Mars-1929

Cahier n°25

1er mars [1929]

Mon esquisse Fauré ne vient pas du tout. Le parti est mauvais, je crois. Il n'y a d'abord pas de dominante. Le groupe formé par le buste et les deux figures à droite et à gauche de la stèle, luttent à égalité avec la Femme et les cygnes. Les lignes verticales buttent sur cette composition horizontale. Il n'y a donc pas non plus de parti. C'est complètement à revoir. Comme tout devra converger vers la Femme aux cygnes, ce sera difficile.

2 [mars 1929]

Gervex raconte à l'Institut, que le jour de l'inauguration des nouvelles salles du Luxembourg, il a rencontré Bernheim et l'a ironiquement félicité de son arrangement.

— Mais non, mais non, ce n'est pas moi, je n'y suis pour rien, disait Bernheim se défendant comme un beau diable.

— Mais, ajoutait Gervex, je vous remercie de m'avoir si bien placé, etc.

Ce qui est malheureux, c'est que Gervex n'ait plus guère de talent.

3 [mars 1929]

Il paraît que c'est Nacivet qui a introduit Laprade auprès de Jaussely. Quand celui-ci se trouva chargé du Palais des Expositions Coloniales il demanda à Nacivet s'il connaissait un architecte au courant de l'art musulman. Et Nacivet lui indiqua Laprade. Tout le monde s'imagine que certaines choses sont obtenues à la suite d'intrigues, et les choses se passent la plupart du temps bien simplement, le hasard joue souvent le principal rôle.

4 [mars 1929]

Journée entière à l'esquisse Fauré... Pataugeage. Vais-je écrire à Laprade? C'est si bête de se plaindre. Surtout après n'avoir absolument rien manifesté lorsque je l'ai vu. Le bon Pinchon vient me montrer son projet de monument pour une infirmière anglaise qui, dans les régions libérées, a fait un bien immense. Le voilà parti sur un espoir de "Palais de la France extérieure", projet grandiose de Lyautey dont Prost serait l'architecte.

5 [mars 1929]

Visite de M. Pinardon et Rouge. Ce Rouge me devient tout à fait antipathique. C'est un petit vaniteux, encombrant et sans tact.

M. Hull me porte un premier acompte pour le mon[umen]t de Grasse.

6 [mars 1929]

Nous donnons ce matin le sujet d'esquisse pour le concours de Rome de gravure.

Complètement changé l'esquisse Fauré. Je ferai probablement Fauré, en pied, assis, drapé dans un manteau romain. Il y aura Fauré et la Femme aux cygnes symbolisant la musique fauréenne.

Le bon Taillens vient me voir. Quel chic type. Il me dit de me sentir absolument libre vis-à-vis de lui. S'il fallait qu'il se retire, je tâcherais de me débarrasser de Rouge, bien que le malin personnage soit déjà installé dans la place par le contact pris avec les services des Beaux-Arts. Je demanderai à Bigot ou à Ventre ou à Pontremoli de s'en occuper.

Travaillé au mon[umen]t d'Est[ournelles] de Constant, le bas-relief du couronnement. Jaussely est venu[1]. Il me confirme que c'est lui qui a demandé Laprade. Comme je faisais allusion à la grande ressemblance de parti entre son mur et mon Temple, il s'est mit à rire et m'a dit :

— Mais nous n'avons pas mis les zones![ ?]

Il se plaint que Laprade cherche à l'évincer.

7 [mars 1929]

Lily me disait depuis quelques jours qu'elle était sûre que Laprade m'avait écrit, il y a fort longtemps, pour me dire que lorsque le moment en serait venu, il me demanderait ma collaboration. Lily avait raison. J'ai retrouvé cette lettre. Comment avais-je pu l'oublier? Je lui avais répondu que j'en serais très heureux. Depuis je n'ai plus jamais eu de nouvelles. Mais je m'en veux à moi plus qu'à lui de n'avoir pas agi à temps. Il est vrai que je ne me doutais pas du parti décoratif qu'il arrêtait. Si je m'en était douté[2], je ne me serais certainement pas désintéressé de l'Exposition comme je l'avais fait. Mais ce dont je lui en veux, c'est de m'avoir pillé. Je crois que Lily a raison et qu'il faut marquer ce point. Cette lettre retrouvée me donne une base solide... Mais tout cela n'empêchera pas [3] qu'un grand mur sculpté sera réalisé avant les miens. Les miens le seront-ils jamais!

8 [mars 1929]

Ce qu'il faudrait faire aujourd'hui j'en ai la notion claire. Me mettre immédiatement à exécuter mon Mur du Héros. Je l'ai regardé longuement. Quel intérêt dans toutes ses parties! Pris par tant d'autres choses, je l'oublie. Je fais en ce moment un peu comme Rodin avec sa Porte de l'Enfer. Et le temps passe. Il faut que j'aie cette énergie. Ce sera plus chic que de gémir qu'on m'a volé mes idées. Cela ne m'empêchera pas d'écrire quand même à Laprade. Très gentiment car je ne peux m'empêcher de lui conserver de la sympathie. Mais il a été trop lâcheur. Étant donné le parti choisi, il devait d'abord s'adresser à moi... J'ai l'impression qu'en ce moment[4] c'est comme un avertissement de ne plus perdre de temps. Cet incident grave est comme la punition d'avoir oublié, négligé le meilleur de moi-même. Il faut que ce mal devienne un bien.

9 [mars 1929]

On se fait souvent un monde des choses à venir, on s'inquiète exagérément et quand les réalisations sont là, on s'aperçoit qu'on s'est trop tourmenté inutilement. Ces questions de plagiat sont bien délicates. Peut-être que lorsque je verrai la façade de Laprade exécutée, je la trouverai plus différente de mes murs que je ne le crains. Pourtant le grand parti d'ensemble est bien le même. Un grand mur criblé de sculptures d'où émerge en plein centre en avant, une grande statue ronde-bosse. Enfin, il ne faut quand même pas se tourmenter. Mais en cette affaire il y a tout de même un peu de ma faute. J'aurais dû garder un étroit contact avec Laprade, avoir un peu moins de discrétion. Je connais les autres, la discrétion n'est pas leur principale vertu. La vraie solution ce serait vraiment de sortir mon Mur du Héros pour le Salon prochain. Sera-ce possible avec tout ce que j'ai à faire? Surtout que je me sens assez fatigué.

J'améliore bien la tête du groupe Rosengart. Presque fini. Mon Chinois s'améliore aussi.

Gentil déjeuner pour la remise par moi à Mauclair de sa cravate de commandeur. Les Hourticq, les Ladis et le gentil Dezarrois. Hourticq me dit qu'il fera ce que je voudrai pour signaler si c'est nécessaire le plagiat que sera de mes murs le Palais de l'Exposition Coloniale. On a parlé encore des "peintres modernes". Mauclair est plein de son sujet. Il paraît que sa campagne commence à porter. Dezarrois me dit qu'on aurait dû installer mon Héros et son Mur au Luxembourg. Il est un peu tard. Mais j'y veillerai. Il faut surtout prendre maintenant à fond l'affaire en mains et se faire donner[5] le terrain promis.

À l'Institut, rien de spécial. En revenant je passe voir Bigot, qui fait un très beau concours pour un phare colossal élevé dans je ne sais quelle île de l'Atlantique à la mémoire de C[hristophe] Colomb. C'est très beau. Tout en haut du phare, il a imaginé une chapelle où seraient déposées les cendres de Colomb. Grand effet.

Arrivé à la maison, j'apprends que le maréchal Lyautey est venu me voir... Je suis désolé... On avait oublié de ses bureaux, de me prévenir. Heureusement que Lily était là et a pu le recevoir.

Visite aussi de M. Évain pour le Bouclier dont il s'est déclaré enchanté. Dîner chez l'avocat Gros à Neuilly. Très gentil mais le type des dîners qui sont fatigue inutile.

10 [mars 1929]

Commencé le buste du Dr Legueu. Sera plus facile que le buste de la petite Citroën.

Déjeuner chez le docteur Roussy. J'y retrouve Grouzon. Il y avait Painlevé qui me dit qu'il viendra samedi prochain à l'atelier voir la statue Sun Yat Sen.

Fait le brouillon de ma lettre à Laprade.

Très ennuyé de la santé de Louis dont le bras s'est inflammé, qui a une très forte fièvre. Espérons que ce n'est pas une infection sérieuse au point de la fracture.

11 [mars 1929]

Visite du ministre de Chine. M'a paru très content. Mais demande de changer le décor de la longue robe. Il paraît que ce décor est celui d'une robe de cérémonie sur laquelle on ne met pas de robe courte, mais une seconde robe encore assez longue. Fidèle à mes principes de vérité, je recommence cet ornement. Il faudra aussi hausser le dossier du siège, l'arrondir.

Visite de Weissweiller et comte d'Andigné pour le Bouclier. Sont enchantés, mais veulent installer une chaîne autour de la stèle, ce qui est bien inutile. J'ai eu l'imprudence de dire à d'Andigné qui regardait le mon[umen]t de Grasse, qu'on le placerait peut-être au Trocadéro. Il considère cela comme son domaine et je crains qu'il ne veuille faire l'important et créer des complications. À peine sortait-il de chez moi qu'on m'appelle au téléphone de la part de Joseph Caillaux! Monument d'Estournelles : Une voix autoritaire me crie au téléphone qu'il faut absolument inaugurer en juin. Je ne réponds rien et l'invite à venir voir samedi prochain, ce qui est convenu. J'ai bien travaillé l'après-midi au bas-relief du couronnement avec la jeune Lina qui est vraiment magnifique.

Dicté ma lettre à Laprade. Elle partira demain matin.

12 [mars 1929]

Le temps qu'il faut passer sur une pierre est invraisemblable. Rosengart, lorsqu'il aura mon groupe chez lui ne se doutera pas du mal qu'il m'a donné. Il appréciera plus les décorations de Roussel qui font pas mal sans doute, bien qu'assez bâclées et de goût bien vulgaires, parce que tout ça a été fait en trois mois. Faut-il admirer ces peintres qui ont toujours le même ciel, le même vert, le même ton chair? Ce sont des maisons de commerce.

J'étudie la situation pour l'exécution pour l'année prochaine du Mur du Héros. Je peux très bien le faire dans l'atelier où est le Héros. Les murs de côté ont exactement les proportions voulues. Je suis décidé. Ce sera une dépense d'une soixantaine de mille francs.

Déjeuner de l'Institut au Cercle de la Renaissance. Conversation très intéressante de Brunschvicg sur le thomisme et le cartésianisme, et le rôle de Gilson[6] dans la mise à l'ordre du jour de s[ain]t Thomas. Je n'ai jamais lu s[ain]t Thomas.

Je suis allé ensuite à la maison des Bernheim où Gaston Bernheim m'a aimablement reçu. Je voulais lui parler de Thibésart. Il m'a dit qu'il le recevrait avec plaisir. Écrit aussitôt à Vaux. Je ne me suis pas attardé dans les salles. Visité seulement au rez-de-chaussée, une exposition Pascin. Une exposition de femmes de maisons closes dans les attitudes les plus ouvertes[7]! C'est habilement traité. Toulouse-Lautrec a tiré tout ce qu'il était possible du sujet. Cela ne peut aller bien loin.

Puis chez Taillens. Ce jeune Rouge est vraiment d'une prétention exorbitante. Je suis vraiment bien mal tombé. Il faut absolument que j'arrive à me débarrasser de ce petit intrigant. Je porte à M. Pinardon un dessin des Fantômes. J'espère avoir bientôt la commande de ma partie.

13 [mars 1929]

La lettre à Laprade est partie. Maintenant je le regrette. Il m'est très sympathique ce garçon. Mais c'est un mou. Si je ne lui avais pas envoyé cette lettre je le regretterais aussi!

M. de Manthé m'a apporté la photographie d'un projet de décoration murale qu'un sculpteur toulousain veut offrir à Muret : Times. C'est affreux. Une grosse bonne femme sculptée et arrangée à la mode du jour fait envoler un aigle. Ça ne veut rien dire du tout. Autour volent des avions et horizontalement sont sculptées les chaînes des Pyrénées. C'est d'une bêtise à couvrir de ridicule tout l'ensemble. De plus c'est inutile. C'est disperser l'intérêt qui doit se concentrer sur le monument d'Ader qu'entoureront les stèles commémoratives. Il n'y a qu'à donner une stèle à faire à ce sculpteur[8].

Ma grande statue d'Icare vient très bien comme effet. Mais grosse difficulté à cause du porte à faux de l'aile levée.

Matin, travaillé au bas-relief du monument d'E[stournelles] de Constant. Après-midi, pierre de Rosengart.

Tout ça vient bien. Pourvu que demain mon consul de Chine ne me fasse pas abîmer ma statue de Sun Yat Sen! Je suis bien inquiet.

Mais je pense à mon Mur du Héros et cela me console. Avant un mois il sera commencé.

Le plus élégant eut été de ne pas envoyer cette lettre à L[aprade].

14 [mars 1929]

Ce[9] matin sujet du concours de Rome gravure. Je leur ai donné une médaille pour la Victoire du Pentathlon. Les jeunes gens semblent en être très satisfaits.

Seconde réunion de la Commission consultative pour l'Exp[position] col[oniale]. Tout le monde est depuis longtemps réuni sous la présidence de Couyba. On attend Laprade. Il n'avait pas reçu ma lettre. Il vient à moi me serrer chaleureusement la main. Jaussely est là cette fois-ci. Couyba présente Laprade comme l'auteur du projet du Palais.

— Eh bien! et moi aussi! s'écrie Jaussely, en se levant.

Mouvements divers. Couyba s'excuse. Laprade bredouille. Jaussely se rassied et Laprade commence ses explications pour les intérieurs. Il s'agit de la disposition des dioramas. Je quitte avant la fin. C'est sans grand intérêt.

Madame d'Est[ournelles] de Constant, sous un invraisemblable chapeau vient voir le buste de son mari et le bas-relief. Nettement je demande que l'inauguration n'ait lieu que l'année prochaine.

Puis le ministre de Chine. Il est intelligent. Il comprend très bien toutes les raisons de certains arrangements, les obligations même, comme l'allongement de la robe, sans quoi on verrait les pantalons européens, ce qui serait peu harmonieux, etc. Enfin, tout va bien. Il est parti très content, autant qu'il m'a semblé.

Chez la marquise de Crussol, où Schneider me réclame mes photos du Héros.

15 [mars 1929]

Bonne journée à la statue de Sun Yat Sen. Je cherche à donner un peu plus de volume à la tête. Il faut satisfaire mes Chinois. C'est toujours cela qui est difficile, satisfaire tout à la fois ceux qui commandent et soi-même.

Nous avons ramené Prost à dîner. À propos du Temple, dont je lui parle, il me dit que je devrais voir [10] ceux qui s'occupent du plan d'extension de Paris. Si je pouvais réaliser sans greffer à rien d'autre, ce serait de beaucoup le mieux. Comme Bechmann, comme moi tout au début, il voit mon affaire comme une sorte de cloître, une cour. Du point de vue utilitaire, il voit de nombreux inconvénients, que je sais bien aussi, parbleu.

16 [mars 1929]

À Icare moulé, je mets maintenant les ailes. Ce n'est pas une figure qu'il faut beaucoup analyser logiquement. Décorativement elle sera d'un gros effet, c'est sûr. Je suis arrivé à l'arranger pour la pierre.

Visite sensationnelle. M. Joseph Caillaux et sa femme. Un petit homme assez fatigué. Il cherche partout un siège pour s'asseoir. Il a été très content du buste et du

bas-relief. Toujours la question d'inauguration. Je dis nettement les choses. Il ne faut pas être timide. Au moment de s'en aller, il me dit :

— Il faut que je vous dise quelque chose de la part de Mme d'E[stournelles] d[e] C[onstant]. Elle est désolée que vous fassiez son mari sans faux col!

Coup de téléphone de M. Montigny qui me demande aussi de venir voir l'état d'avancement du monument. Rendez-vous pris pour demain. Dernier assaut pour l'inauguration.

Réponse de Laprade. Je suis parfois un peu long à mettre au point mes lettres et mes réponses. Il a répondu un peu vite et un peu niaisement, d'ailleurs à côté. Il ne pouvait que répondre à côté.

17 [mars 1929].

J'aime bien ces dimanches tranquilles où je suis seul à l'atelier. J'ai alternativement ce matin, travaillé à la pierre de Rosengart et à Sun Yat Sen. Il va falloir refaire tous les ornements de la robe. Travail pour Dulac.

La visite de M. Montigny s'est très bien passée. La question d'inauguration est réglée. Pour l'année prochaine. Montigny est venu avec sa femme qui est charmante. Il me paraît homme fort intelligent.

Après leur départ, j'ai découvert mon esquisse Fauré. Elle me déplaît. Il y a deux partis contradictoires. Un horizontal (la femme couchée, portée sur les cygnes) et le parti vertical, la stèle du buste qui se bute dessus. Effet brutal, peu harmonieux, rien de Fauré. Cette harpiste, la joueuse de flûte appuyée à la stèle, banalité au fond. C'est tout à revoir. Mais je reprendrai cela en revenant du Brusc.

18 [mars 1929]

J'ai fini le premier bas-relief Sun Yat Sen. Icare est presque terminé dans son remuement d'ailes immenses et de draperies. Pris nos dispositions avec le mouleur pour le moulage après mon départ. Dérangé par Madame Thaleimer venue avec sa sœur visiter mon atelier et me demander de faire le buste de leur bébé.

Marie Kummer m'avait demandé de venir assister à une répétition de ses danses. C'était très bien. Grande originalité et souvent de l'émotion. Nous sculpteurs, avons tout à créer, et surtout les corps qui exprimeront nos intentions. Il y a une supériorité, plutôt une facilité, pour le théâtre et pour la danse qui est une modalité du théâtre. L'instrument d'émotion, le corps humain est là, vivant. Une belle jeune fille est émouvante pour sa beauté seule. Comme certains accords musicaux. Savoir mettre cela en mouvements harmonieux, grouper ces harmonies vers l'expression d'un sentiment unique, c'est œuvre d'art. Ainsi en était-il aujourd'hui de certaines danses, mais peut-on appeler cela de la danse, cela ne se rapproche-t-il pas un peu de tableaux animés. Peu importe. Un tableau comme Les Forçats, Le Largo de Bach, sont des réalisations remarquables. Le revers c'est le caractère éphémère. Et puis, tout de même, je le sentais aujourd'hui très fortement, le corps humain, pour prendre[11] toute sa valeur émotive[12] doit passer par la déformation expressive de la statuaire. Cette magnifique jeune fille, dans les Forçats, à la fin, lorsque seule dressée au milieu de la ligne de ses compagnons courbés, elle s'en va, semblait dans son mouvement, avoir les bras trop courts, être étriquée.

18 [mars 1929]

Très beau le Tristan et Yseult de Joseph Bédier et Artus. Certains tableaux sont d'étonnantes évocations. La scène du Bûcher extraordinaire : La ruée des lépreux vers Yseult qui leur est livrée, trouvaille scénique. La scène sur le bateau, très bien aussi. Comme le dernier tableau. Il est certain que nous interprétons ce conte avec notre mentalité d'hommes ayant 10 siècles de plus que les auteurs de la fable [13]. Nous lui avons donné un sens symbolique auquel les premiers auteurs ne pensaient peut-être pas. Bédier et Artus ont, avec un immense talent, avec un goût parfait, uni ces compréhensions diverses. Toutes les fois qu'on sort d'un spectacle avec envie de travailler, c'est que c'est bien.

Fini Icare et Sun Yat Sen et le bas-relief. Dès demain, tandis que je roulerai vers le Brusc, Colin commencera à mouler tout cela.

27 [mars 1929] le Brusc

Magnifique promenade pour aller jusque chez les Galitzine voir leur élevage de poules. Ils ont, me semble-t-il, singulièrement placés leurs poulaillers, juste en bordure de la route. Prince Galitzine est un grand jeune homme, excessivement fin et élégant, avec une fort jolie tête fine et intelligente. Sa femme n'a pas moins d'élégance que lui. Quelle étrange époque où les éleveurs de poules sont des princes, et où les éleveurs de poules jouent aux princes, mais sans élégance.

Combien j'aime ce pays. Avec quel plaisir j'évoque le moment où j'y aurai un atelier et où j'y travaillerai.

28 [mars 1929 le Brusc]

Une des journées les plus bêtes de ma vie. Nous avons été déjeuner à Grasse chez les Blumenthal. Atmosphère pénible. Elle est bien changée, surtout comme expression. Il y avait là Jaulmes, la comtesse Witte, Claude Anet et sa fille. Mademoiselle Claude Anet est une des plus jolies jeunes filles que j'ai vues. Elle ressemble à l'Aurige de Delphes. Il y aurait à faire avec elle une statue moderne, mais vraiment moderne, en costume de joueur de tennis dont elle est, paraît-il, remarquable joueuse. Il faudra un jour que je sorte une statue de cet ordre[14]. Ce n'est pas par la superficie d'une exécution à la mode qu'on est moderne, c'est en comprenant la vie de son temps.

La comtesse Witte, à côté de laquelle j'étais à table, nous racontait qu'elle avait vu Raspoutine et que ce gaillard avait, en effet, un extraordinaire regard. Après le déjeuner, on a fait un tour de jardin, puis à 3 h, tout le monde, pour ainsi dire, a été mis à la porte. Nous avons fini l'après-midi chez les Blanchenay. De plus en plus sympathiques. Mais je ne crois pas que je doive compter beaucoup sur les Blumenthal.

29 [mars 1929 le Brusc]

Il n'y a rien que j'aime tant que de partir le soir dans ma barque, avec mes enfants, et le long de ces magnifiques falaises, sur cette mer calme, poser mon long palangre, dans les fonds pittoresques. J'oublie tout, les petites complications de la vie, les inquiétudes et... cette lettre à Laprade sur laquelle je peine....

30 [mars 1929 le Brusc]

J'ai fini et expédié cette deuxième et dernière lettre à Laprade. Au fond je me suis laissé aller à un sentiment mesquin en écrivant la première fois. Il s'est mal conduit, c'est certain. Mais j'aurais dû dominer la situation. C'est fait. Une fois engagé dans un chemin, il faut aller jusqu'au bout [15].

Je viens de lire l'ouvrage de Focillon sur la peinture moderne[16]. Comme c'est faible et superficiel. Cela pourrait être signé de Louis Vauxcelles ou de n'importe quel petit critique besogneux. Dommage que je n'ai pas le temps et d'ailleurs les polémiques ne sont plus de mon goût. Mais il y aurait une mise au point particulièrement intéressante à faire à propos de ce qu'on appelle le mouvement moderne. Montrer que ce mouvement ne répond à rien des idées profondes de notre temps. Que par conséquent ce mouvement n'a de moderne que le nom. Donner des exemples. Facile.

31 [mars 1929 le Brusc]

Jour magnifique de mistral. Derrière les pins gris-verts, la mer est d'un bleu profond. Le ciel très clair. Les lignes blanches d'écume se précipitent. De grandes ombres de nuages glissent dans le même sens que le mouvement des vagues, comme les ombres de bêtes énormes. Des rafales de vent et le roulement de la mer. C'est magnifique et complet. Un homme de lettres, un vrai, qui vivrait ici, y aurait d'aussi grandes émotions de nature que Hugo dans sa tour de verre de Guernesey et y devrait [17] produire une seconde Légende des siècles. Celui qui produira une œuvre de cette envergure n'est pas né. Élémir Bourges en approcha avec La Nef.

Demain, dernier jour des vacances de Pâques. Je partirai bien reposé. Pourvu que je ne sois pas trop dérangé à Boulogne. Ce qu'il faut que je termine avant la fin juillet : buste Geneviève Citroën, buste Legueu, buste[ ?], buste d'Est[ournelles] de Constant, bas-reliefs d'Est[ournelles] de Constant, tous les bas-reliefs Sun Yat Sen (5), statue Ader, couronnement mon[umen]t Paul Adam, l'esquisse Fauré. Il faut commencer le monument de Grasse. Peut-être devrais-je commencer aussi la statue Douglas Haig. Mais surtout il faut dès mon retour commencer la frise du Mur du Héros. Je ne devrais avoir que cela à faire! Je devrais partager mon temps uniquement entre ces bas-reliefs là et la statue du Cantique des cantiques. Tandis que je vais péniblement distraire deux ou trois demi journées par semaine, avec le sentiment que je ne fais pas ce que je dois faire, obligé de me faire aider pour cette œuvre qui me tient par toutes mes fibres et que je voudrais faire absolument seul... Mais mieux vaut faire comme cela, que comme Rodin qui a débité commercialement sa Porte de l'Enfer par petits paquets, qui a aussi gagné beaucoup d'argent, mais n'a pas abouti.

Ce matin, avec Nadine[18], sommes allés à Aubagne, à travers les collines d'oliviers et de pins et les plaines de vignes. Impossible de trouver à Aubagne, parmi les fabricants de tuiles et de faïences, un bonhomme voulant se charger des carrelages dont j'ai rapporté les échantillons d'Algérie.

Cet après-midi avec Roustan nous avons établi définitivement les plans de l'atelier. Cela me sera très utile. Je ferai sûrement ici des choses qu'il me serait impossible de faire à Boulogne. Dès mon retour à Boulogne, après avoir repris contact, je vais me faire un emploi du temps, séance par séance.

 

[1]    . Suivi par : "Comme", raturé.

[2]    . Suivi par : "j'aurais certainement", raturé.

[3]    . Suivi par : "que d'autres font en ce moment", raturé.

[4]    . Suivi par : "je suis", raturé.

[5]    . Suivi par : "ferme", raturé.

[6]    . Le philosophe Étienne Gilson.

[7]    . Au lieu de : "grossières", raturé.

[8]    . Au lieu de : "garçon", raturé.

[9]    . Précédé par : "Donné", raturé.

[10]  . Suivi par : "les protagonistes", raturé.

[11]  . Au lieu de : "donner", raturé.

[12]  . Au lieu de : "expressive", raturé.

[13]  . Suivi par : "Comme de certains", raturé.

[14]  . Au lieu de :" de ce genre", raturé.

[15]  . Suivi par : "Je suis au bout", raturé.

[16]  . Henri Focillon, La Peinture du XIXe et XXe siècle, Du réalisme à nos jours..

[17]  . Au lieu de : "pourrait", raturé.

[18]  Nadine Landowski.