Février-1953

1 février [1953]

Visite de Garavoglia. Bien difficile de comprendre ces jeunes. Tous. L'argent semble les préoccuper essentiellement. Ils sont en arrière de la main. Peu d'enthousiasme. Beaucoup de scepticisme. Et pourtant, ils sont bien sympathiques. Mais ce n'est pas en quelque visite protocolaire qu'on peut conquérir la confiance d'un jeune homme. Visite aussi de la jeune Rödenfüser. Ca vraiment, c'était la visite pour la visite. Ce qu'elle m'a montré, en photo, ne montre aucun progrès. Mauvaise influence de Janniot. Elle m'a aussi montré des dessins, tout à fait de débutant. Victime, elle aussi d'une époque.

Mais l'intérêt d'aujourd'hui est l'annonce par l'Amérique de la levée du blocus de Formose. Cela veut dire peut-être que Tchang Kaï-Chek pourra débarquer en Chine et attaquer les communistes chinois. Mais cela veut dire aussi peut-être que Mao Tsé-Toung pourra débarquer à Formose et y arrêter Tchang Kaï-Chek…

2 février [1953]

Lily s'est levée aujourd'hui. Tout est très bien, sauf des séquelles de ses médicaments. Mais combien j'ai eu peur pendant deux ou trois jours. Combien j'ai senti la tendresse que j'ai pour elle et combien je l'admirais, et combien elle m'est précieuse.

3 février [1953]

Les Anglais protestent auprès des Américains, contre la levée du blocus de Formose. Le jeu anglais est trop subtil. Déjà il nous a valu la guerre 1914…

4 février [1953]

Je m'amuse, il n'y a pas d'autre mot, à ces grands motifs[1] des oiseaux et des poissons (l'air et l'eau) du panneau « La Femme ». La figure elle-même de la Femme est bien, quoique peut-être un peu aimable. L'après-midi, Institut. Et puis chez Trèves, de passage à Paris, où Domergue vient nous rejoindre. Puis chez Gregh.

5 février [1953]

Lily, en convalescence, a eu une mauvaise journée. Cette convalescence sera longue.

Le travail marche bien et j'ai amené à bien la grande esquisse du monument de l'Armée française[2] pour la place du Trocadéro. Une figure de la France en marche ferait finalement mieux que le jeune guerrier nu. Il y a plus d'unité. Le symbole se comprend mieux. C'est important. Demain, nouveau grand rendez-vous avec le président du conseil municipal.

6 février [1953]

Il y avait le docteur Gardinier, Jacques Mayer, le président du conseil municipal, Han le Trésorier et le si sympathique Vergnolles. Ces messieurs se plaignaient de la lenteur des services d'architecture. Jacques Mayer dit que ces lenteurs tiennent à une résistance sourde des services qui voudraient placer des hommes de leur équipe... Drouet n'était pas là. Il me semble, mais j'espère me tromper, que ces messieurs veulent le tenir à l'écart. Comme Han et Jacques Mayer et Vergnolles critiquaient le Jeune homme nu, je leur dis mon intention de le remplacer par une figure de la France.

7 février [1953]

Dès ce matin, c'est la première chose que j'ai faite, j'ai ébauché la figure de femme, la France en marche. Très bien, ma foi. En tout cas ça solutionne pour moi, au mieux, ce tronc qui, plastiquement, faisait mal en plein centre.

8 février [1953]

Je ne parle pas du grand événement qui se prépare. La représentation de Nils Halérius au théâtre des Champs-Élysées. Après bien des difficultés, ce bel ouvrage va être joué. Finalement Marcel[3] a trouvé bien des concours et beaucoup de sympathie et sympathies. Lehmann lui a prêté Depraz. Aujourd'hui répétition des éclairages. Mais Delogé[ ?] qui avait promis son concours n'était pas là. Il est même fort probable qu'il ne vienne plus du tout. Marcel est donc obligé de régler aussi les éclairages. Très difficile de prévoir tous les effets sans les acteurs, quand on n'a pas l'expérience. Quel risque cette représentation !

9 février [1953]

Mystère de la Mort, le matin. Après-midi au motif de la pieuvre, bas-relief de base[4].

10 février [1953]

Domergue me téléphone qu'il a reçu de Cornu rendez-vous pour demain matin, avec moi. C'est pour la question de la révision des stupides décrets de 1939-1940. Domergue me demande de rédiger tout de suite une sorte de mémorandum de cette affaire idiote. Il est sûr que Cornu nous suivra. Cornu doit être au courant puisque Boschot, Dropsy (alors Président de l'Académie) et Paul Léon sont allés le voir pour ça, au mois de novembre dernier, je crois. Il est vrai que lors de l'entrevue ils ont parlé d'autre chose, de la recherche d'un autre corps que l'Académie pour l'élection des jurés adjoints. C'est une idée absurde qui est venue, comme ça, à Paul Léon. Et qu'il aurait bien fait de garder pour lui. L'Académie ne l'avait pas délégué pour ça. Quoi qu'il en soit, j'ai perdu une bonne partie de l'après-midi à cette rédaction.

11 février [1953]

Avant le rendez-vous Cornu à 12 h. je suis passé avenue Montaigne. Répétition du ballet. C'était la première répétition. Marcel joue de déveine là aussi. La maîtresse de ballet, qui a ce poste au théâtre de Bordeaux, qui avait l'autorisation de son directeur, lui a fait faux bond. Voilà donc mon Marcel s'improvisant maître de ballet, comme maître électricien! Je ne suis pas content de la façon dont le décorateur Délogé a tripoté le décor au dernier acte. C'est pesant, pas du tout ça.

Domergue m'attendait quand j'arrive rue de Valois. Le Chef de Cabinet de Cornu, qui s'appelle Anterion, nous introduit presque aussitôt. Jacques Jaujard vient nous rejoindre. Je ne lis pas mon mémoire. Mais je dis à Cornu ce qui en est, que le système actuel correspondrait, si on faisait de même en justice, à faire réviser un jugement de la cour d'appel par le même tribunal qui jugea en première instance. Cornu, qui ne me semble pas avoir été bien éclairé sur la question par notre délégation de novembre dernier (novembre ?) approuve la proposition que je lui fais. Pour casser un jugement des sections, il faudra réunir les 2/3 des voix de l'Académie. Pour les jurés adjoints, Jaujard propose que l'Académie délègue un ou deux de ses membres qui se mettront d'accord avec l'Administration. Ainsi évitera-t-on aussi bien l'acceptation par mépris ou les propositions d'élimination gênantes à faire. Toute cette cuisine est assez ridicule. Vraiment dommage que l'Académie, en grande partie de sa faute, ait été mise dans cette situation. Très gentil Cornu. Il a l'air d'un jeune bouddha heureux.

Hier soir, répétition générale de Nils Halérius. Pendant un moment ce fut catastrophique. Personne ne semblait diriger. Sauf Cesbron à l'orchestre, mais qui était furieux. Le premier acte alla pas mal. Mais le ballet n'allait pas du tout. La faute en est un peu à Marcel lui-même qui ne paraît pas "l'avoir vu". Il n'a évidemment pas l'expérience. Et sa maîtresse de ballet n'était pas là. Revenant des coulisses, Jacqueline me dit « On ne jouera pas demain. C'est impossible. Il faudra faire une annonce dans les journaux, à la radio! »… Ca sentait la défaite. Je lui dis de tenir le coup, de faire tout pour aller jusqu'au bout. Et puis, tout à coup, ça c'est mis à marcher à peu près. Je n'aime pas le dernier décor. Le décorateur s'est trop préoccupé de la lumière noire. Tout le rideau transparent du premier plan en est tout alourdi. Encore un ignorant. Enfin la soirée s'est terminée pas trop mal, dans cet esprit optimiste qui règne aux dernières répétitions et qui fait que chacun se dit "à la représentation, ça s'arrangera…" Une fois de plus je me suis rendu compte des fausses réputations faites à certains artistes. Ce sont les affreux costumes, bêtes, banal, sans esprit, conçus par ce Labisse. C'est paraît-il le compositeur de costumes à la mode. La petite Mme Vexiau, fidèle amie du ménage Marcel, était encourageante.

Elle avait raison car, aujourd'hui, première représentation, ce fut un vrai succès. André Marie est apparu un moment. Il a promis de revenir exprès un autre soir. Mais ? Il y avait son collègue, Ministre de la Santé publique, très emballé. Il y avait aussi M. Bidault, beaucoup d'amis, bien sûr les Gregh. Florent Schmitt lui, très content, et ce n'est pas un complimenteur. Du point de vue valeur d'artiste, Marcel peut marquer un gros point. De l'autre, question argent, ça s'annonce comme un assez important désastre. Une pièce comme celle-là ne peut pas démarrer en cinq représentations. Les imprésarios n'ont pas les moyens de faire plus. Ils comptent sur les subventions de l'État et de la Ville, qui seront insuffisantes. Ils n'auraient même pas les moyens de faire les cinq représentations, avec un bénéfice suffisant. Qui ne risque rien, n'a rien. Vieux proverbe que le temps justifie souvent. Je suis sûr que ce petit événement aura grand effet pour la suite de sa carrière. Curieux de voir les représentations suivantes.

13 février [1953]

Le Préfet de la Seine me fait demander adresse et téléphone de Jacques Mayer. L'affaire du Trocadéro suit son cours, jusqu'à présent favorable.

Pour la maquette, je remplace la figure du jeune homme nu par une France armée en marche. Plastiquement, monumentalement c'est mieux. Mais, ce qui ferait le mieux de tout, ce serait de mettre au centre le groupe de la mère, la France, recevant dans ses bras le héros blessé à mort. Seulement, en donnant à ce groupe cette importance, le monument redevient un monument aux morts. Chose impossible. Le monument aux morts de 1914-18, il est sous l'arc de triomphe à un kilomètre. Il faut donc que mon monument soit le monument de l'action victorieuse.

Voilà que, sous je ne sais quel prétexte faux, la Russie rompt les relations diplomatiques avec Tel-Aviv. Belle idiotie que ce soudain antisémitisme russe.

14 février [1953]

Bien entendu, les satellites de la Russie, à leur tour, rompent les relations diplomatiques avec Tel-Aviv.

Ce soir première représentation publique de Nils. Assez bonne salle, ma foi. Grand, réel succès. Presse généralement très favorable, sauf Vuillermoz.

15 février [1953]

Mon petit Marcel me fait de la peine. Nils se soldera par un déficit beaucoup plus grand que celui prévu. Ca tombe bien mal pour nous : nous voudrions l'aider. Mais, à moi-même, bien des commandes ont failli.

17 février [1953]

Depraz, le chanteur de Nils, rapporte des propos excessivement désobligeants de Busser contre Nils. C'est vide. Pas public. Triste, etc.etc… Toujours l'opérette! Et quelle opérette " La Vie borgne" peut-être?

Jaujard, par téléphone, me fait donner un rendez-vous pour lundi prochain.

Ce soir, représentation encore bonne. Toujours à peu près le même public comme nombre.

18 février [1953]

Mon esquisse du Trocadéro marche vraiment bien.

Nils, toujours pareil. Succès qui ne compense pas le déficit! Est-ce que les organisateurs ont de quoi y faire face? Ne vont-ils pas demander à Marcel d'y participer plus que convenu, de quoi il est très inquiet. Jaujard, dans la journée, me fait donner par téléphone rendez-vous pour lundi prochain.

Le matin, travaillé au panneau des poissons[5].

20 février [1953]

J'avais rendez-vous chez Atteni avec M. Jingembre et les Imams de la mosquée pour l'inscription du monument de Kouif. J'étais, heureusement, arrivé avant l'heure. Car tout à coup je vois arriver la petite Legendre, la jeune dactylo qui, à Chartres, en 1917 était devenue la maîtresse d'Émile Pinchon et auprès de laquelle ce pauvre ami mourut subitement en sortant de l'hôtel meublé où ils venaient de passer quelques heures clandestines. Quand je téléphonais à la Société des Phosphates, c'est elle qui prenait les communications. C'est ainsi qu'elle était au courant du rendez-vous d'aujourd'hui. Elle est toujours aussi jolie et a gardé pour Pinchon, qui avait une quarantaine d'années de plus qu'elle, un véritable amour. Si jamais visite me surprit, c'est bien celle-là. Quand les Jingembre arrivèrent, nous la fîmes filer par une autre porte. Il eut été fort ennuyeux pour elle, et aussi pour moi, qu'ils trouvent leur employée.

Les deux imams, dont l'un des deux est un lettré important, m'ont été bien sympathiques. D'abord ils m'ont fait penser au Maroc. Un seul marocain, même dans un atelier de Vaugirard, évoque aussitôt le cadre de sa vie vraie, la rue marocaine, les souks, jusqu'aux odeurs d'Afrique. J'admire une fois de plus la courtoisie de ces hommes. L'un d'eux emporte le texte, me dit qu'il va le revoir et viendra ensuite lui-même le dessiner sur la pierre.

Bertault venu monter les deux panneaux. Je le renvoie. Ce n'est pas prêt. Ca n'est jamais prêt. Il me rapporte le buste de Mme S[chneider]. Il me fait bon effet, mais…

À la représentation de Nils de ce soir, il y avait Ibert et Honegger. Honegger, mon Dieu! qu'il est changé, me parle avec un sincère intérêt de la valeur de l'ouvrage. De même Jacques Ibert. Je regarde s'en aller ensemble Ibert et Honegger. Lui marche comme un vieillard, à pas lents et précautionneux. Il est essoufflé. Il vit dans la crainte de la mort subite. Chez lui il refuse, paraît-il, de laisser quelqu'un dans sa chambre. Il s'y isole, seul, chaque nuit.

21 février [1953]

Dernière de Nils. Plus de monde que les autres fois. Au bureau, on dit à Marcel[6] que la location marchait régulièrement en croissant. Si les imprésarios avaient pu tenir quinze ou vingt représentations, la pièce serait certainement partie. Mais on perdait environ 300.000 F. par soirée. Dans la salle, à l'entracte, rencontré d'abord Bonderville. Il est évidemment incompréhensif à pareil ouvrage. Mais il m'en parle avec sympathie. Puis je tombe sur Lehman. C'est un beau garçon, ancien chanteur qui a épousé une femme fort riche. Il a lâché le chant. Il a pris le Châtelet où chaque année il monte à peu près la même pièce commerciale, avec un autre titre. Il gagne beaucoup d'argent. Pour Nils, il ne comprend pas qu'on fasse un ouvrage pareil. "À quoi ça vous mène-t-il? vous voyez…" Il a dit à Marcel "Car en somme, ce que vous voulez, c'est gagner de l'argent. Voyez-vous, au théâtre ce qu'il faut, c'est une intrigue d'amour. Et être gai. Hors ça, point de salut! " Marcel était éberlué et évidemment bien embarrassé pour répondre à ce M. Poirier du théâtre. Avec Büsser, c'est une autre chanson. Il cherche avec sa perfidie la critique désobligeante. Chez Lehman j'ai senti de la sympathie quand même pour Marcel. Il ne comprend pas, mais certainement voudrait bien l'aider. Büsser cherche à nuire "Ce n'est pas une œuvre de jeune homme, se répand-il, c'est l'œuvre d'un homme mûr, désabusé! et puis c'est triste", etc.etc…

23 février [1953]

Rendez-vous avec Jaujard. Il me parle d'abord de Nils, qu'il n'a pas vu, mais dont il a su le succès. La subvention sera peut-être augmentée. Nous parlons aussi de l'effondrement de la commande égyptienne. Il me demande de rédiger une note avec Goutal pour faire intervenir le gouvernement.

Mais surtout l'affaire du règlement des concours de Rome - jugements - s'arrange. Ce que la délégation Boschot, Dropsy, Paul Léon n'avait pu obtenir, ce que ni par ses téléphones, ni par nos lettres, l'Académie n'avait pu obtenir, en deux visites, l'une à Cornu, l'autre à Jaujard, je l'ai obtenu. Domergue, contre lequel une campagne chaude avait été faite lors de sa candidature, m'a précieusement aidé. Donc 1° l'Académie aura dorénavant la possibilité de réviser les décisions des sections, lorsque les 2/3 des voix seront réunies pour les peintres, les sculpteurs, les architectes. Pour les graveurs et musiciens les 2/5 seront nécessaires. Trois tours de scrutin seront nécessaires. Après quoi ce sera la décision des sections qui sera acquise. Pour les jurés adjoints, on ne modifiera pas les décrets actuels. Seulement il est entendu qu'au moment de la désignation des adjoints, il y aura entente entre l'Académie par une délégation et l'Administration. Jaujard me dit de faire part à l'Académie de ces décisions et que je peux annoncer la parution prochaine du décret.

Marcel[7], qui dîne avec nous, ne dérage pas des propos de Lehman. Il regrette de n'avoir pas répondu vertement. Je pense que ça vaut quand même mieux.

24 février [1953]

Marcel nous dit qu'il a eu une communication téléphonique de Gavotti. Celui-ci aurait vu Honegger et Honegger l'avait chargé de dire à Marcel d'achever son Peter Bell (Le Fou). Gavotti a été particulièrement aimable.

Je téléphone à Boschot pour le mettre au courant de ma visite d'hier à Jaujard et de ses résultats heureux. Boschot me parle d'une conférence de presse de Cornu où celui-ci aurait dit qu'il désirait maintenir la réforme des concours de Rome, mais il ne s'agissait que des musiciens.

25 février [1953]

Matinée chez Atteni avec le muezzin de la Mosquée qui s'appelle M. Teskouk. C'est un spécialiste. J'ai admiré la dextérité et l'adresse avec laquelle il a mis en place l'inscription et comme, à main levée, il a tracé un grand demi-cercle impeccable.

Passé à l'exposition du Cubisme organisée au Palais d'Art Moderne. On a du faire venir à grands frais la toile de Picasso, appelée "Les demoiselles d'Avignon" qui est une scène d'un bordel d'Avignon. Ah! comme nous sommes loin, en dessous, des scènes de ce genre par un Lautrec ou un Degas. Rien n'est bien là-dedans, pas même les rapports de couleur. Cette toile vient d'une collection américaine. J'imagine, rien qu'en assurance il a fallu payer, et fort probablement, les courtages distribués de ci de là. Le cubisme vraiment n'a rien, rien donné…

Institut : pour nos jurés adjoints, l'Administration accepte de remplacer Couturier par Belmondo. Mais Lagriffoul n'est pas accepté. Je parle avec Gaumont de l'attitude vraiment critiquable de Janniot, de ses partis pris. "C'est que Janniot, me dit-il, ne pense qu'à son intérêt personnel, à ce qu'il veut faire du Salon d'Automne, comme un tremplin".

J'annonce à l'Académie le succès de nos conversations avec Cornu et Jaujard. Paul Léon, un peu responsable de l'échec de sa mission avec Boschot et Dropsy en novembre dernier, me dit de ne rien dire encore. Je vois se manifester un mouvement d'approbation fort naturel. Je vois Grange qui s'apprête à me dire un mot de remerciement, comme Président, mais Boschot le pousse du coude. Grange rentre son petit speech, mais à la sortie on me félicite beaucoup.

Visite du Dr Gardinier et de M. Jacques Mayer. Ils sont de plus en plus contents du projet. Mais Drouet les embarrasse. Ils voudraient que je prenne toute la partie du Monument[8] sous ma seule responsabilité et que Drouet travaille avec la Ville. Je crois que ce serait mieux. Mais je ne veux pas risquer encore, après les coups durs de Méhémet-Ali et de la porte de la Faculté, de nouvelles responsabilités d'argent, qui sont plus affaires d'entrepreneur que d'artiste.

Je vois aussi mon cher petit Marcel bien inquiet des conséquences d'argent pour lui des représentations de Nils Halérius.

 

Cahier n° 56

26 février 1953

De la puissance du mot, "Le Verbe", qui aurait été au commencement du monde. Ce symbole veut dire qu'au commencement était l'Esprit, l'esprit qui se manifeste dans le langage : Instrument de la marche en avant de l'homme, mais instrument aussi par lequel l'homme s'est détourné de l'innocence animale; instrument par lequel il est parfois tombé dans la folie. Les mots sont indispensables et peuvent être funestes. Traitées comme des hypothèses explicatives provisoires, les propositions verbales sont des instruments au moyen desquels il nous est progressivement possible de comprendre le monde. Considérées comme des vérités absolues, comme des idoles qu'il faut adorer, les propositions déforment notre vision de la réalité, la mettent en doute et nous entraînent à toutes sortes de comportements impropres. "Désirant attirer les aveugles, dit le philosophe hindou, le Bouddha laissa tomber, en folâtrant, des mots de sa bouche d'or. Le ciel et la terre ont été remplis depuis d'un fouillis de ronces". Mais ces ronces n'ont pas été d'origine exclusivement orientale. Si le Christ est venu, d'après s[ain]t Jean de l'Apocalypse, "non pas pour apporter la paix aux hommes mais un glaive", c'est parce que lui-même et ses disciples n'avaient d'autre choix que d'incarner leurs illuminations en des mots. Comme dans les autres mots, les paroles chrétiennes étaient parfois insuffisantes, parfois trop générales et imprécises, partant, toujours susceptibles d'être interprétées de bien des façons différentes.

Hypothèses tenues comme explications provisoires, les propositions constituées par les paroles ont été d'une valeur inestimable pour faire face aux faits de l'existence humaine. Traitées comme des dogmes et des idoles, elles ont été la cause de maux énormes, tels que la haine théologique, les guerres de religions, ainsi que d'horreurs comme celles de l'Inquisition, et les révolutions et les idéologies qui sont le désastre de notre temps. Les mots! Ils sont constamment auprès de nous. Ils sont chargés d'un pouvoir de suggestion tellement puissant qu'ils justifient en quelque sorte la croyance aux sortilèges et aux formules magiques, les incantations. Plus dangereux que les crimes de passion sont les crimes d'idéalisme, crimes qui sont institués, entretenus, même moralisés par des mots devenus sacro-saints. Ces crimes sont commis comme actes normaux, de sang froid, avec une persévérance inébranlable, et cela dure parfois pendant de longues périodes.

Au temps passé, les mots qui dictaient ces crimes d'idéalisme étaient principalement religieux. À présent ils sont politiques ou même esthétiques. Les dogmes ne sont plus métaphysiques seulement, mais positifs et idéologiques. Les seules choses qui demeurent inchangées sont la superstition idolâtre de ceux qui acceptent ces dogmes. Sans pousser les choses au noir excessif, on peut reconnaître pareille puissance des mots dans l'idéologie moderniste de notre temps, dans l'idéologie de ce qu'on appelle l'art moderne.

Le développement de tout ceci pourrait faire un important chapitre du livre que m'a demandé Flammarion. Ce serait une occasion de faire même un peu de critique littéraire en étudiant, entre autres, Mallarmé dont le symbolisme eut, par le contrecoup des jeunes écrivains qu'il recevait, une grande influence dans les origines du cubisme (Guillaume Apollinaire), André Gide (sa conférence publiée dans Prétextes) et surtout André Malraux. Ceux-là sont importants parce que uniquement hommes de lettres. Les autres, R[ené] Huyghes, Dorival, Cassou, etc., sont des conservateurs de musée. Ce ne sont pas des écrivains bien intéressants comme tels. Même Zola, il ne faudra pas craindre de critiquer dans ses propos, ce qui est critiquable. Et rappeler le mot de Jean Lahors : "On ne comprend que ceux qu'on aime".

27 février [1953]

On conseille vivement à Marcel[9] de poser sa candidature au poste de directeur du conservatoire de Luxembourg. Il y a de quoi hésiter. Évidemment c'est intéressant financièrement et pour la sécurité. Surtout après le coup dur de Nils. Mais danger d'une sorte d'enterrement. Il part aujourd'hui pour la montagne.

28 févr[ier 1953]

J'ai tenu compte de la critique de Gaumont pour le groupe des « Damnés »[10]. Maintenant on n'y pourra rien trouver de louche.

Dans Hommes et Mondes, Riou publie un article bien inquiétant sur la situation internationale. Inquiétante d'après lui, par le manque d'entente des Alliés. Comme toujours, le plus grand danger des institutions vient plus de l'intérieur que de l'extérieur.

 

[1] Nouvelle Faculté de médecine.

[2] A la Gloire des armées françaises.

[3] Marcel Landowski.

[4] Nouvelle Faculté de médecine.

[5] Nouvelle Faculté de médecine.

[6] Marcel Landowski.

[7] Marcel Landowski.

[8] A la Gloire de l’armée française.

[9] Marcel Landowski.

[10] Nouvelle faculté de médecine.