Novembre-1947

3 novembre [1947]

Ma nouvelle esquisse de Shakespeare vient. Je crois que c'est vraiment Shakespeare.

Un dessin que je crois bien qu'on pourrait appeler le Sabbat. Une sorcière à cheval sur un banc, emporte un mourant désespéré (pour la Porte).

4 nov[embre 1947]

Buste de Ladis. Vient très bien.

5 nov[embre 1947]

Séance annuelle de notre Académie. Je n'ai pas mis l'uniforme. Beaucoup l'ont mis. Certains le portent dans le même sentiment que les femmes leurs robes. Cependant c'est mieux que l'habit noir.

6 nov[embre 1947]

Fini le dessin Sabbat.

À l'Opéra, on donnait un ouvrage nouveau de Henri Rabaud, Martina, livret de J[ean] Bernard, le fils de Tristan Bernard. Combien j'aime peu cette sorte d'ouvrage. C'est comme l'illustration d'un livre. Quel besoin de mettre en musique un dialogue sans intérêt. C'est encore moins bien que le Chantecler d'Escholier, mis en musique par Roger-Ducasse. Livret sans valeur, musique excessive comme celle de Ducasse. Musique sans intérêt comme celle de Rabaud. C'est un genre faux.

7 nov[embre 1947]

Winders et sa famille déjeunent et le ménage Oulmont. Lui n'est pas sympathique. Il veut être de l'Institut et semble considérer que nul autre que lui ne peut être élu, ne doit l'être. Parmi les candidats à l'Académie, les plus insupportables sont ceux qui considèrent d'avance que vous devez voter pour eux, parce que vous les connaissez, parce qu'ils vous connaissent. C'est comme un engagement qu'ils ont pris en votre nom et auquel vous devez souscrire. Sinon ils vous en veulent. Tel sera Oulmont. Maintenant, ami, ami. Comme il ne sera certainement pas élu, il ne nous connaîtra plus. Pas intéressant. Sa petite femme, très gentille, très charmante, même jolie.

À la commission du Ttricentenaire Büsser nous dit avoir été reçu par Naegelen. Tout se résoudra en une cérémonie à la Sorbonne, avec des gardes municipaux en derrière blanc, comme des lapins.

8 nov[embre 1947]

Cognacq[1] vient me voir. C'est lui qui doit discourir lors de la remise de l'épée à Lacour-Gayet. Il venait la voir pour étayer son propos. Il est gentil, Cognacq, avec son air un peu goguenard.

9 nov[embre 1947]

Mme Lapeyrière vient me voir avec un sculpteur du Nord, appelé Vitijy, qui professe le dessin à Roubaix.

Et puis, visite de Alfred Pereire, bien agité aussi par son désir d'être élu à l'Académie. Mais lui, il fait des dons, que Boschot accepte en rechignant.

11 novembre [1947]

Cérémonie annuelle devant l'énorme liste des morts de la guerre 1914-1918. Toujours parfaitement organisée par les jeunes gens. Notre École sait conserver des traditions qui ne vieillissent pas, puisque c'est la jeunesse qui les continue. Et rien n'est plus émouvant et charmant que cette guirlande de bouquets de violette que, un à un, chacun dépose, côte à côte, au pied de la grande dalle de pierre où les noms sont inscrits, des morts qui déjà reculent dans le passé.

Travaillé à la Danse de l'Arc. Ça ferait une fameuse grande statue.

12 novembre [1947]

Avec Lemoyne nous établissons la liste des pièces à exposer pour le tricentenaire. Il ne me paraît pas très intelligent, Lemoyne. Il a le crâne bas, un nez convexe, de grosses lèvres boudeuses. Il est assez grand. Il me paraît connaître son affaire.

En séance, Tournaire essaye de parler de la fondation Ephrussi, à Beaulieu. Il se heurte à l'indifférence de l'Académie et à la mauvaise volonté de Boschot. Comme ce serait intéressant de connaître Boschot de près. Dans son genre, égoïsme et suffisance, c'est un type parfait. Le plus curieux en lui, c'est son physique. Avec sa chevelure encore drue, ses gros sourcils noirs, sa grosse moustache, en somme il est tout en poils, il semble énergique. Il ne l'est que dans le non-vouloir.

Au concert pour l'œuvre de secours aux enfants dont Lily[2] s'occupe tant, Françoise[3] a très bien joué. La gentille Mme Auriol était venue.

13 nov[embre 1947]

Exposition Clément Ader au musée Galliera. Le président Vincent Auriol inaugure et vient à moi, si cordialement, comme toujours. Ma grande maquette du monument de Muret[4] est en place d'honneur.

Travaillé à la danse de l'Arc.

Soir. Banquet des ailes brisées où je crois avoir fait un discours rosse et amusant.

14 nov[embre 1947]

Ibert me fait savoir qu'il a adressé sa lettre de candidature à l'Académie. Büsser l'y pousse beaucoup et lui a écrit qu'il était son candidat. Je me méfie. Il suffit que Büsser lance un ami dans la bagarre académique pour qu'il vote contre. Un jour, il m'a dit :

—Bien sûr, on promet sa voix à plusieurs. Mais la seule promesse qui compte c'est celle qu'on tient au moment de voter.

15 nov[embre 1947]

Nous avons à déjeuner François-Poncet et sa femme, Paul Léon et les Jacques Richet. Bien sympathique toujours François-Poncet. Asklépios[5] fait beaucoup d'effet.

Fin de journée visite de la petite C.K. Elle a une arrière-pensée, poursuit un petit but, facile à deviner. Dommage qu'elle ait ainsi tourné cette petite. Elle est partie déçue. Il y a longtemps, les jeunes filles qui venaient chez moi dans le même petit but, ne partaient pas souvent déçues.

16 nov[embre 1947]

Visites. Parmi, le président retiré, Mohamed Mahmoud Bey Kahlil, Égyptien richissime. Il est plein d'admiration et me dit son étonnement qu'il n'y ait rien de moi au musée d'Art moderne du Caire. Il me dit aussi son indignation pour la dernière exposition d'art français moderne là-bas. Puisqu'il est si riche, il ne tiendrait qu'à lui d'acheter une des œuvres pour la faire donner au musée du Caire.

17 nov[embre 1947]

Visite de de Ruaz. Question de la publicité de mon exposition. Je lui rends 50 000 F. Il m'annonce que vont passer en vente à l'hôtel des ventes de la rue Drouot plusieurs bronzes de moi. Quels bronzes? Il va se renseigner.

Cet après-[midi], triste cérémonie pour le pauvre Pinet. Parmi les grands prix de n'aurait peut-être pas été un des plus brillants. Il avait du talent et un talent sain.

18 nov[embre 1947]

Triste visite de candidature pour la musique, Henry Février. Il n'a guère son esprit à lui. Il ne me parle que de ses ennuis avec les locataires ou le propriétaire voisin de sa maison rue de la Terrasse. Nous avons fait notre service militaire ensemble. Pour lui, c'est une raison pour que je vote pour lui. Monna Vanna est un bon ouvrage mais dans l'état d'esprit où il est, c'est impossible. Je voterai Ibert.

À l'Institut, on a décidé de joindre à la commission du tricentenaire les conservateurs des musées, Lemoyne et Paul Léon.

Surprise à la lecture des candidats à la succession Reynaldo Hahn. Voilà que Büsser, fidèle à son génie de la trahison, a conseillé à Delvincourt de se présenter en même temps que Ibert à qui aussi, il avait promis sa voix. C'est moche et absurde. Il va nuire aux deux en ayant eu l'air de les pousser tous les deux. Les candidats sont donc Delvincourt, Ibert, Février et Rousseau.

Soir, remise à Lacour-Gayet de son épée. Charmant discours de Cognacq et charmante réponse de Lacour-Gayet. Aujourd'hui, m'est née une nouvelle petite-fille qui s'appellera Anne[6], qui a, chose rare, une jolie petite tête de poupée et une chevelure de chef Sioux.

20 nov[embre 1947]

On m'en avait parlé. Je reçois la visite d'un certain baron Carciotto qui cherche à monter une affaire sur les terrains de la Porta Pinciana. Ah! qu'il est Italien, peut-être pas dans le bon sens. Sympathique, enjôleur, prometteur, je reste sur une très prudente réserve.

Danse de l'Arc[7].

Je porte à Georges Lecomte une petite note pour l'article qu'il fera dans Opéra, sur mon exposition. Je lui remets la notice de Hourticq sur Le Temple de l'Homme.

Je vais chez le commissaire-priseur Baudoin m'informer des bronzes de moi qui doivent passer en vente. Il s'agit de la collection de Mme Capamagian. La famille fait vendre tout. De là, chez Sinet, le banquier, qui me présente à un de ses amis, habitué de l'hôtel des ventes. Il me conseille, ce que je savais, de soutenir quelques pièces.

Puis, sur le conseil de de Ruaz, je vais voir cette tête d'imbécile de Cognat, dans son antre à « Arts ». La visite est aigre-douce. "Comme le cubisme dure depuis trente ans, ça compte dans l'histoire de l'Art" et autres affirmations fondées non sur la valeur, mais sur l'apparence du succès. Il me dit qu'il fera faire un article par Waldemar Georges. Je regrette d'avoir fait cette visite à cet imbécile.

Fini cette journée agitée et vaine en somme, à la conférence que faisait Marthe de Fels sur la valse, avec Françoise[8] au piano.

Travaillé à la nouvelle esquisse Shakespeare. Ce coup-ci je le tiens.

Paulette dit que Blum sera avalisé par la Chambre. Savoir?

22 nov[embre 1947]

Je vais dans cet autre antre de la rue Drouot, voir comment sont exposés mes ouvrages qui seront vendus lundi après-midi. J'y vois Baudoin et Durand-Ruel, le fils de celui qui fut bien. C'est très mal exposé. Tout, là, est d'une repoussante saleté. Je fixe à Durand-Ruel des prix auxquels pousser trois de mes pièces David combattantProméthée, la Danseuse aux serpents en marbre, et l'esquisse d'après-guerre 1918 appelée Metz. Nous verrons les prix que ça fera. Il y a là une mauvaise reproduction du Baiser de Rodin. Je n'aime pas beaucoup ce groupe. Je crois que lui-même ne l'aimait pas beaucoup. Les commissaires me disent que la sculpture se vend toujours mal. Même le Rodin, me disent-ils, ne montera guère.

Réception chez J[ean]-G[abriel] Domergue. Très brillant. Il a du talent, ce diable-là. Il a quelques excellents paysages. Si je ne le connaissais pas, je crois que je serais très sévère pour ces figures humaines, si faciles, et si pleines de défauts. Mais souvent les petites têtes sont pleines de saveur, de rapports de tons heureux. Il y avait la c[omte]sse de Rochefort, Mahmoud Bey, toujours important, et puis Lejeune, et Jacqueline Baille, Marie-Thérèse[9], les Lemaresquier, Ben[jamin] et Louise[10].

Et Blum est renvoyé par le Parlement. Qui alors? Schuman?

24 nov[embre 1947]

Rudier vient chercher la Danse de l'Arc Dourga la Tueuse. Il est accompagné d'un type du Nord qui me parle d'un monument à élever à Dunkerque pour commémorer l'effort français qui permit à l'armée anglaise de se réembarquer.

Puis je vais à mon tour chez Rudier. Icare et Le Combat dans la montagne sont fondus. Je vois le modèle de la statue de Foch qui doit aller place du Trocadéro. Mais, c'est très mauvais.

Puis, je vais chez Sinet qui a organisé un rendez-vous avec un certain M. Kaufman, habitué de l'hôtel des ventes qui a aimé mes pièces. Mais il faut que je soutienne mes prix. Bruck et Lagriffoul viendront et me pousseront... Pendant la vente, j'aperçois Schœller, embusqué dans un coin sombre. Ce n'est pas pour mes bronzes qu'il est là. Je fais racheter ma Danseuse aux serpents, en marbre, le groupe du cavalier et des Alsaciennes et Lorraines, Prométhée et le petit David. Tout ça m'est revenu à 94 440 francs! Le Rodin s'est vendu 60 000 F.

25 nov[embre 1947]

L'esquisse Shakespeare. Bien. Difficultés pour installer Ariel et Caliban. Shakespeare, c'est Prospero en grand. Ariel et Caliban sont un peu les symboles de toute son œuvre. À développer littérairement.

26 nov[embre 1947]

Matinée chez Susse, patines, chez Blanchet pour chercher les dessins encadrés.

Après-midi, Institut où la section de musique classe les candidats. Büsser, avec ses intrigues, avec ses promesses simultanées à Ibert d'abord, à Delvincourt ensuite, est arrivé au résultat suivant, bien que je croie que sincèrement il voudrait voir élire Ibert. Donc Delvincourt vient en première ligne. Son élection est sûre. Ibert en deuxième ligne, après Rousseau[11], Ferrier n°4, Boucher et Mazelier. Büsser, en séance, plutôt en sortant disait qu'il allait conseiller à Delvincourt de se retirer. Quelle complication et quelle sottise. Un candidat présenté en première ligne ne se retire pas.

Je vais chez Mme Pinet. Elle me dit qu'elle a vu Drouant, le marchand de tableaux de rue Faubourg-S[ain]t-Honoré. Il lui a déclaré qu'il en avait assez de la peinture qu'il prônait jusqu'à ce jour et qu'il allait dorénavant soutenir les réalistes...

Le Monde annonce mon exposition.

27 nov[embre 1947]

Dans les caves du musée d'Art moderne où je choisis les salles que la société des A[rtistes] f[rançais] me prête pour mon exposition. De Ruaz n'en a pas assez.

Au restaurant où je déjeune, Lily[12] me téléphone que le président Auriol me recevra lundi prochain.

Après-midi Shakespeare. Très bien.

Mais mauvaises nouvelles. Les grèves s'étendent. Voilà que les Postes et les fonctionnaires entrent dans ce jeu idiot. Je téléphone à de Ruaz. Il mobilisera des cyclistes et des taxis pour faire porter les invitations. Poisse!

28 novembre [1947]

Rien de changé pour les grèves. Le gouvernement a une toute petite majorité.

29 nov[embre 1947]

Le gouvernement dépose un projet de loi réglementant le droit de grève, imposant le respect du travail. Ce qui n'empêche pas les violences du P[arti] C[ommuniste].

Boschot me téléphone. Il me dit que c'est Büsser, instigateur de la candidature Ibert, qui a déposé la lettre de candidature de Delvincourt. Celui-ci lui avait dit de ne la déposer que si Ibert n'était pas candidat. Il ne tenait qu'à lui que Ibert soit, en somme, seul. Et maintenant il veut recommander à Delvincourt de se retirer. C'est invraisemblable.

30 nov[embre 1947]

Situation intérieure bien mauvaise et, à la veille de mon exposition, bien peu favorable! Au parlement ce sont de vraies bagarres et à propos du projet de loi, le P[arti] C[ommuniste] dépose 200 amendements!

 


[1] Gabriel Cognacq.

[2] Amélie Landowski.

[3] Françoise Caillet-Landowski.

[4] Ader Clément.

[5] Nouvelle Faculté de médecine.

[6] Anne Landowski.

[7] Danseuses cambodgiennes.

[8] Françoise Landowski-Caillet .

[9] Marie-Thérèse Nénot.

[10] Benjamin et Louise Landowski.

[11] Victor Rousseau.

[12] Amélie Landowski.