la première scène et du titre. Tout le monde peut avoir l'idée d'une première scène et d'un titre. C'est ce que donne la vie, pour vous mettre en route. Quelque fois c'est difficile de continuer tout seul et d'arriver.

11 [février 1924]

Buste de M. Aulard. Parlé d'Anatole France. Il ne pense qu'aux femmes, de la manière la plus érotique qui soit. C'est presque, chez lui, une obsession. Son autre obsession est la peur de la mort.

12 [février 1924]

Le Mur de "mon" Prométhée. Je dis "mon". J'en ai le droit. Car ce que je fais dépasse l'anecdote. C'est Prométhée, oui, mais c'est surtout l'Homme. L'Homme enchaîné, menaçant, malgré ses chaînes, pour toutes les forces qui l'en ont entravé. Pas de vautour (pas de sornettes). L'Homme debout, immobilisé mais mobile. Les chaînes tomberont, et l'Homme sera libre.

14 [février 1924]

À déjeuner Auburtin. Retouches au monument Colonne. Puis visite de Pierné, Mme Colonne, Alice Worms, Madame Neumann. On est très content.

15 [février 1924]

La grande Becquée.

Réception chez les Artus. Tout Paris dont Pierre Mille, avec ses allures d'un vieux grec à Rome, Madame Poincaré, du sang. Madame Legueu, charmante qui me parle du buste de son mari, Louis Gillet, qui tourne ses yeux comme une poule qui s'endort, le gros Maurice Denis, Albert Sarraut, etc.

Mais mon Prométhée doit faire une fière statue. Il faut absolument l'exécuter.

19 [février 1924]

M. Aulard déjeunait avec nous. On lui propose de se présenter aux élections, de faire liste avec Blum. Il hésite. C'est une aventure ! Naturellement propos sur le personnel politique. Il n'aime pas Clemenceau qui abuse du pouvoir, mais il tient Herriot, Caillaux et surtout Painlevé en grande estime.

Avec M. Bazaine, nous avons été au pont de Suresnes chercher un emplacement pour le Monument Nieuport.

 

[1]    . Suivi par : "dans la première scène", raturé.

[2]    . Suivi par : "du destin, de la force", raturé.

[3]    . Au lieu de : "Quoiqu'il en soit, la phrase me donne la clef", raturé.

[4]    . Au lieu de : "descript[ion]", raturé.

[5]    . Suivi par : "lié debout, comme certains hommes", raturé.

[6]    . Académie Julian.

[7]    Une petite fiche est glissée dans le cahier :

 

      1er tour2e tour3e tourSicard151720Dubois785Boucher200Landowski101212Gasq000Segoffin200Octobre1009 février 1924

      Votes de la section

            Sicard3-2AllarDubois4-1CoutanBoucher3-2GardetLandowski3-2DamptGasq4-1H. LefebvreSegoffin4-1Octobre4-1