Juin-1929

Cahier n°25

1 juin [1929]

Aujourd'hui j'ai cinquante quatre ans. N'est-ce pas Delacroix qui écrivait dans ses mémoires, notant ainsi un âge dépassant la cinquantaine : "Je suis furieux". Je ne suis pas furieux. Mais je ne suis pas égayé de voir les années si vite passer. Je me sens bien, heureusement. Parfois un peu fatigué. Mais l'imagination toujours inépuisable. Si je n'avais de si lourdes charges, si je pouvais consacrer quelques mois, mais je le ferai bientôt, à une œuvre, mon Prométhée, mon Cantique des cantiques, l'achèvement du Mur des Légendes, je suis sûr que ce serait supérieur à tout ce que j'ai fait. Je le ferai. Il le faut absolument. Je le ferai. Je n'ai pas encore pu mettre en cours mon Mur des Légendes, je suis trop encombré. Je n'ai pas assez de place. Mais je le commencerai aussi bientôt. Il faut que d'ici deux ou trois ans je fasse une grande exposition rétrospective avec ces morceaux : Le Mur des Légendes en entier. Le Mur des Hymnes. Le Prométhée. Le S[ain]t François et S[ain]te Claire en matière.

Mais que j'ai passé une demi heure amusante à l'ambassade de Chine. C'était l'anniversaire de la mort de S[un] Y[at] S[en]. Le ministre m'avait invité, et j'avais envoyé la veille une reproduction du buste. J'étais seul européen. Sur la cheminée le buste était installé comme une idole, devant une flamme brûlait. Je suis tout de suite frappé de l'atmosphère du milieu. Visages tendus. Le ministre, devant la cheminée faisant une harangue, ponctuant ses phrases de gestes énergiques, soudain une canne surgit dans l'assistance, tenue par un poing crispé appartenant à un visage jaune, grimaçant, vociférant. Cris, et immédiatement bagarre. Puis accalmie. Un assistant prend la parole. Cette fois-ci un pied jaillit de l'assistance, suivi d'une jambe et d'un petit bonhomme qui bondit sur l'orateur, lui colle son pied dans le ventre. Nouvelle bagarre, encore plus violante. Le ministre venait à moi, me prenait par la main, me disant :

— Attendez un peu, je vais vous présenter.

Tentative vaine de diversion. Les passions étaient déchaînés. Entre la police secrète. Tchang Tchiao me dit :

— Ce sont les bolchevistes.

Enfin je me retire. Dans un coin, durant toute la scène, un phonographe récitait une harangue de Sun Yat Sen, d'une voix nasillarde et lointaine. Au plafond des petites femmes roses et toutes nues jouaient dans un ciel bleu avec des amours.

Le proviseur du collège Rollin[1] venu me demander de présider la distribution des prix. Quand j'y réfléchis, j'ai eu bien des surprises dans ma carrière. Cet honneur est un de ceux auquel je m'attendais le moins. Comment ne pas accepter. Bien embêtant. Il va falloir préparer un discours.

2 [juin 1929]

Inauguration du monument du XVIe arrondissement[2]. Ce ne fut pas comme à Déroulède. Cérémonie très bien organisée. Beaucoup de succès. Poincaré a parlé longuement de mon œuvre. L'effet est d'ailleurs bon. Mais c'est un peu petit. La stèle est maigre. Une sorte de mur isolé plus large que le Bouclier eut fait mieux [3].

Après-midi, visite de M. [et] Mme Weiss. Tout à fait sympathique.

4 [juin 1929]

Le déjeuner des "jeunes" de l'Institut. Convives : Valéry, Borel, Painlevé (arrivé très en retard bien entendu), Brunschvicg, Pelliot, Pontremoli, Paul Léon. Ce fut tout à fait intéressant. Brunschvicg et Valéry ont fait les frais de la conversation. Pascal et Descartes en furent les sujets. Pelliot me paraît fort intelligent et cultivé. En partant avec Paul Léon, celui-ci me parle des vacances d'atelier à l'École des Beaux-Arts et me dit que l'on compte bien que je poserai ma candidature à l'un des deux de sculpture.

8 [juin 1929]

Élection de Bachelet[4]. Paul Léon vient me dire qu'il aura besoin de moi pour que j'aille reconnaître les emplacements des deux autres monuments nationaux de la Marne (Mondement et Meaux).

— Il faudra aussi que je vous parle du tombeau Foch. J'ai reçu un rapport de Hulot, défavorable au remplacement de l'autel de Visconti[5].

Je ne puis m'empêcher de paraître étonné, et je trouve Hulot bien serin. Pourquoi faire un rapport, aussi prématurément, et lui donner immédiatement ce caractère officiel. À moins qu'il ne soit des jésuites. Âme de fonctionnaire. Et sûrement cela va créer des complications du côté de François-Poncet.

9 [juin 1929]

Fabri-Bertin me raconte, en sortant du Conseil de la Fonderie c[oopérative], des histoires bien drôles sur Coutan, Hannaux et des petits modèles auxquelles ils demandaient des petits services... et sur Jean Boucher. Il paraît que lorsqu'il revient ivre chez lui, sa femme l'empoigne par les testicules et lui tord ces fragiles organes. Le malheureux hurle :

— Mes C......! Mes C.....!

Dans sa maison, où tout le monde entend ses cris on ne l'appelle que : "Monsieur mes C.......". Penser à cela quand on le voit pérorer gravement, l'index levé, avec des allures sentencieuses.

11 [juin 1929]

Comme je m'en doutais, ce rapport Hulot a fait un drôle d'effet au cabinet de M. F[rançois]-P[oncet]. Téléphone de Dezarrois ce matin :

— Et bien, quel idiot! quel serin! quel imbécile! Nous allons le convoquer et lui laver la tête. quel jésuite! etc.

Je pense comme eux. C'est bien maladroit. Mais pour moi il a plus fait cela par une sorte de conservatisme de fonctionnaire timoré que par jésuitisme. De toutes façons, ça complique et c'est idiot, d'autant plus qu'on lui avait bien recommandé la plus grande discrétion.

Visite du maréchal Pétain. On revoit le buste. Il est toujours le même, le maréchal. Un peu plus marqué.

Buste de la petite Citroën qui me donne du mal, mais vient bien, je crois. Très difficile à faire un buste riant. La joue d'une personne qui rit ne donne pas de beaux plans. Mais ce petit visage[6] ne peut être qu'ainsi traité.

12 [juin 1929]

Journée mondaine. Déjeuner chez Mme Halphen, où je fais la connaissance de Ferdinand Bac. Il me parle de mon projet de Temple, dans les termes les plus chaleureux et qui me touchent. Voilà quatre ans que cette exposition a eu lieu et cela fait plaisir qu'un tel souvenir en ait été gardé. Je déjeune à côté de cette jolie Madame Lara. Il y avait là Pourtalès, l'auteur de La Vie de Liszt, et Widor. Widor nous a raconté des histoires lointaines de Wagner et de Liszt. Pourtalès nous dit avoir été visité Mme Cosima Wagner, et que chez elle la perte de mémoire, causée par l'âge, est telle qu'elle ne se souvient plus de Wagner, mais seulement de son premier mari [7] dont elle dit :

— Quel imbécile!

C'était la réunion chez Madame Blumenthal, de tous les membres de la Fondation, jury et lauréats. Je revois avec plaisir Chamson, Champly, il y avait là Tardieu, P[aul] Léon, F[rançois]-Poncet. Celui-ci également me parle de Hulot en termes sévères. Je lui dis que nous avons rendez-vous le lendemain aux Invalides avec Paul Léon.

Dezarrois me parle longuement de la candidature de son père à l'École.

13 [juin 1929]

François-Poncet a complètement raison théoriquement. Il ne fait pas de doute que le tombeau Foch eut été tout à fait bien à la place de l'autel de Visconti. J'ai revu cela ce matin. Cet autel de Visconti, je ne l'aime pas. C'est un faible démarquage de l'autel de S[ain]t-Pierre et autres autels baroques italiens. Il est dommage qu'il soit impossible de le supprimer. C'est impossible. Je m'en suis une fois de plus rendu compte. Paul Léon n'a pas hésité. Il n'est pas du tout partisan de remplacer l'autel Visconti. C'est encore au parti de la chapelle S[ain]t-Ambroise[8] que nous nous sommes ralliés. Décidément ce n'est pas très épatant cette chapelle des Invalides.

15 [juin 1929]

Quel travail en ce moment, sculpture et administratif. Je travaille au cheval Douglas Haig, au monument Fauré, à de Grasse, à mes bas-reliefs chinois[9], bustes du docteur Legueu et Geneviève Citroën, base du monument d'Est[ournelles] de Constant, en même temps la mise au point du saumon des Fantômes, si important, et l'établissement de mes contrats avec Attenni et les granitiers.

À la direction des B[eau]x-Arts où j'allais voir Pinardon, je rencontre, en m'en allant, François-Poncet. Il m'emmène dans son cabinet, nous reparlons du monument Foch des Invalides. Je sens un peu d'énervement à propos de P[aul] Léon.

Rivalité fatale, mais regrettable entre deux hommes sympathiques.

20 [juin 1929]

Chez le maréchal Pétain à qui j'avais demandé audience pour lui parler des monuments de la Marne. Il m'indique l'emplacement de celui de Meaux. À première vue ça ne me paraît pas remarquable comme place. Pour le mien, celui de la butte de Chalmont il me dit :

— Drôle d'emplacement.

Je n'ose pas lui rappeler qu'il a été consulté sur le choix de cet emplacement. Mais Mangin a joué là un rôle important. Alors, là aussi rivalité... Chez le maréchal il y avait le général Brécard. Je lui parle de la statue Haig et il me dit qu'il me procurera un beau cheval.

23 [juin 1929]

Depuis jeudi, tous les soirs, nous allons à la Tétralogie. Depuis longtemps je rêvais de l'entendre à la suite. Je m'en promettais un grand bonheur. Je ne suis pas déçu. La beauté, la grandeur d'une pareille œuvre dépassent tout. Excessivement bien donné. Peut-être pas comme décors. Aussi quelques effets de mise en scène peu heureux. C'est bien peu de chose. Je ne crois pas qu'aucun musicien, même Beethoven ait atteint à une pareille grandeur. C'est grand, c'est fort, c'est puissant et c'est plein de tendresse. Il ne faut pas dire : "Oui, musicalement mais la fable est stupide". Toute fable est stupide si l'on veut. Il y a là, non seulement un génie musical immense, il y a un poète très grand, imaginatif et généreux. Et je ne trouve pas la fable stupide. Pas plus que toute la mythologie grecque. Pas plus que la mythologie hindoue, et que la Bible. Cette Tétralogie, c'est un tout indissoluble. La seule chose à améliorer, ce serait la mise en scène. On pourrait très facilement, avec les moyens scéniques actuels, en se servant même au besoin du cinéma, créer une ambiance plus fantastique, nous transporter dans un monde plus surhumain. Mais routine est maîtresse. Wagner ce révolutionnaire n'eut pas hésité.

Été aujourd'hui à Mondement, avec M. Jacob, pour déterminer l'endroit du monument. Rentré assez tôt pour voir Châteaubriant et sa famille. C'est un artiste, cet homme-là.

29 [juin 1929]

À[10] l'Institut, Meunier me prend à part et me dit qu'il faut absolument que ce soit moi qui fasse le grand monument de Foch pour Paris. Je lui dis que ce sera impossible, parce que je fais déjà le tombeau. Il me dit :

— Vous verrez, il n'y a que vous. On veut nous imposer Bourdelle. Il ne faut pas.

 

[1]    Où P.L. a fait ses études.

[2]    Bouclier aux morts.

[3]    . Suivi par : "C'est quand même bien mieux que toutes ces banalités que l'on voit." raturé.

[4]    . Suivi par : "Sans aucun intérêt", raturé.

[5]    . Cet autel, à colonnes torses et à baldaquin, édifié par l'architecte Louis Visconti, fait face à l'entrée, au fond de l'église du Dôme.

[6]    . Suivi par : "quand il est sérieux", raturé.

[7]    . Hans de Bülow.

[8]    . Chapelle à droite de l'autel Visconti.

[9]    Pour le monument à Sun Yat Sen.

[10]  . Précédé par : "Jugement concours de Rome, Joffre a eu le prix. Je suis satisfait. Je crois que c'était le plus artiste du lot", raturé.