Juillet-1954

1 juillet [1954]

Au Palais Colonial, où avait lieu l'exposition de l'Armée, à l'occasion du centenaire de Lyautey. Mon Bouclier (le plâtre du monuments du XVI° arrond[issemen]t) y figure en très bonne place. Il est très bien présenté. L'organisateur a également très bien présenté l'étude du Héros.

Jugement du concours de Rome de peinture. C'était tellement nul que même ce jury si décevant n'a pas donné de grand prix. Je connais assez les conséquences de ce vote. L'année prochaine, où nous reverrons les mêmes candidats, on donnera deux Grands prix. Et il y [a] toute probabilité pour que le concours soit aussi nul.

Jaulmes a perdu sa femme, fort malade depuis longtemps.

3 juillet [1954]

Nous avons été à Royaumont, chez les Gouin. Dans leur cadre étonnant, on donnait L'annonce faite à Marie. Il y a là-dedans de beaux passages, essentiellement une seule belle scène, celle entre Jacques et Violaine. Très remarquable évocation des constructeurs de cathédrales. Par contre la résurrection du bébé est ridicule et tout le dernier acte m'a presque fait rire. Ce qu'il y a de mieux dans toute cette pièce, c'est cette scène et son titre.

5 juillet [1954]

Commission du règlement de l'Académie de France à Rome. Séance spéciale avec Ibert. Etaient présents : Lemaresquier, Souverbie, Lemagny, Dupré (Conservatoire), Jaujard, Mortreux, Bressoles, Untersteller. La sottise de l'autorisation du mariage des pensionnaires apparaît dans toute sa grandeur. Je plains Ibert, mais je ne le comprends pas. Il pouvait dire "non", mais disait "oui". Serait-il plus opportuniste qu'il ne parait…

6 juillet [1954]

Inquiétude de la position tournante prise par Mendès-France. Le marchandage semble se préciser. Paix en Indochine contre l'abandon de la CED. Quelle duperie. On n'aura pas plus la paix en Indochine qu'en Corée. J[acques] Bardoux me l'avait dit dimanche dernier.

7 juillet [1954]

Toujours discussions oiseuses à propos de l'Académie de France à Rome. Untersteller vise à mettre de plus en plus l'École des B[eau]x-Arts comme organisme supérieur, dirigeant Rome. Alors que c'est l'Académie exclusivement qui devrait diriger l'ac[adémie] de Fr[ance]. Or, actuellement, même désordre que partout. Il y a trois directions, l'administration qui tire de plus en plus à elle, l'École des B[eau]x-Arts dont l'actuel directeur est un peu comme l'homme de main de l'adm[inistration] et l'Académie des Beaux-arts terriblement divisée, tellement responsable de son écartement. Il ne lui reste plus que le droit de faire sur les envois des rapports que personne ne lit.

9 juillet [1954]

À déjeuner, les Ibert, les Bourbon-Busset. Je parle à B[ourbon]-B[usset] de Nyota Inyoka. Il la recevra et l'aidera. Ibert parlant des pensionnaires de Rome déclare :

— Ce ne sont plus des élèves. Là-bas, ils doivent oublier ce qu'on leur a appris.

Je n'aime pas entendre ces truismes idiots. Il est assez banal, finalement le cher Ibert. Puis on a parlé du mariage des pensionnaires. Ibert dit qu'eux-mêmes comprennent que c'est une mesure idiote. Il en est un des principaux responsables, avec Pontremoli, Boschot et Dropsy.

10 juillet [1954]

Chez Barbedienne. Bien abîmés les modèles plâtre de tout ce qui était chez lui. Tout ça devra être rapporté chez moi.

Mon petit Marcel[1] est fort angoissé de la tournée de Nils Halérius.

11 juillet [1954]

Le président M[endès]-Fr[ance] part pour Genève. Difficile de penser qu'il a fixé l'échéance de l'accord au 20 juillet, sans être déjà d'accord avec Ho Chi Min. (C'est la répétition de la chamberlinade de Munich). L'attitude américaine laisse à penser qu'elle est au courant. Paix en Indochine. Loin d'être une paix victorieuse. Nous perdons sur tous les tableaux.

12 juillet [1954]

Travaillé au territorial, au groupe dit Piéta[2]. Le groupement des deux têtes est bien. Je travaille comme à vingt-cinq ans. Mais, en ces jours, quelques intermittences.

14 juillet [1954]

Il semble que M[endès]-Fr[ance] réussisse à Genève. Foster Dulles est revenu à Paris. La prévention anti-américaine se dissipe.

15 juillet [1954]

Visite de Me Béchaud Lafonta avec Duplay et un jeune sculpteur appelé Boulogne. Qui paraît intelligent.

Indochine. La situation militaire semble de plus en plus mauvaise. Hélas! Ce n'est pas nouveau. On joue une partie perdue.

16 juillet [1954]

Groupe Piéta qui sera bien.

Genève. Difficultés de derniers marchandages, au cours desquels il s'agit pour M[endès]-Fr[ance] d'abandonner le moins possible.

17 juillet [1954]

M[endès]-Fr[ance] fait un énorme effort pour aboutir avec le moins de dégât et d'humiliation. Cependant commence une agitation louche au Maroc et en Tunisie.

18 juillet [1954]

Vu un film japonais très étonnant, Les portes de l'enfer[3].

La cause de l'inquiétude américaine c'est le partage de l'Indochine qui est en fait décidé. Hô Chi Minh aura le Nord, Bao Dai le Sud. Bao Dai! fantoche abruti que nous entretenons. Il semble qu'on soit arrivé à débarrasser le Laos et le Cambodge des agitateurs qui voulaient en outre se mêler aux négociations de Genève. On suppose que le cessez-le-feu sera bientôt ordonné.

Passé une mauvaise nuit.

19 juillet [1954]

À Genève c'est la fin de la partie de poker qui se termine d'après un scénario qui semble vraiment avoir été arrangé dans la coulisse. L'Indochine est divisée en deux. Hô Chi Minh est gagnant.

20 juillet [1954]

À Genève, Mendès-France a réussi à la date fixée. Au fond, c'est la seule chose réussie. Cependant nous restons dans le Sud avec un président moins turbulent que celui de la Corée Sud. C'est à peu près la même blague. On n'est pas mis tout à fait à la porte. À moitié seulement!

21 juillet [1954]

Formigé me dit que le plafond de Braque lui a été commandé directement par Salles sur les crédits d'entretien du Louvre (13 millions).

Cette nuit, l'ordre a été donné de sonner le "cessez-le-feu" en Corée. On se dit "C'est un nouveau Munich". C'est probablement vrai. On s'en apercevra plus tard, trop tard. Mendès-France assure qu'aucune hypothèque ne pèse sur la France…

23 juillet [1954]

Lily[4] calcule le bénéfice que Susse a pris sur ma commande de la Porte. Sur le bronze retenu pour Méhémet Ali, il a pris un bénéfice d'au moins 800 000 F. Et sur les 4 tonnes, 3 bronze [sic] étaient de laiton.

24 [juillet 1954]

Visite Dr Gardinier et sa fille. Et Fournier[5], pour les dispositions à prendre pour le mur derrière mon haut-relief. Disposition également à prendre pour la cérémonie de pose de la première pierre.

26 juillet [1954]

Journée de repos au lit.

27 juillet [1954]

Marcel[6] organise sa tournée de Nils Halérius. Pour Genève ça n'a pas marché.

Nous dînons à Versailles, chez Ibert. On dîne dans une petite véranda tout en longueur. Son fils Claude et sa femme sont là. Alors, on dîne tous les six, alignés côte à côte, derrière une longue table, également et évidemment toute étroite. On a naturellement beaucoup parlé de Rome, des pensionnaires, de l'idiotie de ces mariages prématurés.

29 juillet [1954]

Au bouclier de la France[7]. Au centre un motif plutôt ornemental, symbole d'une sorte de Persée terrassant le dragon. Un Persée sans Andromède. Il me faudrait trouver autre chose que cette banalité. Ah, le temps! Le temps pour se tromper.

30 juillet [1954]

Désastre ce matin! Je trouve effondrée la figure du mitrailleur! À recommencer. Quel empoisonnement! Je suis bien mal secondé.

Michel Lacour-Gayet et Clauzel viennent voir le buste de Lacour-Gayet. Ils sont contents.

31 juillet [1954]

Je recommence le mitrailleur. Quel temps perdu, et fatigue, et assommant de refaire la même chose. Il était très heureusement réussi. Mes aides, ou plutôt mon aide, car je n'ai que Spr[anck], a fait le montage de manière bien insuffisante.

 

[1] Marcel Landowski.

[2] A la Gloire des armées françaises.

[3] La Porte de l’enfer de Kurosawa, palme d’or du festival de Cannes en 1954.

[4] Amélie Landowski.

[5] Pierre Fournier.

[6] Marcel Landowski.

[7] A la Gloire des armées françaises.