Octobre-1929

Cahier N° 26.

3 octobre 1929

Le couronnement du monument Paul Adam. Le jeune L[élio] venant mouiller ce soir, regarde mon esquisse. Il m'a semblé enthousiaste. On aime à sentir la jeunesse émue de ce que l'on fait. J'avais découvert mon esquisse Fauré. Deux choses bien différentes. Je reste fidèle à mon principe d'objectivité. La subjectivité d'une œuvre doit exister malgré soi. C'est la vraie personnalité : c'est absurde de craindre "le sujet", mais il faut le transformer. Mon couronnement Paul Adam ne manque pas de "sujets". Mais il est sculptural et décoratif, dans le bon sens du terme. C'est-à-dire que les idées que j'ai voulu exprimer m'ont amené à ma composition. En fait les deux éléments sont en moi, intimement mêlés. Quand une idée ne m'amène pas à un développement sculptural, je la rejette ou j'en cherche des interprétations jusqu'au moment où le sculpteur est satisfait.

Idiot cet article de Thiébaut-Sisson lu hier soir, chez Marcel, sur Bourdelle. Ainsi quand mourut Rodin, maints articles nécrologiques déclaraient que jusqu'à lui la sculpture n'existait pas. Voilà que ce gros bonhomme nous déclare aujourd'hui que "la sculpture courait à l'abîme, que Bourdelle nous avait remis dans le droit chemin...! Témoin, ajoute l'imbécile, la S[ain]te Geneviève de Landowski". Si il y a un homme auquel je ne dois rien, auquel je ne pense jamais quand je travaille, c'est bien à ce plagiaire de Bourdelle. On a envie d'être d'autant plus sévère pour lui, qu'on exagère tellement sa louange. En vérité, il n'a fait qu'une seule bonne statue, son Héraklés, d'un bon jet, mais qui ne gagne pas à être longuement regardée[1]. C'est[2] un ouvrage en route. Il est laissé au moment où il devenait difficile. Nous donner Alvear comme supérieur au Colleone, c'est un peu énorme. Sans ce Colleone, l'Alvear n'eût pas eu les quelques rares qualités qu'il a. Mais le cheval est de vulgaire dessin, et du point de vue hippique, complètement faux de mouvement. Pour le reste de son œuvre, vraiment, nous donner ces Centaure mourant, Pénélope, Sapho, etc., comme des œuvres modernes! Tous ces sujets rabattus. Ce jeune Bourdelle découvrait tard tous ces sujets qui forment la base des études à l'École des Beaux-Arts. L'art de B[ourd]elle est un art de parodie. On pourrait dire de lui qu'il est le Canova des Tchéquo-Slovaques du boulevard Montparnasse. Mais j'attends avec gros intérêt cette exposition rétrospective annoncée. On jugera vraiment alors. Je regrette qu'il ait fait aussi mauvais temps aujourd'hui. Je serais allé impasse du Maine[3]. Mieux qu'une exposition, l'atelier. Sans doute a-t-on présenté les choses d'une manière théâtrale. Quoi de plus émouvant que l'artiste couché mort, au milieu de son œuvre, immobilisé[4] pour toujours. Par lui, tout cela a pris vie. Aujourd'hui rien d'autre de vivant. L'atelier d'un artiste, même médiocre, est un livre ouvert. Celui d'un grand artiste est un livre sacré, c'est comme un temple. Ma visite à l'atelier Meunier à Bruxelles. Quitter tant de bonheur! Il semble qu'une pensée flotte toujours là. Le musée Rodin. La maison de Gustave Moreau. Probablement la seule immortalité.

4 [octobre 1929]

J'aurai fini demain ou dimanche mon esquisse du couronnement du monum[en]t Paul Adam. J'en suis très content. Très nouveau. Tumultueux. La mine est d'une grande richesse. Pourquoi cet oubli, même cette espèce de mépris dans lequel on semble tenir Paul Adam. Ce fut un homme remarquable. Richesse d'idées [5]. Imagination inépuisable. Beauté de la forme. Élévation de la pensée. Audace. Fécondité. Que peut-on demander de plus !

Donc, j'ai pris dans son œuvre, sans les traiter anecdotiquement les morceaux les plus expressifs. Les Feux du sabbat, Le Trust, La Force, La Ville inconnue, L'Année de Clarisse, tout cela se groupe autour du Taureau de Mithra. Le Taureau de Mithra, son plus petit livre, mais qui contient comme une vision de toute son œuvre. Aussi, en ai-je fait le motif le plus important, autour duquel tout se groupe, d'où tout semble sortir.

5 [octobre 1929]

Tchang Tchiao me téléphone aujourd'hui. Il a reçu de Nankin une lettre de M. Sun Fo où l'on me demande, me dit-il, certaines modifications à mes modèles. Rendez-vous pris mardi à 1 h ½. Il me dit deux mots de la robe, "qu'on trouve trop ample". Évidemment, ils ont raison du point de vue vrai. Mais, pour l'avoir essayé, je sais combien ces pantalons européens, dépassant sous cette robe chinoise feront mal. Mais tant pis. Je crois que je ne discuterai plus. J'en ai assez. Je ferai comme ils désirent, de mon mieux. Pour les bas-reliefs aussi, il n'y a qu'à attendre mardi. En attendant, l'énorme marbre s'installe dans l'atelier.

Deux ou trois séances au buste de M. Prince, avec Madame. Drôles de gens. Sympathiques, mais bien sans-gêne.

À Issy-les-Moulineaux, pour planter la stèle Farman, avec l'entrepreneur et Taillens. Nous n'avons pu retrouver les signaux de l'emplacement. Volés ou enfouis sous la terre ?

Visite du ministre de Chine, mais lui n'avait reçu aucune lettre de Sun Fo. Donc je ne sais rien du tout sur les observations.

À l'Hôpital américain pour prendre des nouvelles de G[aston] Riou. J'y rencontre les Blanchenay. Madame Blumenthal est partie depuis mercredi. Gaston Riou va mieux.

6 [octobre 1929]

Je n'ai vraiment aucun sentiment de jalousie envers personne. Seul à seul avec soi-même, on sait bien ce que l'on sent. Je me dit ceci en lisant le récit des funérailles excessives faites à Bourdelle. Je connais assez son œuvre. Il n'a rien apporté de neuf, au contraire. À côté d'un Barye, d'un Rude, d'un Constantin Meunier, d'un Rodin, il est bien petit. Et c'est souvent si faux, si laid. La décoration du théâtre des Champs-Élysées est impossible. Ce sont, exécutées en marbre, de mauvaises esquisses agrandies, d'élèves de l'École des Beaux-Arts. De même sa décoration du théâtre de Marseille. Quand on déforme, il faut le faire avec la même maîtrise que Michel-Ange, faire que la déformation ne paraisse pas une faute. Les déformations chez Bourdelle semblent toujours  faute ou négligence. Elles n'ajoutent pas à la grandeur. Elles approchent de la caricature. Ce Centaure mourant, cette Sapho, sont-ils autre chose que des caricatures d'antiques? Qu'est-ce que le "moderne" a, à voir là [6]? En fait, je ne connais pas une œuvre de Bourdelle inspirée par le spectacle de notre temps. Il semble que cet homme vivait dans une bibliothèque de reproduction des œuvres de l'antiquité. Il a fait de l'École en dehors de l'École.

Reçu lettre d'un M. J. Bruneau (je ne me souviens pas qui c'est), me disant "d'agir d'urgence, si je veux me faire confier la statue de la France pour le musée des Colonies que devait faire Bourdelle". Je ne bougerai pas. Mais je voudrais bien savoir qui est ce M. Bruneau. Sa lettre : "J'apprends à l'instant que l'on va commander à X sculpteur la statue du musée des Colonies que devait faire Bourdelle. Faites agir immédiatement, si vous voulez avoir cette statue". signé : "J. Bruneau". Aucune adresse. Carte-lettre à en-tête : Les 2 Magots. Bien entendu, je ne fais aucun geste, je ne fais agir personne. Mais je voudrais vraiment savoir qui est ce J. Bruneau, quand ce ne serait que pour le remercier de son intention. Il doit y avoir en ce moment, une ruée de sculpteurs pour se partager les dépouilles des commandes de Bourdelle!...

Mon jeune ami Isay me dit au téléphone :"C'était quelqu'un, il a réagit contre Rodin". De même dit-on des cubistes : "Ils ont liquidé les Impressionnistes". On leur fait un titre de gloire de n'avoir pas su comprendre les grands artistes qui les ont précédés. Par une véritable aberration on les loue, les uns et les autres, de revenir aux formules contre lesquelles ces vrais novateurs avaient si durement combattu. Si bien qu'en sculpture, nous revoici sous le règne des Pallas-Athéna, des Sapho, etc., à des formes et des compositions conventionnelles dont Rodin et Constantin Meunier nous avaient sorti, après Barye. En peinture, aux tons sales et bouchés (le fameux ton merdeux de Bonnat fait la dominante de nos cimaises modernes), aux compositions froides des néo-ingristes, tout ça d'ailleurs avec un métier très inférieur. Et c'est cela qu'on nous dit aujourd'hui être moderne. Les gens se gargarisent de mots. Ce n'est pas sur leurs œuvres que les artistes sont jugés et classés. C'est par le groupement auquel ils sont affiliés. Tel qui expose "aux Tuileries", tout à fait quelconque (aussi toute cette bande de médiocres qui entoure Despiau), est classée moderne. Les autres, des hommes comme Bouchard, moi, sommes classés pompiers. Autrement plus vivants, plus audacieux qu'eux pourtant. Mais groupement. Avec des mots, il est vrai, on peut faire un génie du pire imbécile, un imbécile du plus grand talent.

Étude à faire sur le "modernisme" ou plutôt sur "la décadence moderniste". Idée à développer. Plan [7] :

I. Incohérence des groupements d'artistes, aucune affinité artistique, ex : en sculpture prendre des têtes de groupe (Bourdelle, Despiau, Bernard, Maillol, par ex.), aussi éloignés les uns des autres que possible, groupés par unité d'intérêts. Rivalité des Sociétés. Phénomène tout à fait moderne. Importance des Salons, sortes de musées temporaires. Influence de la presse. Influence de la politique (présidence de certaines sociétés d'artistes données à [des] hommes politiques en vue). Influence des marchands (œuvres d'art considérées comme valeurs de placement). Collusion entre marchands, hommes politiques, presse?...

II. Semblable situation est la conséquence fatale d'une époque troublée, image de l'incohérence de la pensée du monde. Sorte de Moyen Âge sans la foi. Si l'histoire se renouvelle, elle se renouvelle avec de sérieuses variantes. Les artistes ne savent plus quoi penser, ne pensent à rien d'autre qu'à leurs cénacles, se réduisent d'eux-mêmes au rôle d'amuseurs. On cherche plus à étonner qu'à émouvoir. L'originalité à tout prix, dans la conception, la présentation, l'exécution. Il ne s'agit pas de faire mieux que les autres, il s'agit de faire autrement. En fait, ni artistes, ni critiques, ni marchands ne sont réellement responsables. Ils sont les troubles produits d'une époque troublée, en pleine transformation.

III. La condition d'une renaissance : d'abord dans la poursuite d'un idéal commun. Point de vue moral d'ordre général. Ensuite, que les artistes retrouvent l'amour de la perfection. Les artistes poursuivant un but commun, ayant commune pensée, communes aspirations, chercheront à se surpasser par la perfection non par l'originalité forcée. Rendant la pensée de leur temps, ils seront modernes, en profondeur, non superficiellement.

7 [octobre 1929]

Le marbre[8] est installé dans l'atelier. Dressé il fait énorme. Il est très beau.

Visite de Camille Bellaigue. Ma dernière esquisse Fauré l'enchante. La revoyant avec lui, elle me donne aussi satisfaction. Pourvu que le Comité de ce monument, maintenant, trouve les fonds nécessaires. Nous parlons du monument Foch. Mon esquisse du tombeau l'intéresse aussi beaucoup.

Téléphone de M. Tchang Tchiao. Il a reçu une lettre du Dr Sun Fo contenant, me dit-il, certaines observations au sujet de la statue (costume), et des bas-reliefs (aussi costumes). Pourvu que cette lettre ne vienne pas compliquer mon travail et qu'on ne me demande pas des corrections nuisibles.

8 [octobre 1929]

Téléph[one] de Dezarrois me demandant de venir demain aux B[eau]x-Arts parler du tombeau Invalides et de la statue Foch que devait faire Bourdelle. Il pense à Bouchard. J'approuve.

9 [octobre 1929]

Au s[ous-]secrétariat des Beaux-Arts. Je vois le toujours gentil P[aul] Léon. Je venais seulement lui serrer la main. Nous parlons quand même rapidement de choses importantes. Il voulait précisément me voir pour les Fantômes sur lesquels il veut me donner cette année, d'importants crédits. Il me demande de presser le dépôt des devis des architectes. Je lui dit qu'il y a deux mois que tout a été remis aux services... Les services semblent avoir un peu dormi pendant l'été. Il me dit que le projet de loi pour le tombeau Foch sera déposé dès la rentrée des Chambres. On parle de l'autre monument Foch, celui pour une place de Paris, je lui donne le nom de Bouchard.

Je vois Dezarrois. Il me dit regretter que la mort de Bourdelle ait désorganisé leur programme, qu'il était regrettable qu'on ne puisse me confier le monument de la place publique. C'est pour cela qu'il pense maintenant à Bouchard. Je l'approuve. Ce tombeau m'intéresse d'ailleurs beaucoup. Je me propose d'en faire une œuvre très importante. François-Poncet me dit qu'il fait établir le projet de loi pour le tombeau. Mais on est très inquiet, on craint d'être renversé à la rentrée du parlement.

Si on me donnait aujourd'hui le choix entre la statue équestre et le tombeau, je crois bien que je choisirais le tombeau.

Je téléphone à Bouchard pour le mettre au courant de ma conversation avec Dezarrois et qu'il aille le voir, comme celui-ci l'a demandé. Rudement content le père Bouchard.

Travaillé à la statue d'Ader. Je ne suis pas très content de ce bras levé.

Visite de M. Tchang Tchiao. Il arrive avec une longue lettre de M. Sun Fo écrite en chinois. Et voilà, en effet, comme je le craignais, qu'on me demande des modifications! On trouve la robe trop ample. Fort ennuyeux, car cela fait fort bien ainsi. Mais je trouverai le moyen d'arranger les choses sans rien abîmer. Ce qui me plaît, c'est qu'on me demande maintenant de mettre des chaussures chinoises. Pour les bas-reliefs pas d'observations, sauf celui de l'élection. J'avais revêtu mes personnages de l'habit à queue, comme on me l'avait indiqué. J'avais mal compris, sans doute, on veut un costume "Prince Albert". Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? Le prince Albert était le mari de la reine Victoria[9]. Je crois que cela veut tout simplement dire, redingote.

Dîner chez M. et Mme Nénot. Je parle à M. Nénot du monument israélite. Le projet l'intéresse. Je vais donc essayer de le lui faire confier. Parlant ensuite du Palais des Nations à Genève, il me dit que la grande salle des séances, au lieu d'être décorée d'une fresque le sera d'une frise en bas-reliefs qui me serait confiée. Heureuse influence de mon exposition de 1925.

10 [octobre 1929]

Travaillé à la statue même d'Ader et repris l'esquisse du tombeau Foch. Bouchard me téléphone après avoir vu Dezarrois. Le voilà déclenché.

Il paraît que le général Weygand est venu voir François-Poncet pour lui demander de mettre une réplique du Foch de Malissard, en plein Paris! Il en est enthousiaste. Bouchard me raconte qu'il reçut dernièrement la visite de Malissard :

— Je suis chargé, lui dit-il, de refaire pour Londres mon Foch de Cassel. Mais il faut que j'ajoute sur le socle un groupe allégorique de la France et de l'Angleterre. Or, je n'ai pas la "patience" de faire des figures. Jusqu'à présent, c'était un nommé Piron qui me faisait les têtes et les figures humaines. Or cette fois-ci il veut signer! C'est inconcevable! Je lui ai dit que ça ne se faisait pas. Il n'a pas voulu démordre de ses prétentions! Alors je viens vous demander si vous ne connaissez pas un jeune qui pourrait me faire ce groupe, sans prétendre le signer?

Bouchard l'a, comme de juste, envoyé promener. Quelle inconscience!

En fin de journée, chez Tchang Tchiao pour les règlements futurs du Sun Yat Sen. Tous les fonds sont à Paris. Me voilà tranquille de ce côté-là.

À la clinique américaine, pour nouvelles de Riou qui va mieux.

12 [octobre 1929]

Décidément bien faibles les concours de l'École, dont nous avons commencé les jugements aujourd'hui par Le Roux. Séance à l'Institut, agréable lecture de Boschot.

Chez Mme Alice Courtois, décorateur, rue Pierre-Charron. La femme d'affaires moderne. C'est un type réellement nouveau. Celle-ci et d'autres comme elle, arrivent à se créer de belles situations. Elle a de l'allant, de l'autorité. Elle juge à son juste prix le mouvement dit "moderne", sait s'adapter au goût de sa clientèle, doit gagner de l'argent et emploie fréquemment le mot business. Elle doit de temps en temps s'offrir un homme, comme un homme s'offre une femme.

13 [octobre 1929]

Desprez me rapporte les photographies de l'esquisse Foch. J'ai une impression excellente. Telle quelle, quoique à peine indiquée, la masse est excellente. Il n'y a rien à changer pour les proportions. Cela est déjà énorme. Reste la réalisation. Surtout l'étude du sarcophage. Nos légendes héroïques en forment toujours dans mon idée le thème. Comme je l'écrivais à Dezarrois, faire en sculpture, avec nos légendes, ce que Wagner a fait en musique avec les légendes nordiques. Ne pas oublier cependant, qu'il s'agit d'un guerrier, mais d'un guerrier très croyant. Donc s'orienter nettement vers les légendes de ce caractère. Le cycle de Guillaume d'Orange, celui de Charles Martel, la Chanson de Roland, me donnent les thèmes[10] du sud de la France (libération de l'invasion Sarrazine). La légende de la conquête de la Bretagne par Charlemagne, voilà pour l'ouest. Pour le nord, la légende de Raoul de Cambrai. Je trouverai la quatrième face du sarcophage. Les figures d'angle font très bien. Il faut les laisser. En général ce sont les idées qui m'amènent aux formes. Ici ce sont les formes qui m'amènent aux idées, car je ne sais pas encore ce que représenteront ces quatre statuettes d'angles. Le point de départ de ma composition a été la nécessité de la présence réelle du corps du maréchal dans le sarcophage. Je sais bien que dans la plupart des tombeaux, à partir du XIIIe siècle, les corps n'y sont pas, mais dans des caveaux sous l'église. Ces tombeaux ne sont que des cénotaphes. Je trouve beaucoup plus émouvant [11] que la relique y soit. Ensuite l'emploi de mon Tombeau du soldat, esquisse bien venue [12]. Le sarcophage a donné à son esquisse tout son sens. Cette idée centrale m'a amené à une présentation excellente.

J'espère que rien ne surgira et que ni l'instabilité ministérielle, ni même un changement de ministère n'empêcheront cette commande de m'être officiellement faite bientôt. Alors, je refuserai tout autres travaux. L'achèvement de tout ce qui est en cours, l'exécution du tombeau suffiront à mon activité, et aussitôt que je n'aurai plus que le tombeau à faire, je me mettrai en même temps à Prométhée. Je me sens aussi en train qu'il y a vingt ans. Aussi riche d'idées. Je pense aussi à un Michel-Ange, et à faire quelque chose avec ce Prêtre-roi du Rameau d'Or[13]. Singulier et extraordinaire symbole que ce gardien du Rameau Sacré, condamné à monter la garde, non seulement autour de l'Arbre, mais autour de lui-même, seul, jour et nuit, l'épée à la main. Le plus étonnant c'est qu'une aussi précaire destinée faisait des envieux puisque, à tour de rôle, ils étaient assassinés par leurs successeurs et qu'il se trouvait toujours des successeurs. Il y a une tête étonnante à faire.

14 [octobre 1929]

Excellente journée au cheval Douglas Haig. Sculpture pour la sculpture. Ce n'est que dessin. Je fais mon modèle au quart. Pour la grande exécution, je procéderai comme Barye. Une très solide armature centrale. Membres et têtes seront libres, sur des armatures démontables. Je veux faire une figure équestre de premier ordre. Et sans réminiscence. Un officier de nos jours, sur un cheval d'armes de notre époque. Il faudra faire une statue assez grande.

Visite à Bouwens, l'architecte. Il m'a dit, entre autres, qu'il ne travaillait plus à la Transatlantique parce que, depuis la mort de Del Piaz, il fallait donner des commissions aux successeurs. Montré mon esquisse tombeau Foch. Très impressionné.

15 [octobre 1929]

Le Rhône[14] est venu poser. Après la séance, continué toute la journée. J'ai envoyé le modèle homme à Lagriffoul pour qu'il s'en serve. Ma cervelle n'est plus que cheval, encolure, museau, garrot, dessin, dessin, dessin...

16 [octobre 1929]

Visite du général Brécard. Je le félicite de sa nomination à Strasbourg. Il me dit que son état-major reste à Paris et qu'il me procurera un autre cheval. Il est obligé d'emmené Le Rhône qui est son cheval de parade. J'ai pu me rendre compte ce matin de la beauté de cet animal en le comparant au second cheval, pourtant pur-sang également. Ce Le Rhône a des longueurs, des volumes, une puissance qui font un peu penser à un étalon. Tous les purs-sang hongres n'ont pas de véritable beauté. Ils ne conservent que la beauté de leur squelette, c'est-à-dire des longueurs et les rayons. Mais la musculature, malgré l'entraînement, n'est jamais que la musculature d'un être châtré. D'où cette minceur. Il n'y a qu'à penser à un étalon pour se rendre compte de la différence. C'est pour cela que les statues équestres anciennes sont plus puissantes. Les cavaliers sont toujours montés sur des étalons. Aujourd'hui ce ne serait pas hippique...

Première correction à l'atelier de l'École. Au fond cela m'ennuie parce que cela va me faire perdre régulièrement bien du temps. Mais ces jeunes visages sont sympathiques.

Passé chez Riou qui va mieux.

Reçu ce matin lettre de l'Institut annonçant pour samedi, lecture de la notice de Defrasse sur Marcel[15]. Et moi qui n'ai pas encore fini la mienne sur Allard! Et j'ai été élu un an avant Defrasse.

Un magnifique sujet de statue : Le Rameau d'or. La statue du Prêtre-roi gardien du rameau d'or. Quel symbole cet être puissant et toujours menacé, l'épée à la main, prêt à se défendre contre quiconque essaiera de s'approcher de lui! Quel drame!

17 [octobre 1929]

Obligé d'abandonner momentanément le cheval Haig. À regret. Sans le modèle, au point où j'en suis, impossible de continuer sans tomber dans le chic. La nature donne des dessins imprévus que nul ne peut inventer. À savoir tirer parti de ces dessins imprévus se reconnaît le sculpteur.

Je crois avoir trouvé la présentation des bas-reliefs du sarcophage Foch. Je ne suis pas sûr de rester dans ma première idée de l'orner de sujets tirés de nos légendes, uniquement. Il faudrait arriver à mêler ingénieusement, comme dans les tapisseries gothiques, le légendaire et le moderne. Pas de divisions. Pas de compartimentage. Je n'encadrerai pas[16]. Je les sculpterai en très légère saillie. Aucun arrêt perpendiculaire sauf les statuettes d'angle. Cette sorte de large bandeau sculpté se déroulera sans interruption.

Au Conseil de la Fonderie, D[...] nous raconte que Rudier veut essayer de lancer Dardé, maintenant que Bourdelle est mort, pour rentrer dans les sommes d'argent qu'il lui a avancées. On prépare, paraît-il, une exposition, d'accord avec un marchand de la rue de La Boétie.

18 [octobre 1929]

Les deux motifs centraux du groupe du tombeau Foch ne sont pas trouvés. Je ne peux plus, maintenant que je l'ai exécuté sur le monument d'Alger, mettre ce groupe de femme et de jeune fille. De l'autre côté, cette figure d'ouvrier, ne sera jamais très expressive. Il faut trouver autre chose. Ça viendra sûrement un jour.

Déjeuné chez Bosworth. Retrouvé-là le sculpteur américain Manship et la charmante Mme Charnot, divorcée de ce Frondaie, ce romancier cinéaste surfait et sans intérêt. Elle a travaillée avec Bourdelle. J'aurais aimé avoir des détails sur Bourdelle. Mais nous avons peu causé. Elle viendra nous voir et je compte l'interroger beaucoup.

Mme Prince, venue avec un ami. De ce côté tout va bien. Je crois que le monument va se faire. Mais sous forme d'un grand tombeau à Washington.

19 [octobre 1929]

Beaucoup regardé esquisse Foch. Pas trouvé encore. Deuxième[17] correction à l'École des B[eau]x-A[rts], comme Coutan après Barrias, comme Barrias après Cavelier, comme Cavelier après Guillaume, j'ai accroché mon pardessus au portemanteau près de la porte, dans le petit remue-ménage qui suit l'entrée du patron, je me suis avancé, j'ai d'abord regardé silencieusement le modèle, tout en saluant l'un et l'autre de ces jeunes visages aux yeux ardents qui attendaient de moi des paroles définitives... Que sera mon enseignement? Surtout technique. Un professeur ne peut, ne doit enseigner que la technique. Apprendre à construire. Donner l'amour du métier. Respecter l'indépendance et chaque tempérament. Ici grosse difficulté. Au fond l'enseignement ne m'emballe pas énormément.

Inauguration du monument Carpeaux. Un très bon discours de F[rançois]-Poncet. Mais j'y ai relevé ceci : "Ugolin, ce n'est que l'œuvre d'un bon élève. Carpeaux n'est vraiment lui-même que dans la Flore, œuvre dégagée de tout souvenir scolaire...?!"

À l'Institut, lecture par Defrasse de sa notice sur Marcel. Puis au Conseil Supérieur. Retour avec Bouchard. Bouchard très emballé de son atelier à l'École.

20 [octobre 1929]

Journée de repos, à Vilatte, chez les Stern. Une de ces propriétés princières, qui donnent à tous les parvenus, juifs ou autres, qui en sont devenus propriétaires le désir inavoué, mais apparent, de s'appeler duc, comte, baron, etc. Les Rothschild ont résolu le problème.

Mais il y avait dans le salon un immense bouquet de feuilles de chêne d'un effet décoratif merveilleux. Je l'ai noté pour le parti sculptural à en tirer. J'aurai tout de suite à en faire usage, pour le fond derrière le buste du monument Fauré.

21 [octobre 1929]

Avant dernière séance avec Le Rhône[18]. J'ai pu travailler à peine une demi-heure. Demain j'aurai une heure. Puis il faudra que je trouve un autre cheval. Bien ennuyeux. Je commence, seulement depuis quelques séances, à oser faire ce que je vois. Mon cheval commence à prendre style, par la vérité et la sensibilité. Ce sera bien un cheval de notre temps. Et ce sera de la sculpture. Mais il faut se dégager des souvenirs. D'habitudes. Il y a des dessins qu'on ne veut pas accepter, parce que cela dérange des habitudes prises en regardant d'autres statues. Le secret de la vraie originalité de la forme est dans l'obéissance à la nature. Le réalisme est à la base de toute renaissance. C'est pour cela que j'ai horreur d'œuvres comme celles, aujourd'hui à la mode, d'un Maillol ou d'un Joseph Bernard. Tout ça n'est que formule. Ce devrait être daté de 1840 [19].

Scandaleuse[20]! cette pétition signée de 350 noms, dit-on, qui demande Copeau pour la Comédie-Française! C'est énorme! C'est la même bande, certainement, qui essaya la même chose pour Le Corbusier, après le jugement du Palais des Nations. Copeau est peut-être un bon acteur. Durant sa direction au Vieux-Colombier il n'a sorti aucune œuvre nouvelle. J'ai vu ses Fourberies de Scapin, j'ai vu les Fourberies au Français. C'était mieux. Ce fut, parait-il, au Vieux-Colombier, un administrateur déplorable. Il fit faillite. Alors? É[mile] Fabre fait de son mieux et a réussi en bien des occasions. Est-ce de sa faute s'il n'y a pas un seul grand acteur dramatique en France? Cela tient en grande partie à ces coupeurs de cheveux en quatre qui signent cette pétition. Leur art compliqué, subjectif, méticuleux, est quand même fait de beaucoup d'impuissance. Tout ce qui est vivant, ardent est tout de suite éteint sous l'accusation de romantisme. Nous ne reverrons plus jamais une bataille d'Hernani. Mais nous verrons probablement un jour portés en triomphe André Gide et quelques autres pédérastes.

22 [octobre 1929]

Dernière séance avec Le Rhône. Désolant. J'ai pris tout à fait possession de mon affaire. C'est à partir de maintenant que le travail aurait avancé vite et bien. J'ai cependant pu fixer complètement la silhouette, les directions, le mouvement. L'encolure, l'attache de la tête sont avancées. L'adj[udan]t Loyau m'a dit que le général avait donné des instructions à son capitaine d'ordonnance et qu'on me fournirait un autre cheval dans le style de Le Rhône.

Le cheval, c'est beau par les dessins, par l'expression, par morceaux. D'ensemble, c'est antisculptural. Cette carène ronde portée sur quatre minces piliers. L'obligation où l'on est de présenter cela sur un socle élevé [21], c['est]-à-d[ire] sous son angle le plus défavorable, ajoute à la difficulté de la statue équestre. Et pourtant c'est un des plus beaux programmes pour un sculpteur. Parce que non seulement le morceau compte, mais sa présentation. C'est, à mon sens, une erreur de présenter une figure équestre sur un socle élevé. Tous les défauts inhérents à la forme du cheval apparaissent. Le cheval doit être considéré lui-même comme un socle. Inutile d'exagérer le second [22]. On est poursuivi par le souvenir du Colleone. Évidemment c'est une étonnante réussite. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est l'exiguïté de la place [23] qui contribue à cette réussite. L'église à côté, les murs des maisons, appuient ce socle haut, l'étayent pour la vue. Sur une grande place, l'effet serait tout différent. Il ne faut pas parler trop de l'exécution de cette étonnante statue. Elle n'est pas fameuse. On est d'accord pour lui préférer la statue de Padoue[24]. Cette préférence est justifiée. Le rapport de l'homme et du cheval remarquable. Mais ce sont là bêtes robustes, faites pour porter armures lourdes. Aujourd'hui le cavalier cherche la bête rapide. C'est une difficulté de plus pour nous. Car pour atteindre à la puissance il nous manque la facilité que donne un cheval naturellement puissant. Si la statue de Donatello est si remarquable c'est à cause de sa vérité. C'est par là aussi que nous devons atteindre au style. La statue équestre est le type de la statue héroïque. Notre époque a apporté dans l'étude du cheval trop de science pour que nous n'attachions pas à la vérité des allures, de la race, des proportions, une importance essentielle. La statue de Marc-Aurèle à Rome, dont l'allure du cheval est fausse, doit cesser de hanter les sculpteurs. La statue de Bourdelle a les mêmes défauts essentiels, désaccord entre l'avant-main et l'arrière-main. Mais cette étude parfaite du cheval ne doit pas nous faire oublier que le cheval n'est quand même qu'un piédestal pour le héros à glorifier.

Visite de M. Lui Hai Sou, directeur de l'École des Beaux-Arts de Shanghai, envoyé en mission d'études sur les Beaux-Arts en Europe. Avec lui, trois étudiants forts sympathiques, dont l'un est élève de l'École des Beaux-Arts de Paris. M. Lui Hai Sou m'a remis un album contenant des reproductions de ses œuvres. Cela m'a paru très intéressant.

Mais je suis tout à fait content des corrections apportées au costume de S[un] Y[at] S[en]. Avec les chaussures chinoises montantes, en soie, le bas de ma statue s'arrange merveilleusement. Comme quoi il faut toujours tenir compte des observations. On doit toujours arriver à concilier[25] les désirs de son client avec son désir de[26] faire une belle chose. Ce n'est pas toujours facile. Et pourtant, cette sorte de directive donnée par le client qui est presque toujours dans le sens de la vérité, est souvent, après cette terrible épreuve de l'amalgame[27], une bonne chose. Je ne parle pas des bustes. Ça c'est un purgatoire.

Téléph[one] de Paul Léon à propos des crédits pour les Fantômes. Comme on pourra les reporter à l'année prochaine, on ne me versera pas autant que M. Moullé m'avait dit. Je n'aurais pas pu en justifier l'emploi cette année.

23 [octobre 1929]

Mauvaise nouvelle. Le ministère Briand est tombé. Manœuvre absurde. Quelle nécessité de remettre le pays dans le trouble. En ridicule, c'est l'histoire du Rameau d'or. Des prêtres successifs se tuent et se succèdent. Mais ici les morts ressuscitent... En tout cas, pour moi, cette chute de Briand peut tout mettre en question pour le tombeau Foch. Ils ont trop traîné au printemps dernier pour demander les crédits. Si François-Poncet ne revient pas, ce sera fort ennuyeux.

Bon travail à Ader. Cette figure, dessinant ou prenant des notes en regardant voler les oiseaux, isolée au bas du grand monument, énorme au-dessus d'elle, fera, je crois bien, un grand effet. Le mouvement levé du visage me permettra de me débarrasser de la question ressemblance. Très bien arrangé le bas de la statue de Sun Yat Sen. Les gros souliers chinois à semelles épaisses font merveille. En même temps serré la robe. Je suis fort content. Mon esquisse Fauré est aussi tout à fait arrangée. Dans la taille où je l'ai faite, pas de surprise à craindre. Tout doit être étudié. Tout est donc étudié et s'arrange. Reste l'exécution qui sera d'une grande importance et bien agréable.

Mais demain, il faudra que je perde encore une matinée, pour cette question de dépôt de fonds pour le m[onumen]t S[un] Y[at] S[en], avec M. Tchang Tchiao.

Pas encore de nouvelles du capitaine Pinon pour la succession de Le Rhône. Quel ennui de ne plus l'avoir. Je regardais ce soir, avant de quitter l'atelier, mon étude en cire. Elle vient vraiment bien et je vois très bien quel beau parti sculptural j'aurais pu tirer de mes préparations.

24 [octobre 1929]

M. Tchang Tchiao me fait perdre du temps. Je me dérange ce matin, croyant aller avec lui à la banque pour régler cette question de dépôt d'argent. Il me demande de remettre. Il part ce soir pour Marseille à la rencontre de Madame Sun Yat Sen. Qu'est-ce que va me raconter et me demander cette vieille chinoise? Je suis fort inquiet. Mais gros progrès dans la correction de la robe et des chaussures. Cela à tout arrangé. Tenue tout à fait sculpturale. Excellent système ce travail par fragments. Quand je fais, comme en ce cas, un bas de robe, deux genoux et une paire de souliers, que tout le reste de la statue n'est pas là, la sculpture seule commande, l'intérêt d'un si peu intéressant morceau ne vient que par la compréhension sculpturale. C'est le cas. Mais je flotte rudement avec les bas-reliefs. L'ennui de travailler en cherchant à deviner ce que veulent d'autres cervelles, et des cervelles chinoises!

Mais ma statue d'Ader, ma grande esquisse Fauré, me donnent entière satisfaction. Fauré, ces deux femmes portées sur des ailes de cygnes, je crois que c'est vraiment une fauréenne trouvaille. Tout s'arrange, groupe, buste, partie architecture.

Je suis embêté par cette crise ministérielle. Si le nouveau ministre ou s[ou]s-secrétaire d'État ne veulent plus donner au tombeau Foch l'importance première, faire un simple tombeau sans sculpteur (économie!). Je ne pourrai alors même plus poser ma candidature au grand monument de Paris. Bouchard est maintenant lancé sur ce projet. J'y ai contribué. Il me sera moralement impossible de me mettre sur les rangs. Il aurait fallu ne pas mener de front les deux projets. Il aurait fallu, avant les vacances, s'y prendre à temps pour me commander le tombeau. Les choses allaient toutes seules.

25 [octobre 1929]

Il parait que Daladier sera appelé pour former le ministère. Je vois la question d'un point de vue personnel. Qu'est-ce que ça donnera pour le tombeau Foch?

Pourvu que la famille Ader ne m'ennuie pas avec des questions ressemblance et costume. J'habille Ader en combinaison. Très sculptural.

Visite du s[ou]s-préfet de Montreuil[-sur-Mer]. Grosse discussion à propos de l'inauguration. Je lui avais écrit, heureusement, il y a plus d'un mois pour lui dire l'impossibilité d'arriver au début du printemps (mais dans le courant de 1930). Il n'y a aucune raison essentielle pour inaugurer si vite. Mais il y a qu'il compte quitter Montreuil aussitôt après l'inauguration. Occasion de se mettre en valeur. C'est humain et normal. Mais on aurait dû faire la commande un an plus tôt. Tout est là. Si j'avais le temps, je ferai un article intitulé : "Les discours passent et les statues restent".

Mais, quoique sans modèle, j'ai travaillé toute la matinée au cheval[28]. C'est gênant. On a peur d'abîmer. Écrit au capitaine Pinon. Si je ne trouve pas de ce côté, je m'adresserai au général McCarty.

Fini modifications robe et souliers S[un] Y[at] S[en].

Presque fini esquisse Fauré qui sera un régal à exécuter. Tout est arrangé, pas un point faible. Mais il faut maintenant que Rabaud et son comité trouvent les fonds nécessaires.

26 [octobre 1929]

L'ignorance de ces jeunes gens de l'École est invraisemblable. Plus invraisemblable leur apathie, la béatitude avec laquelle ils restent dans leur ignorance. Je leur avais donné comme sujet d'esquisse la scène de s[ain]t François avec l'évêque d'Assise, lorsque celui-ci recouvrit s[ain]t François de son manteau, je leur avais recommandé de faire des lectures pour se pénétrer de leur sujet... Sur les 16 jeunes gens, un seul a pu me dire à peu près ce qu'était s[ain]t François, aucun n'avait eu la curiosité de se renseigner. Ainsi pas une esquisse bonne.

Avec Taillens à Issy-les-Moulineaux, pour plantation du monument Farman.

Déjeuner chez Mme Thomson. On ne sait rien d'intéressant sur la formation du ministère. On croit que Daladier va patauger quelques jours et renoncera. Moi je ne crois pas. Il forme son ministère, homogène.

Revenu à la maison pour ma paye, et recevoir la visite du capitaine Pinon qui m'enverra lundi matin son cheval. C'est une jument demi-sang... Je ne crois pas qu'elle fera l'affaire. D'après elle, je ferai des morceaux, je ne changerai rien aux proportions de Le Rhône.

À l'Institut, lecture de la notice de Sicard sur Verlet. Ce ne fut pas drôle. Puis réunion du Conseil Supérieur. Puis réunion à la commission des sujets du concours. Et voilà une journée passée à ne rien faire.

27 [octobre 1929]

Paul Lecène est excessivement malade d'une typhoïde grave. Il parait que, ne consentant pas à être malade, il a continué sa vie active durant toute une semaine[29], allant, venant avec 40°, opérant, donnant ses consultations. On finit par le trouver évanoui dans sa baignoire. Extraordinaire exemple d'énergie.

Je lis dans les journaux que le vieux Clemenceau, 85 ou 86 ans, malade, se lève la nuit, écrit plusieurs heures, se recouche, se relève le matin, se remet aussitôt à sa table, écrit encore. Il est à la fin de sa vie. Il sent la mort[30] toute proche. Lui aussi, il lutte contre le temps. Certains êtres sont ainsi jusqu'au bout poussés par leur démon. Ils ne peuvent pas connaître le repos. Ils luttent toujours, pour conquérir une situation, puis pour le triomphe de leurs idées, pour s'assurer le repos, et quand l'heure de la retraite est venue, pour s'assurer une place dans l'histoire. Leur passé ne leur sert que pour un avenir où ils ne seront plus. Et ils ne pensent pas que cet avenir sera plein de tels bouleversements, que cette peine qu'ils prennent pour leur mémoire, sera sans intérêt. L'énergie de ce vieillard est d'une grandeur sinistre.

À Voisins, chez la comtesse de Fels. Je revois avec plaisir mes deux groupes dont la Becquée continue à me donner satisfaction. L'autre m'a montré quelques négligences (les mains de l'homme). Pourquoi le comte de Fels était-il si pressé ? Le buste d'Hubert de Fels fait très bien dans la chapelle. Il y avait le ménage Oulmont, très sympathique, retour d'un voyage en Europe centrale et orientale (Pologne, Tchécoslovaquie), dont ils rapportent d'intéressants récits. L'amour de la Pologne pour la France. Les juifs de Cracovie. Il y avait aussi Mme de Vilmorin, la propriétaire de la grande maison d'horticulture. Cette famille s'appelait Vilmorin sous la Royauté et s'appelle de Vilmorin sous la République. Cette dame est tout à fait charmante, semble remarquablement intelligente. Elle disait que les socialistes accepteraient la participation au gouvernement.

28 [octobre 1929]

Il faut s'élever au dessus de ses intérêts personnels. Quoique la chute du ministère Briand me sera très préjudiciable, car je ne suis plus sûr du tout d'avoir ma commande du tombeau Foch, je crois que le ministère que Daladier est en train de former sera excellent. La politique extérieure sera sans arrière-pensée[31]. Mais tiendra-t-il?

Une ordonnance m'a amené ce matin le nouveau cheval, c'est une jument nommée Ariane. C'est une belle bête, mais demi-sang. Elle est loin d'avoir la ligne et le style de Le Rhône[32]. Mais l'épaule est bien, plus nourrie. J'ai pu travailler d'après, avec fruit. C'est vraiment beau ces masses musculaires. Je pense continuellement à Barye, ni avant lui, ni après lui, personne n'a donné une aussi sculpturale interprétation de l'animal. Il faut admirer surtout la volonté d'affirmation constructive. C'est le type de la sculpture par en dedans. Du squelette au muscle et à la surface. Mise en place de points justes. Puis sur les plans ainsi automatiquement orientés le décor vient jouer, sans détails inutiles et superficiels, sans escamotage non plus. Polyclète devait travailler ainsi.

Rabaud venu déjeuner. Très content de l'esquisse Fauré. Va organiser un rendez-vous avec le trésorier, puis avec le comité. Il semble décidé à mettre les choses en mouvement. Quel ami charmant. Quel homme d'aplomb et fin. La pauvre Marguerite ne va toujours pas bien.

J'étais inquiet depuis quelques jours de la visite de Madame Sun Yat Sen. Avec M. Kao Lou et M. Tchang Tchiao, elle est venue aujourd'hui accompagnée d'une ravissante jeune fille chinoise. Elle a été très contente de la statue, de l'expression de la statue. A surgi de nouveau la question costume, qui heureusement est réglée. Elle m'a donné aussi d'excellents renseignements pour les bas-reliefs dont il faudra que je recommence deux (l'élection à la présidence et le départ en exil). J'étais si mal documenté. C'est ennuyeux mais ce sera bien mieux.

29 [octobre 1929]

La combinaison Daladier ne marche pas. C'est regrettable. Il semblait avoir bien étudié son affaire et vouloir mettre debout un cabinet vraiment républicain. L'intransigeance et l'exigence socialistes empêchent tout.

Bon travail avec Ariane[33]. Les membres avant, bien difficiles à attacher. Le trois-quart avant gauche ne va pas. Autrement de partout c'est bien. Question du dessin.

Déjeuné Durand, Heïdar, Marcel. Ce M. Durand me semble fort intelligent. Mais l'affaire à mettre debout avec Marcel semble dure, terriblement.

Beaucoup fait gagner l'esquisse Fauré. J'ai supprimé le pilier dont le volume [.ill.] avec le corps de la femme nue couchée. Le buste est juste sur une console réduite à sa plus simple expression. Et c'est très bien. Aussitôt, buste et les femmes et les cygnes en ont pris une valeur beaucoup plus grande. Le décor de la stèle[34], me semble désormais bien faire avec ce mélange de feuillages, de fleurs et de personnages, tout ça traité excessivement plat, du dessin en relief comme le motif central du Mur du Héros.

Mais je relisais d'anciens cahiers et j'écrivais en 1926 que je devrais avoir terminé pour 1929 tout ce Mur du Héros, le groupe S[ain]t François en matière, le Prométhée... Tout le programme qui est encore devant moi...

30 [octobre 1929]

Cheval Douglas Haig. Commence à être vraiment de la sculpture et du dessin. Il n'y a pas à chercher à faire autrement que Barye. Faire aussi bien. C'est en sculptant soi-même un animal qu'on se rend compte de ses immenses qualités. Pourtant l'animal que Barye a le moins bien sculpté, c'est le cheval. Dans son Gaston de Foix, son Charles VII, son guerrier tartare, son cheval turc, son Bonaparte, l'allure générale des membres est juste, mais l'encolure est fausse. Déjà lorsque le chanfrein est perpendiculaire au sol, la ganache vient buter contre l'encolure dont le dessin extérieur est également perpendiculaire au sol. Aucun passage intermédiaire. À plus forte raison lorsque le nez est en dedans de l'aplomb. À ce moment[35] il est impossible à l'animal de laisser la tête levée. Tout le col s'abaisse et le nez vient au niveau de la pointe du sternum, même plus bas. Dans tous ces mouvements l'encolure se raccourcit. Vraiment curieux que Barye si sincère et si savant se soit laissé aller à cette attitude de chic, de mauvais romantisme. L'hippogriffe d'Angélique est mieux, mais le meilleur de ses chevaux, de beaucoup, est celui du petit bronze, Arabe attaqué par un serpent. En tout cas, dans les statues équestres l'allure des membres est bonne. Je me rends très bien compte de ce qui s'est passé lorsqu'il sculptait ces chevaux. Pendant très longtemps, j'arrondissais moi aussi mon encolure. Je donnais à un beau muscle qui s'appelle le splénius un développement impossible. Lorsque le cheval a la tête baissée et ramassée, ce splénius au contraire donne un dessin supérieur tout droit. Il semble rouler[36] le long de la colonne vertébrale. Le rhomboïde lui, saillit un peu et donne, se continuant avec le trapèze, ce si beau dessin, si puissant chez les étalons, entre le garrot et la dépression de la nuque. Un corps de cheval, c'est tout un monde. D'ailleurs pour moi, cela tient peut-être à mon hérédité médicale, chaque muscle est comme une personne, je crois quelque chose comme chaque note pour le musicien. Dans cette extraordinaire harmonie qu'est un corps vivant, chaque muscle joue sa partie. Mais ce qui est étonnant aussi, d'une grande beauté, c'est le poitrail. C'est construit comme une architecture de cathédrale, presque. L'attache de ces longs muscles appelés sterno-maxillaires, la façon dont les pectoraux, dont les sterno-huméraux viennent s'accrocher autour, cela constitue un des plus rares motifs décoratifs que je connaisse. Mon Dieu, quel agacement de sentir ces gens si pressés, alors qu'il y a une belle chose à faire. Il y a encore quelque chose de nouveau à faire avec une statue équestre. Mais c'est long.

Après-midi, autre intérêt. Mon Ader en salopette. Un des secrets de la sculpture monumentale. Sur un volume ronde-bosse, traiter le décoratif en bas-relief. C'est presque fini. Aussi bien arrangé la grande esquisse Fauré. J'ai l'impression que tout vient bien.

M. Hatcher est venu en fin de journée avec un commissionnaire anglais, homme jeune et sympathique, pour étudier la question vente des réductions du monument de Sun Yat Sen, en Chine.

31 [octobre 1929]

Histoire incompréhensible ce matin dans les journaux entre Briand et Daladier. Daladier rejetant sur Briand la responsabilité de son échec... Les reproches de Daladier me paraissent bien subtils. Il n'en reste pas moins fort ennuyeux qu'il n'ait pas réussi. Clémentel est chargé de la suite.

Est-ce ma chance qui a fait téléphoner ce matin par le général Mariaux, à propos de ces dalles de granit offertes par un Belge pour le tombeau de Foch. Au fond, elles m'embêtent un peu ces dalles. Je vois ce tombeau sur un marbre noir. En tout cas, ce téléphone me permet d'écrire à Paul Léon pour lui parler de la question, par conséquent de la porter de suite à l'ordre du jour du nouveau s[ou]s secrétaire d'État. Je suis un peu agacé. Tant que je n'aurai pas ma commande officielle, je ne serai pas tranquille.

Le buste Prince est enfin terminé. Moulage demain.

Travail à mon cheval. Difficile de mouvement légèrement campé. Pour faire une statue équestre il faudrait avoir certains principes absolus. Ne jamais placer les membres rigoureusement sur le même aplomb. Sans quoi il y a un point où l'animal semble n'avoir que deux membres. Éviter par contre les mouvements de membres trop croisés en diagonale. De certains points de vue cela produit des X d'un très vilain effet. Tout ça est très difficile. Et puis travailler continuellement en regardant sa statue par en dessous.

Enfin travailler une heure au décor de la stèle Fauré et une heure à mes chaussures Sun Yat Sen.

Le malheureux Paul Lecène est mort.

 

[1]    . Au lieu de : "mais dont un jeune homme ne peut tirer aucun profit pour ses études", raturé.

[2]    . Suivi par : "quand même", raturé.

[3]    Où se trouve l’atelier de Bourdelle et son actuel musée.

[4]    . Suivi par : "dans l'immobilité au milieu de l'immobilité des plâtres", raturé.

[5]    . Au lieu de : "pensée", raturé.

[6]    . Suivi par : "pareille inspiration", raturé.

[7]    . Au lieu de : "Le plan consisterait à donner des exemples", raturé.

[8]    . Du monument Sun Yat Sen.

[9]    . Suivi par : "La mode européenne n'est pas celle d'aujourd'hui. La Chine ne paraît pas", raturé.

[10]  . Suivi par : "de la libération de la France", raturé.

[11]  . Au lieu de : "touchant", raturé.

[12]  . Suivi par : "tout le reste tourne autour", raturé.

[13]  . Référence au Roi magicien dans la société primitive, du cycle du Rameau d'or, de James George Frazer.

[14]  . Cheval du général Charles Brécard.

[15]  . Alexandre Marcel.

[16]  . Suivi par : "dans les plans du sarcophage", raturé.

[17]  . Au lieu de : "Première", raturé.

[18]  Cheval qui sert de modèle pour le monument Douglas Haig.

[19]  . Au lieu de : "Ce serait daté de 1840", raturé.

[20]  . Précédé par : "Je trouve", raturé.

[21]  . Suivi par : "de la sorte que la présent...", raturé.

[22]  . Suivi par : "sous lui", raturé.

[23]  . Le Colleone, se dresse campo ss Giovanne e Paolo, à Venise.

[24]  . Le Gattamelata, de Donatello.

[25]  . Suivi par : "la belle chose", raturé.

[26]  . Au lieu de : "le désir de toujours", raturé.

[27]  . Suivi par : "est le plus souvent", raturé.

[28]  Pour le monument Douglas Haig.

[29]  . Suivi par : "se promenant", raturé.

[30]  . Au lieu de : "sa fin", raturé.

[31]  . Suivi par : "On ne craindra plus de se dire républicain", raturé.

[32]  Cheval qui a posé pour le monument Douglas Haig.

[33]  Cheval pour le monument Douglas Haig.

[34]  . Suivi par : "fait très bien, me semble-t-il", raturé.

[35]  . Suivi par : "non seulement", raturé.

[36]  . Suivi par : "contre la colonne", raturé.