Août-1921

Cahier n°10

1er août [1921] Combloux

Je me suis remis au Mur de Prométhée. Très heureux. Je travaille dans notre toute petite chambre, où je suis très tranquille. Le voyage au Maroc porte tous ses fruits. Mes deux premiers bas-reliefs viennent bien et seraient passionnants à exécuter. Le premier c'est "Le Foyer". La tribu défrichant le sol pour y planter son abri. Premier geste collectif. Le second bas-relief ce sera "La Terre". On apporte le blé. On le bat. Les hommes et les femmes réunis dans l'amour du sol.

Je relis l'œuvre de Paul Adam. La Ville Inconnue. C'est magnifique. Il est à la mode de parler avec supériorité[1]de Paul Adam, qui avait du génie. On prend pour du maniérisme ce qui était chez lui horreur du banal et désir de grandir, de magnifier les simples gestes des hommes, de les sortir de l'anecdote. J'aime ce livre complètement.

4 août [1921 Combloux]

Le mur de glace. Je suis heureux d'avoir vu cela. Mais ces paysages morts[2]m'intéressent peu. Je ne puis m'empêcher d'évoquer n'importe quel paysage méditerranéen, où tout est vie.

5 [août 1921 Combloux]

J'ai fini les bas-reliefs du Mur de Prométhée. Commencé ceux du Mur du Christ. Ce seront : "La Cité", "Le Temple". Les mouvements collectifs de plus en plus grands et élevés. De la Grotte à la Terre. De la Terre à la Cité. De la Cité au Temple. Pour le bas-relief du Temple[3] les Femmes que j'ai vues à Rabat, embrassant le socle des Tombeaux, me donnent des motifs remarquables. Des hommes traînent des matériaux. C'est tout l'effort désintéressé pour colorer le Mystère. Quant à la Cité, le motif central sera fait d'un groupe d'hommes construisant une Porte de Ville. Autour toute la vie. Des soldats passent. Il faut évoquer cette forme de dévouement collectif qui s'appelle le patriotisme et qui sous sa forme actuelle est encore un sentiment bien barbare, qui a fait plus de mal que de bien.

12 août [1921 Combloux]

Je n'écris jamais cette date sans penser à Wanda.

13 [août 1921 Combloux]

Dans le hall de l'hôtel, tout à coup j'aperçois le serpent Lévy-Dhurmer. Peu de talent et pas sympathique.

Je travaille régulièrement tous les matins deux heures à mes dessins. J'en suis très content. Je pense avoir fini demain.

14 [août 1921 Combloux]

Mes dessins des bas-reliefs sont finis. Quel beau poème sculpté cela ferait !

Tous deux nous avons fait seuls une ravissante promenade, à travers les ravins. Ce pays me plaît.

Le sympathique Pontremoli est arrivé aujourd'hui.

15 [août 1921 Combloux]

À Megève, chez les amis Bouglé, M. Winter nous explique la doctrine d'Einstein. Lily comprend. Je n'ai pas l'esprit spéculatif. Les abstractions m'intéressent peu. Je les comprends mal.

20 [août 1921 Combloux]

Expédition à Genève pour revoir le Monument de la Réforme[4]. Il fait extraordinairement bien. Je peux être très heureux d'avoir été un des exécutants d'un semblable monument. La tête de Calvin s'abîme. Le bloc de pierre était de mauvaise qualité.

Revu les Borgeaud et les Gautier. Milieu vraiment sympathique. Chaque fois que je revois Genève je pense que je me fixerais volontiers dans cette ville accueillante et si intelligente.

Acheté une brochure de Barbusse qui s'appelle : Le Couteau entre les dents, et est dédiée aux intellectuels. Ce n'est plus bon du tout. Quelle étrange réaction a produit la guerre chez cet homme si remarquable. L'horreur de la guerre l'a jeté dans l'horreur du communisme à dictature. Ce livre n'est qu'un ramassis de banalités.

 

 

25 [août 1921] Paris

De nouveau dans la cohue. Les pierres marchent. Je me remets à mes monuments. Travaillé aussi au marbre du buste de Lily. Avec ma petite Françoise au Monument de Schaffhouse[5]. Mais ça ne va pas. Le détail est amusant, bien sûr. Mais ne va pas dans l'ensemble.

30 août [1921]

Sous l'ébauche, la pierre du buste de M. Millerand fait remarquablement bien. Si ce buste conserve cet aspect jusqu'à la fin, j'aurai là un bon buste.

31 [août 1921]

M. Tissier, le sous-secrétaire d'État aux Aff[aires] ét[rangères], m'avait invité avec Escholier à déjeuner chez Prunier, où nous avons fait un déjeuner excellent qui mérite d'être noté. Puis nous sommes partis à Bagneux, dont M. Tissier me demande de faire le petit Monument aux Morts. M. Tissier est un homme curieux, au parler lent, mais que l'on devine fort intelligent, très fin, et qui, d'après quelques mots qu'il m'a dits, est d'idées avancées dans le bon sens, et généreuses.

 

[1]    . Au lieu de : "mépris", raturé.

[2]    . Au lieu de : "spectacles morts", raturé.

[3]    . Suivi par : "les gestes des f[emmes]..." raturé.

[4]    Mur de la Réformation.

[5]    Suisse consolatrice (A la).