Juin-1950

1 juin [1950]

Soixante et quinze ans! Passons.

La revue Hommes et Mondes publie mon article conjointement avec un de Gimond. Un chapeau stupide. Je n'aurais pas dû accepter d'être publié dans ces conditions. On a peine à saisir la pensée de Gimond. Médiocre sculpteur, c'est un écrivain médiocre, banal surtout.

Au conseil administratif de l'Expansion artistique à l'étranger, Jaujard me dit qu'il fera acheter mon Michel-Ange.

2 juin [1950]

Le fronton[1] avance malgré tous mes dérangements.

Après-midi, commission de la professionnalité. J'ai présidé sans défaillance de 4.30 à 8 heures! En fin de compte, ça n'est guère intéressant. Je ne comprends pas certaines subtilités. J'admire combien les artistes sont casuistes. Tous ceux-là sont parmi les "avancés". Il y a notamment le nommé Mendès-France, qui est président d'un groupe d'une cinquantaine de types qui s'appellent les Super indépendants! Il doit passer tout son temps à sa table à rédiger des statuts, étudier des textes de circulaires. Crevant. Mais quel bonhomme embêtant.

3 juin [1950]

Au Salon, jour de distribution des récompenses. Formigé fait un discours excellent. Mais aucune personnalité officielle n'était venue. Bien sûr.

Le fondeur m'apporte le buste de Marthe de Fels. Patine affreuse, dorée comme une casserole byzantine où tout était en or. Bien pour une casserole, pas pour un buste. Et puis, je ne suis pas content de ce buste. Manque de séances.

Visite du sculpteur Hiché[2]. Cet homme me plaît. Il a de la passion, sans doute aussi de l'ambition, mais aussi un sincère désire de grouper les sculpteurs pour en faire une force. D'où la création de ce Syndicat des sculpteurs professionnels. Je me mettrai volontiers de ce syndicat. Hiché voudrait se présenter comme professeur à l'École, atelier Gaumont, mon ancien atelier. Il me dit que Couturier sera candidat, appuyé par les marchands. C'est effarant. Ce Couturier est un grand garçon à visage insignifiant. Il a fait une statue stupide sur l'esplanade de l'ancien Trocadéro, un jeune homme nu qui porte un arrosoir moderne. C'est idiot. Depuis, il a évolué comme tous les impuissants, vers l'abstraction. C'est plus facile. On lui avait commandé la statue d'Étienne Dolet. C'était si mauvais que sur une place ça aurait soulevé une unanime réprobation. On la lui refusa et Jean Cassou s'est empressé de la lui acheter pour le Musée d'Art moderne où elle est. Il n'y a pas même de recherche. Une armature recouverte de quelques morceaux de filasse trempés dans le plâtre. Pour le cas présent, à Hiché qui me demandait de parler de lui à mes amis du conseil rétabli, mais de manière à ce que l'administration des fonctionnaires ait la majorité (trahison et lâcheté de Untersteller). Je dis que je suis déjà engagé pour Lagriffoul.

— Si Lagriffoul passait, me dit-il, je postulerais sa place chez les architectes.

Il me dit avoir fait des études assez poussées d'architecture.

4 juin [1950]

Fronton Asklépios[3] avance grand train.

Je reçois la visite de ce jeune Dumas, élève de Lyon, arrivé cette année à Paris, assez faible, mais monté en loge, tellement l'ensemble du concours était faible. Il me parait assez prétentieux.

Visite d'Alliaud[4] aussi. Il est fort malade. Il a eu le prix de Rome de peinture quoique de bien peu de talent.

5 juin [1950]

Esquisse du monument de Porto-Novo [5]. Il me faudrait un petit modèle noir.

6 juin [1950]

J'ai fait la connaissance d'Utrillo. C'était au ministère des Aff[aires] étrang[ères], une réception des artistes qui avaient offert des œuvres à la loterie pour l'Institut du cancer. Je sers beaucoup de mains. Bidault n'était pas là, mais Madame Bidault dont j'admire le beau visage sensuel et intelligent. C'est une belle femme. On comprend que le petit homme soit tombé amoureux d'une collaboratrice aussi chargée de sex-appeal.

Il y avait Guigui Roussy, la pauvre arrive et quelques autres jolies femmes et aussi des pas jolies. J'en avise une, magnifique prototype de la vieille compagne d'un bohème. Chapeau de concierge, grand cabas pendu au bras, robe de marchande à la toilette. C'est la compagne d'Utrillo. C'était non moins stupéfiant de voir là ce petit bonhomme tremblotant voûté, au visage ravagé, cherchant à s'insinuer au buffet pour y resquiller en douce un verre d'alcool que sa femme venait lui arracher des mains. On se roulait autour du couple. Quand je lui serre la main, il ne lâche plus la mienne. Il cherchait à m'entraîner au buffet, mais la mémère veillait. Pauvre type, quand même, malgré le succès (excessif).

7 juin [1950]

Au musée Marmottan où [6], on m'explique le programme de tableaux vivants que les belles dames du boulevard S[ain]t-Germain animeront. On calomnie ces jolies femmes. D'abord la plupart sont jolies vraiment. Et puis elles sont gentilles, la plupart simples, quoiqu'on dise, dominées par les plus naturels sentiments humains. Avec quelque peu d'autorité, on en fait ce qu'on veut. Témoin, cette Mme B. Laf[onta], belle fille, par ma foi, qui mène ce charmant bouquet de jeunes comtesses, baronnes, duchesses, etc., comme un pensionnat. Elle s'adjuge le rôle principal, se drape dans le vrai manteau de la reine Hortense, et toutes ces descendantes de la noblesse de l'Empire l'escortent comme une cour. Cette fête, espérons, sera un succès, rapportera un peu d'argent à ce beau musée. Mais quel dommage d'avoir ce Boschot comme secrétaire perpétuel. C'est un malheur. On ne peut pas s'en débarrasser! Il y faudrait une révolution comme à Byzance, l'aveugler, lui couper les mains! Non seulement il n'a rien fait pour seconder le maire du XVIe qui favorisait la fête, mais, dans la mesure sournoise de ses moyens, il empêche les amis qui voulaient s'y intéresser, de le faire. Pour tout comme ça. Sa responsabilité est grande dans la diminution du rôle de l'Académie. Et ce n'est certainement pas fini.

7 juin [1950]

À l'Institut, Lemaresquier fait une proposition singulière. Celle de réglementer l'arrêté du ministre imposant ses jurés au concours de Rome! Je m'y oppose, parce que ce serait sanctionner, accepter ce décret. L'Académie a été de mon avis. Mais je crois que si je n'avais pas protesté, ils auraient voté, avec leur veulerie habituelle. Boschot n'est pas seul responsable. Ces braves gens ne réfléchissent pas.

Le travail[7] marche bien. J'étudie les modifications aux motifs des ventaux. Quel passionnant travail. Unique! Dans l'ordre commande, c'est plus passionnant qu'une figure équestre.

9 juin [1950]

Vaudoyer donnait une conférence sur : Delacroix et Chopin, dans l'atelier de Delacroix. Françoise[8] était au piano. Elle a joué remarquablement. Beaucoup mieux, autrement large, puissant et ému son jeu que celui du pianiste Rubinstein, entendu il y a pas mal d'années, dans ce même atelier.

Retouches dans le plâtre du fronton d'Asklépios.

10 juin [1950]

Politique. Les résultats des élections à la Sécurité sociale marquent un certain recul des communistes. Ils maintiennent cependant une forte position.

École de médecine. Je téléphone à Mme Mantet, du cabinet Madeline pour savoir où en est, après les paroles à peu près rassurantes des fonctionnaires de la rue de Valois, où en est l'avenant balle-de-tennis.

— Il est soumis, me répond-elle, à la commission ministérielle qui se tient rue Barbet-de-Jouy, à laquelle participe un fonctionnaire de la direction des Beaux-Arts.

13 juin [1950]

Journée bon travail. Fin de l'après-midi et soirée, répétition des tableaux vivants de demain. Que de jolies femmes et quel désordre. Quel but poursuit cette personne assez énigmatique, Mme B. Laf[onta]? Belle grand femme, par ses dimensions elle aurait peut-être fait une belle Basilina, au XIe siècle[9], à Byzance. Je crois qu'il lui aurait manqué la distinction, même en ces temps lointains. C'est elle, l'organisatrice de la fête, qui sera demain la reine Hortense. La plupart des jolies descendantes de la noblesse impériale (de Napoléon) formeront sa cour.

14 juin [1950]

Amusant, je reçois ce matin un coup de téléphone d'un comte de Montesquiou. Il a épousé une jeune femme qui est descendante de la famille de Beauharnais. Or, dans le tableau vivant sur l'escalier, elle a été placée trop en arrière, tout en haut. Il me demande de la faire mieux placer, sur les marches du bas. Bien sûr que je le ferai.

Soirée très réussie, malgré la conduite absurde et malveillante de Boschot. Je ne me rappelle pas tous les noms du Gotha napoléonien qui étaient représentés là par de jolies poupées vêtues de robes fort coûteuses. Le tableau vivant représentait celui de Winterhalter (L'Impératrice Eugènie et sa cour dans un parc) était très réussie. Eugènie était une Madame Viton, qui, elle, n'a pas l'air d'une poupée. Vraiment très belle, lumineuse, fine, mais ne semble pas de tout repos. Elle est certainement très intelligente et curieuse des belles choses, et d'autres choses aussi, peut-être...

15 juin [1950]

Déjeuner chez David-Weill, en l'honneur de l'Institut, du moins d'une partie. J'ai admiré sa collection justement fameuse. Je ne me rappelais pas de cet Arabe par Corot, d'un romantisme qui fait plus penser à Géricault, Delacroix, Couture qu'à Corot.

Poughéon, depuis qu'il est nommé conservateur du musée Jacquemart-André, me dit soupçonner des choses très louches dans l'administration de l'Académie. Certains des fonctionnaires ont des traitements énormes, grâce aux compléments que l'Acad[émie] leur octroie, compléments pris sur les fondations, de manière dangereusement abusives. Mâle[10], par exemple, ce grand type à allure de lévrier fatigué, est logé, reçoit un traitement de 75000 F par mois plus une indemnité de 100000 F par an pour sa voiture. Poughéon me dit qu'il connaît des choses dissimulées fort graves, mais qu'il ne peut en parler. Il me semble faire allusion à de Montfort... Ça m'étonnerait.

Visite de Mme Ch[arles] Schneider. Elle me demande de faire le buste de son mari et le sien. Pour le sien, elle pense à l'ivoire.

École de médecine. Mme Mantet me téléphone. Un nouveau coup de raquette a envoyé mon avenant rue de Grenelle où aujourd'hui il est examiné par la commission plénière. Quelle commission plénière? Quelle incompréhensible farce ! Ou plutôt que trop compréhensible. Pour moi, c'est que tout simplement, nos bons fonctionnaires sophistiqués des Beaux-arts voudraient bien, par je ne sais quel adroit détour, me retirer l'exécution de la Porte[11]. Alors on traîne, traîne, jusqu'à ce qu'on est trouvé le truc. Cassou et consorts mènent le jeu, évidemment.

16 juin [1950]

Goujean est venu chercher Douglas Haig chez Rudier pour le porter au Salon.

Mais je téléphone à Mortreux pour savoir s'il est au courant de quelque chose à propos de mon avenant, et de la réunion d'une quelconque commission plénière. Réponse. Aucune commission ne se réunit rue S[ain]t-Dominique. Ça doit se passer rue de Grenelle, à la direction de l'Enseignement supérieur, bureau des Facultés et Universités. Il n'est au courant de rien. Mais j'ai l'impression qu'il est au courant de tout.

Le travail n'en avance pas moins. J'étudie en ronde-bosse une petite esquisse du combat contre le sphinx.

Chez Paul Léon, charmante réception comme toujours. Il y avait Maxime Leroy auquel Lily[12] raconte l'histoire de la Porte. Il connaît des gens à l'Inst[ruction] publ[ique] auprès de qui il agira. Également présente Mme Saupique qui s'informera.

17 juin [1950]

Aujourd'hui, repris pour la énième fois le buste de Marthe de Fels. Il est enfin bien.

Chez Henri[13] qui me parait sérieusement malade. Paulette ni Ladis ne semblent s'en inquiéter.

18 juin [1950]

Toute la journée, travail au fronton. Mort d'Asklépios.

19 juin [1950]

Saupique me vient voir en fin de journée. Il est "enthousiaste" du groupe de la mort emportant Asklépios.

Je m'amuse à préparer les autres actes de mon drame byzantin. Prétexte à préciser quelques idées-mères sur la pérennité des œuvres. L'œuvre est en effet une sorte d'appel à la pérennité, pérennité du spectacle, pérennité du spectateur.

20 juin [1950]

Musée Marmottan. Mme Laperrière me dit avoir remis 149 000 F à Mme Lafonta, recette après avoir réglé toutes les dépenses. Mme Lafonta me téléphone pour m'annoncer que la recette définitive est de 86 000 F seulement, sur lesquels elle ne pourra remettre que 86 000 F à l'Académie. Si Boschot avait tant soit peu participé, au nom de l'Académie, on aurait pu vérifier tout ça. Cette splendide Mme Laf[onta] doit quelque peu vivre des fêtes de ce genre qu'elle organise.

21 juin [1950]

Aujourd'hui à l'Institut, Untersteller m'arrête quand je passais dans le couloir entre les fauteuils et les tables pour aller à ma place. Il me dit avec son indéfinissable accent :

— Fous Zafez, si Tomergue se présente et s'il est élu, che ne verai chamais nommer un mempre de l'Acatémie au jury de l'École. Fous avez combris...?

Je lui réponds :

— Vous êtes le meilleur agent électoral de Domergue.

Et je passe. Quel idiot!

22 juin [1950]

En même temps que la Porte[14] que je continue, je commence aujourd'hui le buste de M. Deyron. Rudement difficile avec ces petites photographies!

J'ajoute une figure à la frise des Suppliants, motif gauche.

23 juin [1950]

Réception chez Formigé, puis chez Marthe de Fels.

Michel-Ange part pour Anvers. Au dernier moment, j'ai hésité et ai failli le remplacer par le grand Berger.

24 juin [1950]

Chute du ministère Bidault. Mais je crains que le serin Yvon Delbos ne reste. Quel dommage que des hommes aussi médiocres, aussi timorés aient en mains les Beaux-arts en France, aussi ignorants aussi.

Lettre du directeur de l'architecture. Le dossier (nouveau coup de raquette) de la rue de Grenelle (ministère) leur a été pour la troisième fois renvoyé rue de Valois. De Vilnoisy que le dossier est porté rue S[ain]t-Dominique (coup de raquette). "C'est marrant" comme on dit dans le milieu.

Départ pour Montreuil[-sur-Mer] pour l'inauguration demain de la statue Douglas Haig.

25 juin [1950]

Inauguration. La statue a gros succès. Il y avait la famille Douglas Haig, dont le fils aîné, le jeune lord Haig fait de la peinture. Excessivement charmant, comme ses sœurs. Il y avait l'ambassadeur d'Angleterre, etc., mais personne du ministère, et pour cause. Grand déjeuner dans un préau couvert d'école. Ma voisine est la fort jolie femme de l'attaché militaire.

26 juin [1950]

Retour à Paris. Nous passons par Amiens, bien abîmé autour de la cathédrale. Mais elle est intouchée, toujours aussi belle. Avec quelle émotion j'ai revu le Beau Dieu et la Vierge dorée, et les belles figures de la porte, autour d'elle, et ces chefs-d'œuvre de Charles V, le Dauphin, le Cardinal de la tour Nord. C'est là la vraie tradition française, ce style si simple, si naturel, si vrai, si réaliste et non pas les imitations en pierre des miniatures ou des mosaïques byzantines qui sont le fond de tout l'art roman. Eh! C’est facile à imiter ces balbutiements techniques sur une interprétation artificiellement imitée. C'est pourquoi, le modernisme essaye de nous persuader qu'ils sont dans la tradition française. La vraie, profonde tradition française s'est épanouie librement avec l'art gothique, dont Amiens est un des chefs-d'œuvre. Et à Amiens, ce n'est pas au portail royal qu'il faut la chercher, mais aux portails Sud et Nord, surtout au portail Nord (Dieu créant Adam). Voilà de la sincérité et dans une scène transcendante du réalisme à tirer les larmes des yeux.

Nous apercevons en passant un prétentieux et abominable monument des frères Martel, ces petits rufians de la sculpture dans la manière affairiste de Cogné, un Général Leclerc. Ça! À Amiens, à quelques cent mètres de la cathédrale!

À Paris, j'ai le temps de recevoir Barbezat qui me porte une photographie de son concours. Il a vingt-huit ans. Quelle faiblesse!

Téléph[one] de Madeline qui me lit une lettre qu'il a adressée au recteur, pour activer la signature de l'avenant.

27 juin [1950]

Visite de Quizet. C'est lui qui a initié Utrillo. Ce dernier, tout jeune, rôdait dans Montmartre où peignait souvent Quizet. Il se mit à voler des couleurs à sa mère, Suzanne Valadon, ancienne écuyère de Medrano. Elle se fit faire, sans le faire exprès, son fils par un clown, sur une litière des chevaux du cirque. Plus tard, entretenue par un Espagnol, ce dernier reconnut le petit Valadon et lui donna son nom d'Utrillo. Chipant crayons et couleurs, il apprit son métier tout seul et surtout avec les conseils de Quizet.

C'est un homme charmant, Quizet. Il a du talent, mais il y a un je ne sais quoi d'émotion, de charme de matière qu'il n'a pas et qui se trouve parfois chez Utrillo.

27 juin [1950]

Visite de Montagné pour l'élection prochaine. C'est aussi un homme charmant et un bon peintre. Ce qu'on peut lui reprocher c'est d'être un peu un modèle standard.

28 juin [1950]

Violents incidents à l'Institut, à la suite du jugement du concours de Rome de musique. On nous avait passé six cantates, toutes assez insignifiantes. L'Académie avait attendu fort longtemps le résultat du vote de la section de musique. Quand ces messieurs sont revenus, ils nous ont apporté un résultat qui avait demandé, pour le premier grand prix, dix-neuf tours de scrutin! Les voix s'étaient partagées entre un jeune homme nommé Chaîne et une jeune fille nommée Plique. Enfin, après une série de votes donnant 4 voix à Chaine, 3 voix à Plique et 2 voix à je ne sais plus qui, une voix se déplaça et Chaine obtint le prix par 5 voix contre 3 à Plique, dont, après le concours du premier essai Schmitt nous avait déclaré (elle montait première en loge) qu'elle avait du génie. Sa cantate, à mon avis, n'était pas géniale du tout, assez banale, pleine de réminiscence à la Mozart première manière. La cantate de Chaine ne m'a pas du tout intéressé, c'était plat et surtout n'allait guère avec le texte, tiré d'Alfred de Musset, de Bettina. Je pensais cependant qu'il n'y avait qu'à suivre la section. L'une ou l'autre, kif-kif. La majorité s'est pourtant portée vers la fille. Après trois tours où personne n'avait obtenu de majorité, au lieu d'interrompre les votes, comme le règlement le recommande, Boschot, avec son inertie habituelle, a laissé courir les choses. Cette interruption dans les votes a du bon. On se lève. On interroge les spécialistes. On leur demande des explications. Ce n'a pas été fait. On a donc continué à voter. Après les six tours réglementaires, les deux tiers des voix n'avaient pas été obtenues. Mlle Plique a obtenu la majorité simple et Chaine le deuxième prix. Entre temps, Delvincourt, vers le 4e ou 5e tour, avait quitté la salle des délibérations. Ce qui est absolument interdit par le règlement et que Boschot laissa faire. Il allait, comme nous nous en sommes aperçu quand on proclama le résultat du concours, alerter ses élèves et orchestrer la seule chose qu'il sache orchestrer, une cacophonie[15]. En effet, des cris, des sifflements, des pétards. On sentait la chose préparée. Cependant, des gens du sérail (conservatoire), me mettaient au courant. Mlle Plique, à tort ou à raison, passe pour être liée par une excessivement étroite parenté clandestine avec un des musiciens de l'Académie. Or Delvincourt et ce musicien sont très mal ensemble, ledit musicien ayant battu Delvincourt à une des dernières élections. En venant à l'Acad[émie] pour écouter les concours, bien des gens disaient :

— C'est pour Mlle Plique maintenant que X est de l'Institut.

Si ce qui se disait est vrai, ce serait évidemment une grosse faute. Mais les cancans du Conservatoire, et dieu sait s'il y en a, personne à l'Ac[adémie] sauf quelques initiés ne les connaissaient. Comme, en outre, c'était la deuxième fois que l'Académie cassait le jugement de la section et que ça fait, encore en outre, la troisième fois de suite qu'une jeune fille enlève le grand prix, les musiciens étaient en général fort mécontents.

Mais, quelques chers confrères ne se montraient guère braves. Il y en a qui ne parlaient de rien moins que de filer par une autre porte. Je crois qu'il y en a qui l'ont fait. Enfin, je suis parti dans le bruit qui n'était pas si terrible. Et comme j'avais rendez-vous avec Mortreux, j'ai couru rue S[ain]t-Dominique.

Dans la cour, je tombe sur Delvincourt, déjà en conversation animée avec Mlle Laurent qui l'écoutait, l'air pénétré. Je serre la main à Delvincourt qui me faisait une drôle de tête. Je ne pouvais ni ne voulais me désolidariser de la majorité de l'Académie, et surtout le lui dire là, lui qui s'était insolemment comporté. J'ai salué Mlle Laurent à laquelle il devait raconter son "indignation". Indignation! Si l'Académie s'est trompée et si M. Chaine est un génie. On ne peut juger de l'avenir d'un artiste sur une cantate. Mais je ne crois pas, bien que je n'ai pas voté pour elle, que Mlle Plique ait moins de génie que M. Chaine. Toutes les cantates se valaient et j'ai l'impression que comme en sculpture et en peinture, il y a un grand fléchissement dans l'enseignement actuellement pratiqué. Et enfin, il n'y avait aucune raison de protester, car tout s'est très régulièrement passé, conformément au règlement formel, si "scandale" il y a, j'ai entendu prononcer ce mot, le seul scandale est dans la conduite de Delvincourt le fou-fou qui manigance toute cette histoire, peut-être pour se venger des deux échecs, que, par sa faute, il a essuyés à l'Académie.

Je rencontre Mortreux dans la même cour. Il était tard. Il quittait son bureau, la cigarette au bec et au bras une dame ayant l'aspect parfait de la vieille maîtresse du célibataire endurci.

Puis je vais voir Madeline qui me dit savoir les dessous des tergiversations à propos de mon avenant, mais qu'il ne peut pas me les dire. Puis il me parle de son affaire du quai de Toulon. Là, il y a scandale, doublement, par la façon dont on s'est conduit avec lui. Parce que ce qu'on va faire en lieu et place du projet Madeline est du tout-venant. Le Corbusier, cet entrepreneur malfaisant, cet affairiste destructeur de l'architecture française, monstrueux bonhomme abritant sa suffisance derrière deux paires de lunettes, superposées!!

30 juin [1950]

À déjeuner, A[lexandre] Parodi et sa femme, et Debat et Madame, Lacour-Gayet et Benj[amin] et Louise[16]. On a parlé, bien entendu de l'art "moderne". Personne n'ose dire :

— Je trouve ça idiot.

On dit :

— Je ne comprends pas.

Mais l'art n'a pas à être compris. On le sent. L'art est un sentiment, comme la religion. Si j'allais au fond de ma pensée, je ne craindrais pas de dire qu'il va au delà de la religion. Je développerai cette pensée un jour. Voilà qui serait une conclusion, La Conclusion, d'un ouvrage sur l'art, cette Querelle Éternelle des Images, que m'a demandé Flammarion. L'art, religion de l'avenir, au delà des dogmes. Et pourtant l'artiste en moi, aime la religion, toutes les religions, et la catholique parce que c'est la plus artiste.

Mon fronton a fait grosse impression.

 

[1] Nouvelle Faculté de médecine.

[2] René Iché.

[3] Nouvelle Faculté de médecine.

[4] Aillaud ?

[5] Monument au père Aupiais, pour la capitale du Bénin, œuvre disparue, connue par photographie.

[6] Suivi par : "avec Subervie nous faisons", raturé.

[7] Nouvelle Faculté de médecine.

[8] Françoise Caillet-Landowski.

[9] Plutôt IVe siècle…

[10]. Orthographié : "Malle".

[11] Nouvelle Faculté de médecine.

[12] Amélie Landowski.

[13] Henri Landowski.

[14] Nouvelle Faculté de médecine.

[15] "un petit chahut", raturé.

[16] Benjamin et Louise Landowski.