Juillet-1922

Cahier n°13

Bâle. 1er juillet [1922]

Böcklin n'a guère de talent. C'est vulgaire et d'imagination facile. Seule, la fameuse Ile des morts est acceptable. Et encore, est-ce d'un bien gros effet.

Mais je me suis régalé avec les Holbein. Quel dessin ! Il y a aussi un certain Niklaus Deutsch, du XVe siècle, excellent. Mais vraiment l'époque moderne est plus faible. Hodler est grand. D'admirables paysages, très personnels.

Comme sculpture, pas grand chose. La belle tête de Hugo de Rodin. Mais ils ont un sculpteur lourd nommé Burckhardt ! C'est lamentable. Du sous Salon d'automne.

Nous dînons avec M. et Mme Bernheim dans un excellent restaurant, avec musique. Nous réentendons, assez bien chanté, le grand air de Walter des Maîtres chanteurs. Belle soirée. Il fait beau. Demain c'est l'inauguration. Marc Bernheim est fort agité.

3 juillet [1922] Boulogne

Hier, je descends à 8 h 1/2 et trouve le hall de l'hôtel en rumeur. Je retrouve M. Ogier, l'excellent M. Goutte. M. Bernheim me présente à nouveau à Gaston Vidal. Il a un peu maigri. Il me fait l'effet très jeune. Et lui, me présente à sa jeune femme. Jolie fille, assez grasse, nez retroussé, cheveux coupés courts, à la mode du quartier, habillée toute en dentelle blanche. La conversation qu'elle eut, l'instant d'après, avec le bon général Pau éclaira tout :

— Vous comprenez, lui dit-elle, depuis qu'on est marié, c'est plus commode pour les domestiques. Avant, quand je venais le voir, c'était gênant. Maintenant, y a plus rien à dire...

À la gare de Bâle, discours de Gaston Vidal, pour l'inauguration de la plaque commémorant le passage des évacués.

À Schaffhouse, réception touchante. Acclamations. Mme G[aston] Vidal sous son chapeau violet et dans sa robe de dentelle fait son effet. Ils n'en ont pas comme ça à Schaffhouse. Elle est charmante. Promenade dans la ville.

Cérémonie au cimetière, ce beau et unique cimetière installé dans une partie de forêt. C'est grand et impressionnant. L'idée vient paraît-il d'Allemagne. Retour en ville. Banquet. Discours. Inauguration. Chute du voile. Je sens l'impression très bonne. M. Ogier, M. Pletscher, le président de ville ont pour moi des mots très aimables dans leur discours et je remarque dans la foule des velléités d'applaudissement. Je les remarque parce que ce sont les seules. Tout le monde me dit : "Schaffhouse est content."

Promenade aux chutes du Rhin. De près c'est bien. Un beau rocher au milieu du torrent me donne la silhouette du rocher de Prométhée. M. Pletscher boit à mon deuxième monument en Suisse.

Retour à Bâle. Banquet offert par la municipalité de Bâle. Truites, encore truites. Excellentes. Je suis à table à côté d'un certain M. Ubersteg, qui me dit acheter de la peinture avancée. Je lui ai demandé ce que c'était. Mais nous avons parlé des Sakharoff qu'il connaît.

Repris les Fantômes avec plaisir aujourd'hui.

4 juillet [1922]

En même temps qu'il m'adressait les derniers 25 000 F qu'il me devait pour le monument de Schaffhouse[1], M. Bernheim m'écrivait une lettre charmante où il me dit que le monument est le plus beau qu'il connaisse !

5 [juillet 1922]

Prost est venu déjeuner. Les seules critiques du modèle du monument sont pour la coiffure du Marocain et pour le mouvement du cheval arabe. Il a raison pour le premier point. Il a tort pour le second. Nous avons étudié la mise en train de la partie du travail qui le concerne, les transports, etc. Il craint fort qu'il n'y ait pas à Casabl[anca] de matériel suffisant pour transporter les blocs les plus gros (trois pèsent[2] entre 12 et 15 tonnes) du port à la place.

Il m'a parlé de Lyautey. Au fond il ne l'aime pas. C'est un homme très versatile et qui ne pense qu'à son intérêt.

Perdu mon après-midi à Villacoublay, où j'avais accepté d'aller avec la commission d'aviation du Sénat. Nous avons vu beaucoup de looping, d'aviateurs faisant la feuille morte, etc. La forme des appareils, qui tend à s'unifier a beaucoup changé. Ressemble de plus en plus à d'énormes insectes. Ce n'est pas sans beauté. Mais ce qui m'a le plus émotionné, ce qui est réellement émotionnant, c'est d'entendre dans un appareil de téléphonie sans fil, la voix d'un passager du Goliath qui volait à 300 m.

 

 

6 [juillet 1922]

J'ai eu aujourd'hui, le plaisir suivant. Un docteur Mauriac, professeur à la Faculté de médecine de Bordeaux, est venu me voir pour me demander de faire la médaille que les amis du docteur Arnozan veulent lui offrir à l'occasion de sa retraite. Je crois d'ailleurs, comme trop souvent, n'avoir pas demandé assez cher. Le docteur Arnozan viendra poser très prochainement.

Je devais rencontrer les Sakharoff, cet après-midi chez Alice. Ils ne sont pas venus. Leur chef d'orchestre me dit que Mathilde Sakharoff est très malade. Elle serait tuberculeuse. Ce joli être !

Séance stupide à la Chambre, à propos de la fameuse photographie de l'Homme qui rit publiée par l'Humanité. Sur une allusion de Vaillant-Couturier, Poincaré a bondi, exige l'interpellation sur les responsabilités de la guerre, et voilà une série de séances sensationnelles pour rien.

7 [juillet 1922]

À l'École militaire, où je suis très bien reçu par le commandant du 12° rég[iment] de cuirassiers. Le bon colonel Rolland m'avait adressé à lui pour choisir des chevaux pour le monument de Casa[blanca]. J'ai trouvé un très bel anglo-arabe avec qui nous ferons un arabe pur et un magnifique demi-sang normand. Les séances commenceront demain avec l'arabe.

En fin de journée, M. Oliveira et Dubra m'ont amené ce maréchal brésilien, délégué par le gouvernement du Brésil pour le monument de Rio de Janeiro. Le programme est bien. Je vais maintenant étudier la partie historique. L'emplacement au centre d'une sorte de grande place plantée d'arbres va me permettre de chercher mon projet dans le genre de l'Arcus quadrifons[3].

8 [juillet 1922]

J'avais téléphoné à Riou de venir voir les Fantômes presque achevés, car ils s'achèvent. Comme je partirai le 13 rejoindre Lily à Villerville, le moulage est fixé au 13. Riou est venu avec Mme Blumenthal. Elle est toujours aussi exquise. Toujours enthousiaste. Riou, toujours sentencieux et un peu prédicant. Sont venus aussi Philippe Millet avec Marthe. Philippe très content. Et puis Escholier et sa femme. Toute une série de visites très agréables et très encourageantes.

9 juillet [1922]

Journée perdue. J'avais cru bien faire d'aller à Fargniers, pour cette cérémonie de la pose de la première pierre de ce village. Il a fait froid. Myron Herrick est arrivé très en retard. Il m'a d'ailleurs fait un accueil des plus chaleureux. Mais ces sortes de cérémonies n'ont aucun intérêt si on n'en tire rien de pratiquement utile. Donc journée perdue.

10 [juillet 1922]

À Voisins. Pour les deux groupes de la pièce d'eau. M. de Fels m'a paru un peu déçu que je ne lui apporte pas des silhouettes grandeurs. Les esquisses déjà cherchées ne me plaisent pas. J'ai revu l'endroit. Je lui ai proposé de lui faire la Becquée en grand et comme pendant : le Concert (un vieux faune jouant de la syrinx accompagné par des enfants jouant de divers instruments). L'idée de tout cela lui plaît, mais ce qu'il désire surtout c'est que ce soit fait vite, car il veut donner l'année prochaine une fête énorme à Voisins :

— Vous comprenez, m'a-t-il dit, j'ai raté ma fête cette année à cause de la mort de ma fille, je ne voudrais pas la rater l'année prochaine.

Énorme ! Et il regrette énormément sa fille pourtant. Le fils, le jeune André de Fels qui poursuit des ambitions politiques, m'a ramené à Rambouillet avec son auto. Je lui ai demandé de venir pour m'aider un peu pour le buste de son frère mort, l'aviateur. Je crois que c'est une maladresse. Je n'ai pas insisté. Curieux de voir combien ces gens si riches et indépendants se créent des chaînes, des devoirs artificiels, qui ont la vanité pour base.

Dans le dernier numéro de l'Amour de l'Art[4] que je reçois, il y a un article extravagant sur Joseph Bernard. Bien pauvre l'imagination de Joseph Bernard. Mais quelle littérature ! J'y note au hasard cette phrase : "La sculpture baroque est un amalgame peut-être composite de naturalisme à bases anatomiques et de mysticisme générateur d'un art transcendantal." C'est signé Waldemar George.

11 [juillet 1922]

Première séance pour la médaille du docteur Arnozan. Tête curieuse de vieil avoué, ou de vétéran de la guerre de 1870. Il pourrait aussi être ancien concierge. Mais c'est l'apparence. C'est un homme exquis. L'état d'esprit du sculpteur qui voit pour la première fois une tête de monsieur dont il doit faire le portrait doit ressembler assez à celui d'une fille publique recevant un nouveau client[5]. Et puis, on s'habitue. On découvre des qualités et tout marche. Ma médaille est bien partie. Arrivé ce matin[6], cet excellent homme était chez moi à 9 heures et reprend son train pour Bordeaux ce soir. Il reviendra poser en août.

12 [juillet 1922]

Fin du groupe du second plan des Fantômes. Gosset est venu aujourd'hui reprendre ses séances de pose. Il a un peu engraissé. Mais je m'y suis bien retrouvé et comme il m'a l'air décidé à bien poser, je compte bien faire un bon buste. Il a été aussi très emballé par les Fantômes. Il trouve que l'exécution [7] a gagné sur la maquette.

14 juillet [1922] Villerville

Bonne journée de repos. Arrivé hier soir j'ai trouvé le pays beaucoup plus beau qu'il n'était dans mon souvenir. Ce qui est le même encore, c'est le temps. Il pleut, comme il y a une vingtaine d'années. Aujourd'hui cela m'est égal. L'immense plage me plaît. Le soleil, à la marée basse, hier soir, se reflétait dans les grandes mares splendides. Les phares tout autour de la baie s'allumaient. Les petits s'amusent beaucoup.

Je lis l'histoire du Brésil. Mon idée se précise par la lecture. Je vais faire pour ce concours une sorte d'Arcus Quadrifons, criblé de sculpture. Le couronnement sera composé des trois figures équestres des fondateurs de la République. Sous l'Arc, une sorte d'autel de la Patrie. Le tout sera sur un premier soubassement, orné de bas-reliefs représentant les travaux, les richesses, les mœurs du Brésil. Ce ne sera pas une chose très grande, mais une chose excessivement soignée, raffinée. Je crois le point de départ bon.

17 [juillet 1922]

Nouvelle séance du docteur Gosset. Il a posé longtemps. Son buste vient très bien. Il m'a raconté la maladie du prince de Monaco, qui a un cancer depuis plus d'un an, et que ses médecins, les docteurs Bazy père et fils, conservaient avec un anus artificiel depuis ce temps-là. Le prince, s'échappant à ses médecins est venu supplier Gosset de l'opérer. Celui-ci refuse d'abord. Mais finit par accepter à la suite d'une lettre pressante. Urémique, le pauvre homme est mort quinze jours après l'opération, alors qu'il faisait des projets, se croyait guéri. Les docteurs Bazy ne déragent pas, font paraître dans les journaux des notes perfides. Aussitôt l'opération à laquelle Gosset permit au fils Bazy d'assister il y eu une scène assez violente au cours de laquelle Gosset remit[8] le jeune aigrefin à sa place[9]. Car il y a en médecine, en chirurgie, comme en sculpture des hommes qui exercent leur profession en commerçants peu scrupuleux.

Chez Ladislas où je dînais ce soir, avec Henry et Fanny, Benj[amin] est arrivé après le dîner porteur d'un superbe caméléon.

21 juillet [1922]

Retour de Barcelonnette. Randonnée rapide. Le monument est monté. Il fera bien. Pierre magnifique. Reçu comme toujours de manière charmante. L'ouvrier qui va graver les noms me paraît fort intelligent.

Pendant le voyage, lu l'ouvrage de M. de Oliveira sur la Formation de la Nation Brésilienne. Tout à fait intéressant. Je me suis fort instruit. Mais ce livre ne m'a pas empêché entre Prunières et Grenoble de jouir d'admirables paysages, d'une grandeur, d'une sérénité émouvantes. Poussin et Puvis de Chavannes sont les seuls artistes qui ont su, à mon avis, fixer cette sorte d'émotion divine.

J'abrite, en ce moment à la maison, la petite Monique[10] qui est délicieuse. Sa joie d'être chez moi, fait plaisir. L'intelligence sauvera la destinée de cette petite. Elle saura trouver un intérêt dans la vie, malgré son malheur.

 

 

Cahier n°14 (22 juillet au 24 novembre 1922)

22 juillet 1922.

Granet est venu me voir pour me montrer les lettres du monument Darracq. Puis il m'a parlé d'un projet énorme d'un théâtre à élever pour l'Exposition des Arts Décoratifs, dont je ferais la sculpture. J'ai accepté en principe. Mais je suis persuadé que ce n'est qu'un projet et que ça ne se fera pas.

Puis, je suis allé chez la charmante Mme Laroze, voir son tableau. La charmante femme, s'efforçant de suivre le courant, ayant lu ou entendu dire que Ingres était le chef de file à suivre, a entrepris une grande toile d'une composition délicieusement grotesque. Un bon nu de femme sauve un peu l'ensemble. Mais il y a un petit amour accoudé contre le lit ou dort cette Vénus  ! Je lui ai dit ce que je pensais, car c'est une femme exquise, qui se donne bien du mal et pourrait faire de bonnes choses si elle ne cherchait pas tellement à être dans le mouvement.

Mais, où je me suis fort ennuyé, c'est à la Taverne du Panthéon où j'ai retrouvé Bigot. Je ne sais pas si j'ai bien fait de lui demander de faire avec moi le concours du Brésil. Je lui ai soumis mon idée. Ça lui va. Quel dommage, tout de même, que cet homme, si plein de talent, soit à la fois si égoïste et si faible. Il m'a fallu dîner avec sa Madame G[astyne] qui a complètement mis le grappin dessus. Je ne demande pas mieux d'avoir des amis collés et de dîner avec leur maîtresse. Au moins que celle-ci soit jeune, jolie ou drôle. Mais celle-ci a au moins cinquante ans, n'est pas jolie et est embêtante ! Pauvre Bigot ! Ils partent tous les deux, demain matin, pour passer trois semaines en Bretagne. Ce couple de jeunes amoureux de cinquante ans passés, en voyage de noces, est parfaitement ridicule. Bigot valait mieux que ça.

23 [juillet 1922]

Je suis très content du buste du doct[eu]r Gosset. Il a encore très longuement posé aujourd'hui. Et tout en travaillant, nous bavardons agréablement. Comme la conversation tomba sur le ménage H[enri] de Rothschild, voici ce qu'il m'a raconté. Une des dernières amies excessivement intimes, plus qu'intimes de la baronne H[enri de Rothschild] fut une certaine aventurière anglaise dont il m'a dit le nom et que j'ai déjà oublié. Lorsque Mathilde de R[othshild] eut assez de son Anglaise, bien entendu elle la lâcha en lui donnant une somme rondelette. L'Anglaise trouva d'une part la somme insuffisante et d'autre part avait pris goût à Mathilde. Elle jura de se venger et y parvint de la manière suivante. Elle devint la maîtresse de H[enri] de Rothschild, puis chercha à le faire divorcer pour l'épouser. Et dans ce but elle lui raconta toutes les histoires de Mathilde, depuis le premier jour, et il y en a, histoires d'hommes, de femmes, les fameuses orgies dans la salle romaine, etc. Chose stupéfiante. Tout le monde imaginait que H[enri] de R[othshild] était au courant des histoires de sa femme. Il n'en n'était rien. C'était un vrai cocu, confiant, un cocu classique. Alors il devint furieux. Un moment, il voulut vraiment divorcer. Mais la famille intervint. On dota richement l'Anglaise et on la maria au jeune Deschamps, l'ancien sous-secrétaire d'État aux Postes ! Mathilde fut jugulée, domptée. Elle ne bouge plus. Et le bon H[enri] est un ogre en fureur :

— Ils sont venus chez moi, me dit Gosset. Elle semblait un petit chien tenu en laisse. Elle n'est plus que douceur, vertu, humilité.

La cruauté des gens haut titrés. Je citais à Gosset ce mot du comte de F[els], mot inconscient qui montre seulement où mène l'amour du monde et la vanité. G[osset] soigne en ce moment la vieille duchesse d'Uzès. Elle a, paraît-il, une maladie grave. Elle est mal avec une de ses filles qui, dans une situation peu aisée projetait cependant je ne sais quel voyage. Elle apprend que sa mère a une maladie grave :

— Alors cela change tout, déclare-t-elle. Ce voyage deviendra inutile.

24 juillet [1922]

Voici aujourd'hui ce que Gosset m'a raconté pendant notre séance :

— J'ai un de mes amis qui a quatre ménages. C'est un homme politique très en vue. Il fut ministre il y a peu de temps. Son premier ménage est avec une jeune fille, la fille d'un gendarme retraité, qu'il séduisit et à laquelle il promit le mariage. Il y a de cela bien des années. Depuis, cet homme important va dîner tous les soirs chez ces gens-là, dans un petit appartement des Batignolles. Son deuxième ménage, c'est une femme qu'il fit divorcer, en lui promettant de l'épouser. Cette femme, d'abord mariée à un député, fut intelligente, attend et exige. Sur les deux autres je n'ai pas eu de détails. Et voici comment cet homme important compte se sortir[11] de ces situations embrouillées. En épousant et en divorçant tour à tour[12], pour finir par garder celle qu'il préfère. Aucune de ces femmes, parce qu'elle espère être la bonne accepte cette attente :

— Elles tiennent toutes à moi, dit-il.

Le héros de cette histoire c'est André Lefèvre, l'ancien ministre de la guerre, celui que j'avais vu à Vichy, et qui m'avait fait une si extraordinaire impression.

25 [juillet 1922]

Je ne perds pas mes journées. Je puis appeler cette période, période de liquidation. Je travaille tout à la fois au bas-relief du sarcophage du mort Darracq[13], au monument de Casablanca[14], au buste du docteur Gosset qui est venu poser encore aujourd'hui. Nous avons parlé des Besnard aujourd'hui. Besnard, allant dernièrement en Normandie, découvrit chez son fils naturel la fille de celui-ci, jeune fille de 18 ans environ, qui est donc sa petite fille à lui. Cette jeune fille peignait. Besnard admira :

— Je l'emmène avec moi à Paris, dit-il. Elle a un don merveilleux. Je vais faire sa carrière.

Albert Besnard, faire la carrière de quelqu'un, on n'a pas encore vu ça ! Il emmena donc sa petite fille avec lui, et il fit si bien sa carrière que la future grande artiste est aujourd'hui une pauvre petite grue qui gagne sa vie comme elle peut, à Montmartre.

26 juillet [1922]

Après une bonne journée de travail au monument de Casablanca, j'ai été dîner avec Parenty et Pinchon Au Bon Vigneron à Montmartre. Parenty, dont je connais la femme, est tranquillement arrivé avec sa bonne amie, une danseuse au regard fatal et profond, qui s'appelle Mme Maugin, je crois. Jolie, quoique un peu fatiguée. Le commencement du dîner fut assez gêné, puis la glace se rompit vers la fin du repas. Parenty nous emmena à La Cigale où l'on jouait une stupide opérette viennoise. Il y avait quelque chose de plus idiot que l'opérette, c'était l'expression des spectateurs. De la loge de côté où nous étions, je voyais les deux camps. Je suis parti au bout d'une demi-heure.

27 [juillet 1922]

Presque fini le bas-relief du sarcophage. Très bien travaillé au buste de Gosset. Il m'a raconté l'histoire du fameux De Itarbe. C'était un richissime argentin. Possesseur de plusieurs maîtresses, et possesseur également d'une bonne syphilis, un jour, chez l'une d'elle, en pleine action, crac, attaque de paralysie. Mais paralysie des membres inférieurs seulement, de ce que les hommes de chevaux appellent l'arrière main. On ramène notre homme chez lui. Et puis commence une vie incroyable. Ce qui faisait le plus souffrir ce malheureux, c'était d'être impuissant. Il se serait résigné à ne plus marcher s'il avait pu recommencer à faire l'amour. Alors c'était chez lui un défilé ininterrompu de femmes, et de femmes très connues parfois, qu'il payait fort cher, pour qu'elles viennent tenter de lui redonner une vigueur perdue. Il était marié, avec une femme exquise, très digne et terriblement méprisante. C'est ainsi qu'un jour il demanda Lina Cavallieri.

— Si celle-là ne réussit pas, c'est fini, déclara-t-il.

Lina Cavallieri accepte de venir tenter l'épreuve pour un chèque de 10 000 F. Au bout d'une heure de travail, elle abandonna. C'était un homme grossier et ignoble. Il mourut au bout de deux années de maladie.

Il paraît que Anna Gould, lorsqu'elle était comtesse de Castellane, s'aperçut que son mari la trompait, elle lui fit une scène terrible et lui dit que désormais trois femmes n'entreraient plus chez elle : Mathilde de Rothschild, et deux autres maîtresses de Boni, dont je ne me rappelle plus les noms. Le lendemain, quand la comtesse[15] de Castellane entre dans son salon avant d'aller déjeuner, elle y trouve la baronne H[enri] de Rothschild et les deux autres dames que Boni avait invitées. Ce fut ce qui décida la bonne femme au divorce.

28 [juillet 1922]

Je fais aussi en ce moment deux bustes d'après photographie, celui du jeune H[ubert] de Fels et celui de Mme de Boisgelin. Voici comment je m'y prends, lorsque je n'ai pas la chance, rare, d'avoir pu prendre un moulage du masque. Je cherche des modèles, des têtes qui ressemblent autant que possible aux photographies. Je copie ces modèles, complètement. Après, je les retouche d'après les photos. Puis je demande aux personnes qui ont connu le mort de me diriger. Par ce procédé on peut arriver à une certaine ressemblance, le maximum possible dans des cas semblables.

Dernière séance pour le moment avec Gosset qui part demain pour la Normandie et moi je partirai pour Villerville. Je suis content, très content du buste. Il m'a dit qu'il en était aussi très content. Mais je suis un peu agacé de m'être laissé aller à lui dire ce que je pensais de ce Cogné, qu'il connaît un peu. J'aurais mieux fait de n'en pas parler. L'histoire du docteur Guyon. Le vieux docteur Guyon avait acheté 80 000 F un admirable groupe en marbre de Falconet, Pygmalion et Galatée. Un jour, le docteur Guyon tombe malade. Il était vieux, la maladie grave. On le crut perdu, et toutes les dispositions furent prises en conséquence. Il guérit. Dès qu'il fut bien, son premier mouvement fut d'aller revoir ses collections. Le groupe de Pygmalion avait disparu. Enquête :

— Mais c'est M. Adrien, dit le domestique, qui est venu le chercher.

M. Adrien c'est le fils aîné du docteur Guyon. Et, en effet, c'était ce charmant jeune homme. Il avait déjà vendu le groupe à un antiquaire, pour 150 000 F. L'antiquaire dû rendre le groupe et Adrien l'argent. Charmant fils. Le docteur Guyon ne le revit plus jamais. Il y a maintenant procès à propos de l'héritage. Parce que je suis commis comme expert dans l'affaire, je lui en ai parlé et il m'a raconté cette histoire.

Mais ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est qu'il m'a promis de me redonner deux ou trois séances en octobre. Ce buste sera, je crois bien, un de mes meilleurs bustes.

Dîner chez le gentil Max Blondat. Je n'ose pas penser, encore moins dire que je ne suis pas très emballé par ce qu'il m'a montré. Son arrangement du buste de Mme Robert de Rothschild, si XVIIIe, comme ça doit être ennuyeux à faire ! C'est bien difficile d'être personnel.

30 [juillet 1922] Villerville

Je passe de bonnes journées ici, avec mes gosses, à pêcher la crevette, les crabes. Malgré la pluie, je compare le séjour ici avec celui de l'année dernière, dans la montagne. La mer est incomparable. J'ai apporté à mes enfants un petit livre : l'Initiation zoologique, qui nous passionne et nous instruit. Je ne voudrais pas que ma fille Nadine abandonne son idée de faire des sciences naturelles. Elle semble s'orienter vers le dessin et la peinture. Cela ne me plaît qu'à moitié. Tout le monde aujourd'hui fait du dessin et de la peinture. Elle est évidemment assez douée. Mais, sans la décourager pour le dessin, je voudrais qu'elle s'orientât vers une voie ou ses deux branches s'unissent. Je vais lui acheter le livre de Méheut sur la mer [16]. C'est un livre remarquable.

Pendant le trajet, hier, lu le livre de Le Glay, Le chat à l'oreille percée[17]. C'est le type de livre littéraire. C'est prétentieux, factice, artificiel, sans talent profond. Nous sommes loin des récits de la Plaine et des Monts[18] qui étaient si bien. Un bon passage dans ce livre : le chapitre de la promenade dans la propriété de campagne. La conversation entre le vieil arabe et le français très remarquable, et certainement vraie. Cette conversation a été sûrement tenue. Le fond marocain apparaît. Sous leurs sourires ils nous subissent. Très intéressant le point de vue musulman sur l'incompatibilité entre la foi sincère et profonde et la tolérance, et le mépris qu'a tout musulman pour un homme tolérant.

 

[1]    Suisse consolatrice (A la).

[2]    Au lieu de : "trois pèsent environ", raturé.

[3]    À Rome sur l'Aventin.

[4]    Juin 1922, n° 6, p. 173-175, citation p. 174.

[5]    Suivi par : "Au bout d'un certain temps on apprend", raturé.

[6]    Au lieu de : "Venu ce matin", raturé.

[7]    Au lieu de : "le groupe", raturé.

[8]    . Suivi par : "défini[tivement], raturé.

[9]    . Au lieu de : "en place", raturé.

[10]  Fille de Benjamin, frère de P.L., qui a eu la poliomyélite.

       

[11]  Au lieu de : "espère se sortir", raturé.

[12]  Au lieu de : "successivement", raturé.

[13]  Darracq (Tombeau de la famille).

[14]  La Victoire.

[15]  Au lieu de : "marquise", raturé.

[16]  . Il s'agit de L'Étude de la mer, flore et faune de la Manche, Paris, 1913, de Maurice Pillard Verneuil.

[17]  Le chat aux oreilles percées, 1922.

[18]  Récits Marocains de la plaine et des monts, 1921.