Janvier_1930

Cahier n°26

1er janvier 1930

Je lis en ce moment les mémoires de Barrès que sa famille commence à publier. C'est poignant. Cet homme que l'on devinait assez fabriqué, et qui servit de modèle à tant de ses jeunes contemporains (Montherlant à mon avis le plus remarquable), arrivé à la fin de sa vie, comprit tout ce que cette attitude contenait de vide et de faux et disait : "Non, je ne voudrais pas recommencer à être le jeune Barrès que j'étais à vingt ans. Recommencer, oui, mais je rougis de ce garçon que j'étais à vingt ans... Je me suis aperçu que je me suis imposé une vie que je n'aimais pas." Et aussi : "J'ai trop sacrifié à la volonté". Un homme aussi remarquable. Cette lecture venait après cette petite discussion avec ma petite Nadine que j'avais exagérément impressionnée en lui reprochant d'avoir l'esprit un peu faussé par les études philosophiques trop poussées. Quelle génération de jeunes filles et de jeunes femmes va donner cette éducation si complètement pareille? Les jeunes filles prennent des cerveaux de garçons. Être soi-même, c'est ce qu'il y a de plus difficile. N'est-ce pas aussi en contradiction avec la nécessité de s'améliorer, de lutter contre ses faiblesses. Le danger d'une trop grande culture philosophique est d'amener à une sorte d'amoralisme raisonné.

4 [janvier 1930]

P[aul] Léon à qui je demande, à l'Institut, où en est l'affaire du tombeau me dit qu'il ne sait pas très bien. Je crois qu'il faut que je m'apprête à avoir de la sérénité. Il se peut très bien que rien ne marche. Faut-il aller jusqu'à le souhaiter? Non. Car cette commande sera l'occasion d'une belle chose à faire. Ensuite sera très important au point de vue étranger et pourra peut-être me faire avoir par contre coup par l'étranger, une commande qui me donnera l'indépendance : c'est-à-dire ne plus travailler qu'à mes idées personnelles, sans ces brancards que sont les commandes. À défaut de la réalisation du Temple, tout au moins l'exécution de nombreux morceaux. Quoiqu'il arrive je me jure de faire Prométhée cette année.

Inauguration de la stèle Farman décidée pour le 13 janvier. Elle sera en place au milieu de la semaine prochaine. Je suis très curieux de l'effet. Mais très inquiet du sort qui lui sera fait dans ce champ de manœuvres, en dehors des fortifications où, tous les dimanches, viennent s'ébattre des équipes de boy-scouts.

Bon travail, quoique dérangé, au bas-relief de Grasse et au fronton Paul Adam. Ce fronton Paul Adam sera imprévu. On en dira je ne sais quoi là où on ne m'aime pas et puis on me pillera. Quant à de Grasse, ce sera un grand morceau de sculpture. Mais je pense avec nostalgie au temps lointain de Rome où tout ce que je faisais sortait de ma tête, où je me donnais mes sujets et j'aspire au moment où je pourrai recommencer. Sûrement j'arriverai cette année à faire Prométhée, mais il faudra qu'en même temps je mène ces énormes besognes, Ader, statue Haig, de Grasse, Sun Yat Sen, etc., et peut-être parmi elles la plus importante : le tombeau Foch. Et cela, ce n'est pas la même chose que de se consacrer, sans distraction, à une œuvre sortie de soi. À ce point de vue, les hommes de lettres, les musiciens, les peintres (pas les portraitistes! Comment peut-on être portraitiste?!), sont plus heureux. De Hugo, Balzac, etc., pas un livre qui leur ait été imposé. Le sculpteur, évidemment, c'est tout autre chose. Souvent l'on hésite à entreprendre quand on ne sait pas ce que ça deviendra. Et les énormes frais.

Je parlais tout à l'heure à P[aul] Léon du téléphone de Bouchard (pour me dire qu'il avait écrit qu'il ne prendrait pas part à cette sorte de concours pour la statue de Foch). P[aul] Léon trouve les concours idiots, mais m'a répondu qu'il restait en dehors de cette histoire Foch, qu'au s[ou]s secrétariat on faisait pas mal de gaffes. Comme je racontais le téléphone de Boissy (Comœdia dictateur) :

— Que voulez-vous? François-Poncet n'est heureux que quand il trouve son portrait chaque matin à la 6eme page de Comœdia. Il contemple sa cravate et sa moustache. Il en a besoin comme de son café au lait. Avec cela simplement, Boissy en obtient ce qu'il veut.

Cette mésentente entre Paul Léon et Poncet est ennuyeuse, et un peu mesquine de part et d'autre.

5 [janvier 1930]

Notre dimanche de réception. Dezarrois vient me dire que le projet du tombeau est signé de tous les ministres nécessaires et de Doumergue ([François-]Poncet, Chéron, Marraud, Tardieu, Doumergue). Il ne reste plus que le vote du parlement qui, m'assure-t-il, ne fait pas de doute.

— Vous pouvez y aller.

Je suis content. Mais sur mes épaules, quelle besogne!... (Je vais commencer par aller passer huit jours au Brusc, à la fin du mois...). Fernand Gregh très content de rencontrer Dezarrois avec lequel se raccroche l'acceptation pour la Comédie-Française d'une pièce sur Musset et Georges Sand, d'abord rejetée parce que trop longue.

6 [janvier 1930]

Matinée perdue en courses diverses, banques, mairie du XVIe avec Ladis et Jo[seph]. Après-midi buste de Geneviève Citroën. Presque fini. J'en ai assez. Je ne veux plus faire de buste commandés à moins d'un très gros prix. C'est aussi important qu'une statue avec [en] plus cet énervement de se demander si la famille le trouvera ressemblant. Comment peut-on être portraitiste? C'est le plus bas-échelon de notre métier.

Je vais chercher Bouchard pour aller au comité des A[rtistes] F[rançais]. Je lui répète à peu près la conversation avec Dezarrois à propos de sa lettre de désistement au concours Foch (j'amadoue les commentaires de F[rançois-]Poncet et de Dezarrois). Je le fais revenir assez facilement sur sa détermination. Il me raconte ensuite que Despiau fait grandir à la machine des bustes ébauchés tout petits. Tout cela, d'une exécution qu'on imagine, est fondu, vendu.

— On peut leur coller ce qu'on veut, dit-il, et sa femme avec lui, ils n'y connaissent rien.

Magnifique mentalité! Après la séance, avec Roux, Desruelles, Marquet nous allons dans un café. Desruelles racontait des mots de Bernard (Joseph) :

— Mon fils est très doué. Je crois qu'il marchera, et vous savez, jamais la nature.

Il faut noter ces énormités et s'en souvenir.

Mais voici le premier accroc à la bonne marche du monument de Chalmont[1]. L'entrepreneur vient d'écrire à Rouge que l'état des routes ne permettait pas d'envisager les transports de poids lourds. Cet entrepreneur avait pourtant été prévenu. Il m'avait paru assez abruti.

7 [janvier 1930]

À déjeuner docteur Mardrus nous raconte d'amusantes histoires sur Clemenceau. Un ami lui demandait :

— Vous qui avez toute votre vie été un homme d'action, parlez-nous de l'action.

— Ah! Oui, l'action? répond Clemenceau. L'action? Et bien, d'abord, tous ces hommes politiques qui se croient et se disent des hommes d'action, ne sont pas des hommes d'actions, ce sont des bavards. (Et bien, et lui?). Voyez-vous, quand je suis dans ma Vendée, je vais m'asseoir le matin au bord de la mer, et je regarde et souvent je me dis : Si j'avais fait cela toute ma vie, elle eut été mieux remplie, la vraie action c'est la méditation, la culture de l'esprit...

Je ne trouve pas cela très original, et ce n'était probablement pas sincère. Mais il est plus que probable que, comme tous les hommes politiques, il avait conscience du temps gâché. Plus sincère il fut, dans l'histoire suivante racontée par Gronkowski. L'année dernière, pendant l'exposition Courbet, il vint au Petit Palais. Accompagné de Gronkowski et de ses adjoints il faisait le tour des salles, lorsque[2] le petit cortège est croisé par un couple de deux petits vieillards, vieux, vieux, appuyés l'un sur l'autre. L'homme regarde Clemenceau, s'arrête devant lui, l'arrête :

— Clemenceau! C'est toi? Tu ne me reconnais pas? Lasie, tu te rappelles?

Clemenceau interloqué :

— Lasie? Je ne vous reconnais pas du tout. J'ai très bien connu Lasie, vous n'êtes certainement pas lui.

— Mais oui, c'est moi, ah! comme c'est drôle. Alors tu vas bien?

— Mais je vous dis que vous n'êtes pas Lasie, j'ai été à son enterrement. Vous êtes mort, entendez-vous? Mort, mort!

Et il s'éloigne goguenard. Les passants s'étaient arrêtés et se moquaient un peu du petit vieux. Alors, courant derrière Clemenceau, Lasie lui crie de sa vieille petite voix :

— Clemenceau, tu as beau faire, tu es de 42, comme moi, et c'est moi qui irai à ton enterrement.

Clemenceau ne trouva rien à répliquer et les rires furent du côtés du couple. Madrus raconte ensuite de sa femme. C'était une américaine qu'il avait ramené d'Amérique où il avait été faire je ne sais quoi et où, pour gagner sa vie, il donnait des leçons de maintien! (authentique). Il en revint marié donc, avec cette jeune fille américaine, laquelle, un jour, en rentrant de son journal, il trouve dans son lit avec un jeune garçon de bureau du journal! Il retourne auprès de ses collaborateurs, appelle deux d'entre eux, Pelletan et je ne sais plus lequel et leur dit :

— Je viens de trouver ma femme couchée avec X. Vous allez aller chez moi. Vous lui direz qu'elle fasse ses malles immédiatement et qu'elle prenne immédiatement le bateau pour l'Amérique.

Ainsi fut fait. Trente ans plus tard, un soir, à l'Homme Libre[3] on vient lui dire :

— Il y a en bas une vieille dame de l'Armée du Salut qui désire vous parler.

— Une dame de l'Armée du Salut?

— Oui.

— C'est drôle. Qu'elle monte.

Et il voit entrer sa femme qui un doigt tendu vers lui, lui dit :

— Je viens vous convertir...

— Qu'on la refoute dans son bateau! Crie Clemenceau.

Ce fut leur dernière entrevue.

À la suite de cet article du New York Herald je suis de nouveau empoisonné par les reporters photographiques.

8 [janvier 1930]

Le couronnement du monument Paul Adam sera très bien. Autant que l'on peut dire que quelque chose est nouveau, ce sera nouveau.

Le bas-relief de Grasse avance, mais cette figure d'extrémité me donne du mal[4]. Je me rends très bien compte pourquoi[5] je n'ai pas plaisir durable à sculpter un bas-relief. À cause du côté arbitraire. Les théories actuelles tendent à prôner les interprétations arbitraires. Si l'on va au fond de semblables théories on en aperçoit vite le peu d'originalité. D'abord la sculpture en soi est au premier chef un art arbitraire. Pas de couleur. Les matières les plus variées interprétées dans une seule, bronze ou marbre[6]. Il y a d'ailleurs une part de vérité. En effet, peindre la sculpture, c['est]-à-d[ire] chercher à lui donner l'apparence parfaite de la vérité donne de pitoyables résultats et aboutit au musée Grévin. Les peuples primitifs ont cherché le trompe l'œil en sculpture (les célèbres peintres grecs qui peignaient les marbres des grands statuaires). En s'élevant, l'art s'est dégagé de ce besoin d'imitation et est entré dans l'interprétation arbitraire en acceptant seulement ces deux limites : la nature et la matière d'expression. On peut dire que dès ce moment, non seulement l'artiste mais le public ont mêlé[7] la littérature à l'art statuaire. La sculpture n'est pas littéraire quand elle représente un sujet. Elle est littéraire quand son mode d'expression a besoin d'un raisonnement pour être compris. Une sculpture qui représentera un simple torse pourra être beaucoup plus littéraire qu'une sculpture représentant un sujet. Tout peut être poussé à l'extrême. Du moment que dans l'interprétation de la nature on a admis la suppression de la couleur, ou le changement de couleur, un corps de femme, par exemple, en un bronze vert, c'est que sur le thème corps de femme on admire intellectuellement des jeux de lumière, des effets de couleurs (patines) qui n'ont plus rien à voir avec le corps d'une femme. Il n'est plus que prétexte à l'interprétation de l'artiste pour la matière dans laquelle il sera exécuté. On peut dire que jusque là nous sommes dans le domaine de la sculpture pure. Mais on peut deviner le danger. Il est dans l'attirance fatale vers une interprétation de plus en plus arbitraire, dont l'individualité de l'artiste serait seule maîtresse[8]. Le raisonnement est simple[9] : du moment qu'on a admis la suppression ou le changement de la couleur, pourquoi n'admettons pas aussi la même liberté vis-à-vis de la forme? N'admire-t-on pas d'ailleurs des œuvres d'une incroyable fantaisie de formes : les monstres assyriens et égyptiens, les dieux à plusieurs bras de l'Inde, etc.? Tout artiste n'a-t-il pas le droit, ne doit-il pas[10] aller jusqu'au bout de sa pensée, et l'exprimer sans être plus esclave de la forme que de la couleur? Il est facile de répondre d'abord que ces monstres cités sont construits avec des formes non arbitraires. Ce sont des agrégats singuliers, produits de l'imagination, mais qui n'ont rien à voir avec ces "raisonnements plastiques". Lorsque le sculpteur qui sculpte un corps de femme en marbre ou en bronze, cesse de peindre couleur chair ce marbre ou ce bronze, l'arbitraire dont il semble faire preuve, n'est en fin de compte qu'une nécessité. Il cesse d'être esclave de la couleur de son modèle, parce qu'il est dominé par celle de la matière. Il n'y a donc là, en fait, aucun arbitraire, mais nécessité. Nécessité la plus pure faite du respect de la matière sculptée. De même pour la forme. Le bas-relief qui, en fait, n'obéit à aucune autre loi que celle de l'effet, oblige à des interprétations. Il faut aplatir certains plans, silhouetter les formes les unes sur les autres, mais en dehors de ces nécessités[11], le respect et l'amour de la forme doivent rester les 2 grandes lois[12] du sculpteur. C'est pour moi une sorte de supplice, devant ce beau modèle qui pose ces forçats du bas-relief de Grasse de ne pouvoir me laisser aller.

9 [janvier 1930]

Rouge, retour de Château-Thierry, me dit que l'entrepreneur de Chalmont[13] doit faire son travail, qu'il a consulté un des architectes des Monuments h[istoriques] et qu'il doit être mis en demeure de continuer.

Visite du curé de Notre-Dame du Rosaire pour S[ain]te Thérèse. Un homme distingué, onctueux. Comme ils se ressemblent tous, ces braves curés.

La stèle d'Issy-les-Moulineaux[14] sera posée[15] demain.

10 [janvier 1930]

La stèle posée fait très bien à Issy-les-Moulineaux. Le bon public populaire qui circule par là regardait avec intérêt et sympathie.

Hatcher venu me rapporter des bronzes me dit avoir appris qu'en Allemagne on faisait un monument à Sun Yat Sen[16]! Il faudra que j'en parle à Tchang Tchiao. Je parie qu'ils ont été en commander un en veston! Cette nouvelle m'ennuie.

11 [janvier 1930]

Hier soir à l'Opéra. Réentendu ce Persée et Andromède, musique d'Ibert. Cela m'était un peu sorti de la mémoire. J'ai trouvé encore plus bête. Même ce fragment de l'arrivée de Persée que j'avais aimé un peu la première fois, je l'ai trouvé d'un court, d'un "sans souffle"! Quant au reste, ce Persée en pyjama, ce monstre qui se transforme à son tour en jeune homme[17] en pyjama, cette Andromède mondaine, plutôt demi-mondaine, tout ça sans esprit, sans drôlerie, c'est bien mauvais. Bien supérieure l'Heure Espagnole de Ravel. C'est le type de la musique impressionniste[18]. Comme devant la peinture impressionniste on a une sensation[19] de manque de solidité. Il est vrai que le sujet n'en comportait pas. L'ensemble est une charmante chose. Le gros morceau de la soirée était : les Créatures de Prométhée, de Beethoven. Dès les premières mesures on est emporté dans un autre monde. Mais quel spectacle lamentable. Ce Serge Lifar, qui mime Prométhée, est un être merveilleusement beau. Un Apollon du VIe siècle grec. C'est à propos de lui qu'on pourrait citer le vers de Baudelaire : "Je hais le mouvement qui déplace les lignes". Ce garçon se remue, s'agite, se contorsionne au point de sembler par moment estropié! C'est vraiment dommage. Ce spectacle, mélange d'un coco début du XIXe siècle et d'un genre Ballet russe en décadence, est aussi d'une incommensurable bêtise. La bêtise! Elle était la reine de la salle[20]. Je pensais au mot de Despiau :

— On peut leur donner ce que l'on veut, ils n'y connaissent rien.

Il n'y a pas en ce moment un seul vraiment grand musicien, ni un vraiment grand acteur dramatique. Quelle place à prendre!

Nous déjeunons chez Laffont où tous nous ne parlons bien entendu que de la Russie. Zina nous cite un mot authentique de Lénine. Un de ses amis qui avait vu de ses yeux torturer des malheureux en prison, auxquels pour leur arracher des aveux de complot, on arrachait les ongles, racontait avec indignation à Lénine ces scènes horribles.

— Comment? Nous faisons la révolution mondiale et tu viens me parler de rognures d'ongles! Lui répond Lénine.

Passé à cette galerie Mona Lisa pour cette exposition organisée par Guirand de Scévola. Il y avait de très bonnes toiles de lui, largement traités, un ensemble agréable. Mais pour un sculpteur, des expositions de ce genre ne sont pas très intéressantes.

13 [janvier 1930]

Mis à cheval Douglas Haig. Cela constitue un ensemble élégant.

Inauguration de ma stèle Farman. Temps gris, très favorable comme éclairage. On en a dit beaucoup de bien et j'en suis content. Comme toujours elle aurait pu être un peu plus poussée d'exécution. Malgré le mauvais temps, beaucoup de monde, et tous les vieux pionniers de l'aviation, Blériot, Santos-Dumont, H[enri] Farman, etc. On a beaucoup plus remercié Mlle D[eutsch de la Meurthe] qui n'a eu qu'à signer un chèque, que le sculpteur qui a fait une œuvre sur laquelle il ne gagne rien. La charmante Mlle D[eutsch de la Meurthe] n'y est pour rien. Elle est au contraire gentille comme tout avec moi[21]. Mais c'est toujours devant l'argent qu'on s'aplatit. Je me rends compte combien on s'habitue à la louange. Quand on vous loue on dit "ça m'est égal". Quand on ne vous loue pas suffisamment, ça vous manque. Au fond, je suis un peu de mauvaise humeur parce qu'on n'a pas assez parlé de moi, parce que les journaux ne me citent pas. Sentiment idiot. Je pense à ce vieux Rodin qui vint à Rome pendant la guerre, et qui s'en alla furieux et vexé parce que sa venue n'avait pas fait sensation. Mentalité de l'époque, en somme. Personne dorénavant ne fait plus un geste[22] sans que dix appareils photographiques soient braqués. Pendant la cérémonie d'aujourd'hui tournaient en l'air autour de nous quelques avions, tournait par terre autour de nous une énorme voiture automobile sur le toit de laquelle était juché un homme qui manœuvrait des appareils de cinéma-sonore. Il était le maître de cette foule. Chacun s'efforçait de s'arranger pour être pris, comme jadis on s'arrangeait pour être vu par le roi. Cette mécanique énorme, grise[23], et ce grand diable en silhouette, c'était symbolique.

Mais que le paysage du fond était beau. Tout dans les gris, où montaient d'innombrables fumées. Il faudrait avoir le temps de venir peindre cela.

Tandis que j'écris, Lily m'apporte d'admirables orchidées que vient de nous envoyer Mademoiselle Deutsch de la Meurthe.

14 [janvier 1930]

Assez fatigué. Je me réjouis de partir dans quelques jours pour Muret[24] puis le Brusc où nous nous reposerons cinq à six jours.

15 janv[vier 1930]

Déjà la moitié du mois de janvier! La seconde moitié ne comptera pas beaucoup, comme je pars lundi.

Matin au Trocadéro où avec Recoura nous revoyons l'emplacement du monument de Grasse. Ç'aura été long, mais tout de même la décision va être prise. En ce moment-ci je n'y travaille pas, mais à Douglas Haig. Malheureusement je suis un peu peiné, car j'aimerais bien avoir un authentique costume de maréchal anglais, mais l'ambassadeur d'Angleterre n'a pas daigné répondre à ma lettre. Je n'aime pas travailler sans document sérieux.

Visite de M. Kao Lou. C'est bien plutôt avec lui que j'aurais préféré avoir à faire, qu'avec Tchang Tchiao qui est compliqué et n'y connaît vraiment rien. J'attends aussi la nouvelle visite de Madame Sun Yat Sen, Kao Lou me disait que le costume qu'elle demande pour la scène de l'élection à la présidence, Sun Yat Sen ne le portait pas à ce moment-là. Il ne l'adopta que plus tard. En tout cas, j'ai refait tous les costumes de ce bas-relief. Bien embêtant de recommencer travail de ce genre!

Fait une grande et magnifique folie ce matin, plutôt trois folies en une. J'ai acheté chez Druet un Marquet, Port de Marseille, un Maurice Denis, Temple de Ségeste, d'un roux étonnant, d'une lumière magnifique, sans personnage, et un Flandrin le Fort S[ain]t-Ange, très juste, très lumineux. La plus belle, c'est le Marquet. Cet homme a un œil étonnant, et il peint si sainement. Ceux-là[25] continuent les Impressionnistes. Ils en sont les fils directs. Il y avait là Vauxcelles, qui fut tout à fait amical. Une exposition mettait en place d'honneur un Laprade, vraiment faible, inconsistant. Cela semble toujours la première page d'un album d'autographes de quelque jeune fille. On parle peinture. Et c'est assez triste à dire, les noms qui viennent immédiatement à l'esprit ce sont ceux de cette lignée, les Vuillard, les Roussel, Denis et Flandrin. Aucun de nos jeunes prix de Rome n'apporte encore rien. Ou bien ils ont apporté un art de formule, comme ce Dupas, pourtant si plein de talent.

16 [janvier 1930]

Téléphoné à Tchang Tchiao. Il me dit avoir écrit deux fois à Mme Sun Yat Sen et être sans réponse. C'est assommant. Je suis sûr, de plus, que cette bonne femme, doit faire exécuter à Berlin un Sun Yat Sen en faux col. Ce sera bien dans le goût boche. Pour ces gens-là les affaires avant tout. Ce serait sans importante si elle ne me retardait pas, puisque Tchang Tchiao demande à ce que j'attende son retour pour faire mouler.

Téléphone de Pinardon à propos de l'incident des routes et des difficultés de transport[26]. Rendez-vous lundi 3 février pour rencontrer sur place l'entrepreneur.

17 [janvier 1930]

Passé voir Dezarrois. Il était resté seul au s[ous]-secrétariat. Tout le monde était au vernissage des Indépendants, où il y a six kilomètres de peinture et pas un mètre carré de bonne peinture. J'étais venu le voir pour lui dire que je m'absentais q[uel]q[ue]s jours. Il me confirme que l'affaire du tombeau est réglée et que je peux commencer à travailler.

— Ne perdez pas de temps, ne vous mettez pas en retard.

Je ne me mettrai pas en retard, et je ferai quand même Prométhée.

18 janvier [1930]

Maurice Denis pose sa candidature au fauteuil d'E[rnest] Laurent par une lettre des plus courtoises. Je ne resterai pas pour lui cette fois-ci. Mais je voterai pour lui à une prochaine élection. Si je suis là le jour où il viendra faire sa visite, je lui rappellerai qu'il m'empêcha à mon retour de Rome d'avoir la commande de la décoration du Théâtre des Champs-Élysées. Astruc me l'avait promise avec Bouvard qui en était l'architecte. Puis la Société introduisit les Perret et le M. Thomas[27], administrateur délégué, ami intime de Denis. Et ce Thomas, lorsque Bouvard et Astruc parlèrent de moi, déclara :

— Jamais un prix de Rome. D'ailleurs Denis m'a parlé d'un sculpteur, Bourdelle, etc.

Et Bourdelle fit les horreurs que l'on sait. Ce Thomas était sous l'influence totale de Maurice Denis qui lui dictait toutes ses décisions. Mais à ce moment il peignait les admirables Soirs Florentins qui décorent la salle à manger de Stern. À cause de cela, à cause de certains de ses paysages, à cause de ses écrits, à cause de sa culture, il doit être de l'Institut. Il représente un moment de l'art de notre époque, plus peut être par son action écrite que par sa peinture pleine de lacunes. Il vient à l'École et à l'Académie à la fin de sa vie. Sa faiblesse est d'avoir quitté l'École trop tôt. Il faut commencer par l'École, y apprendre tout ce qu'elle peut vous apprendre, pour ensuite développer[28] sa personnalité sur de solides bases. L'École n'a jamais détruit la personnalité de personne. Ingres et Delacroix jeunes, travaillaient dans la même Académie[29]. Tandis qu'au contraire, ils viennent à l'École pour une sorte de développement fatal. Ils la découvrent un peu comme M. Jourdain découvrit qu'il parlait en prose, (et cela aboutit à l'académisme caricaturale de Bourdelle, aux personnages souvent ridicules de M[aurice] Denis).

Réunion, après la séance, chez Widor, où M. d'Andigné lui remettait la grande médaille d'or de la Ville de Paris, pour son soixantième anniversaire d'organiste de S[ain]t-Sulpice.

19 [janvier 1930]

Fini de lire Les Nourritures Terrestres. C'est à la fois bien antipathique et assez attachant. Les dernières pages sont un beau cri nostalgique. Pour le reste, le délicieux s[ain]t François l'avait dit de manière plus brève et aussi plein d'amour frémissant de la nature dans les Cantiques des créatures. Mais, au fond, ne passons-nous pas notre temps à redire les mêmes choses dans des formes différentes? Le tout est donc que la forme différente soit remarquable. La différence qu'apporte Gide est surtout[30] un cynisme voulu, un manque total de pudeur, il conseille en terminant à son lecteur de jeter son livre. Il aurait mieux fait de le faire lui-même sans le donner à lire.

20 [janvier 1930]

Demain[31] départ pour Muret[32] puis le Brusc. Bousculade. Jugement à l'École des B[eau]x-Arts, concours d'esquisses. Mon atelier n'a pas de succès. J'ai trois élèves sur 12. Deux autres auraient dû passer. Je ne voudrais pas m'énerver pour ces jugements. Je ne puis m'en empêcher. Ces jugements sont mauvais, complètement faussés par cet anonymat. Impossible qu'il soit respecté. Je suis sûr par exemple que Sicard, Lejeune, Niclausse connaissaient des projets. Il faudrait d'ailleurs qu'il en soit ainsi ouvertement. Les professeurs qui dirigent un atelier peuvent seuls se rendre compte si tel ou tel élève est capable de pousser plus loin une esquisse. Certains passent après plusieurs tours par lassitude. Des jeunes gens de valeur sont éliminés et découragés. Je ne crois pas que je conserverai cet atelier longtemps. Cela me prend beaucoup de temps et de dérangement. Si je peux le diriger absolument comme je veux et[33] en diriger la sanction dans les concours, je veux bien. Mais ces jugements tout à la fois louches et légers désorganisent tout.

25 [janvier 1930]

Au Brusc depuis hier. Il pleut sans interruption depuis notre arrivée. Même sous ce ciel gris, sous cette pluie drue, c'est très beau. Avant tout, ce calme. La nuit, réveillé un moment, j'écoutais le bruit de l'eau sur les toits et les terrasses, le roulement de la mer, le vent dans les sapins, quelle symphonie! Que mon petit Marcel un jour puisse rendre cela. C'est une des émotions que la musique en soit peut rendre. Il y a des émotions musicales, comme il y a des émotions picturales, sculpturales et d'autres littéraires. Les rendre, les fixer pour les transmettre, c'est un des rôle de l'artiste.

Avant le départ mardi, déjeuner trimestriel rue de Poitiers. Convives : Borel, Brunschvicg, Pontremoli, Simon, Hourticq, Pelliot. Je n'ai pas bonne mémoire. Je m'étais promis de me souvenir des différents sujets de conversation. Pontremoli, retour de Rome nous parle de la tension entre Mussolini, la Cour et la Papauté. Au moment du mariage du prince du Piémont, le Pape fit un discours très favorable à la maison de Savoie et nettement hostile, ouvertement hostile à Mussolini. Le discours affiché sur les murs des églises fut lacéré durant la nuit. Le jeune prince dit :

— Sans doute je suis fasciste, mais je n'ai pas besoin d'un maire du Palais.

Par contre Mussolini dit du prince :

— Qu'on lui donne un beau cheval et un bel uniforme et cela doit lui suffire.

Ces dualismes gouvernementaux[34] amènent toujours de graves troubles. Puis on a parlé politique française, de l'ardent désir de Daladier d'avoir le ministère de la Guerre. Puis de Clemenceau et de Mandel. On se demandait comment Mandel avait pu prendre une pareille situation auprès de Clemenceau. Cela date d'une fois où à son journal, Clemenceau n'eut pas le temps de faire son article et où Mandel le fit sans qu'on put se douter que Clemenceau ne l'avait pas même vu. Brunschvicg a ce mot :

— Mandel, c'est un de ces polichinelles qui a lu Machiavel.

À Muret, j'ai trouvé mes pierres en place. Tout m'a paru bien en place. C'est grand. Cela monte à treize mètres, et pourtant cela m'a paru petit. On ne fait jamais assez grand pour le plein air. Dommage que je n'aie pas pu faire mes Fantômes plus grands.

Dans le train entre Toulouse-Toulon, Lily m'a montré un communiqué dans Le Journal, où est annoncé le dépôt du projet de loi pour le tombeau des Invalides. j'espère qu'il n'y aura pas d'articles prématurés et surtout pas d'articles suscités par les jalousies. Je ne serai tranquille que le jour où je saurai que c'est voté. Je ne puis m'empêcher de penser à ce téléphone de Boissy dont m'a parlé Dezarrois.

Au déjeuner de mardi à la Renaissance, Simon m'a parlé de Laprade, me disant que c'était Lyautey qui le poussait. Je n'ai pu m'empêcher de le détromper, car j'ai été témoin du mépris dans lequel Lyautey tient Laprade, comment on l'a conservé au Maroc en le cachant de Lyautey qui avait donné ordre qu'il retourne en France, etc. Je n'ai pu m'empêcher de dire à quel point je savais ce garçon faux et flatteur. J'ai eu tord. On devrait toujours planer au dessus des petitesses et oublier ses griefs même les plus justifiés. On devrait plus souvent faire des courtes cures de solitude dans un beau milieu naturel. On verrait tout plus grandement. On se départirait moins de directives élevées.

Toulon toujours aussi sympathique. Devant l'hôtel je revois la grande fontaine d'Allar. Cela me rappelle que je n'ai toujours pas terminé ma notice. Paresse d'ailleurs incompréhensible. L'homme m'intéresse. Plus évidemment comme homme que comme artiste. Peut-être aurait-il pu donner quelque chose de mieux s'il n'avait eu sa vie encombrée, dès sa jeunesse, par une famille nombreuse. Roustan l'architecte qui s'occupe de mes arrangements, était son parent et m'a conté sur lui certains détails dont je me servirai. Je ne pourrai pas traiter tout à fait ma notice comme je voudrais et comme il faudrait. Mon modèle serait Un Cœur simple, de Flaubert.

Ici nous avons trouvé tout à peu près bien; l'atelier terminé, un peu petit, comme je le craignais. Mais tant que je ne serai pas installé ici autrement qu'en vacances, ce sera suffisant.

Le rêve serait certainement de se fixer ici, loin de la cohue de Paris, et d'y travailler dans la solitude.

Je lis en ce moment ce livre étonnant de l'hindou Mukherjî, Brahmane et paria [35]. Quelle leçon de méditation, de respect de soi-même, de conduite de la vie. Hélas! pourtant ces gens sont des vaincus de la vie et ils n'ont raison que si leurs croyances religieuses étaient la vérité. Il y a de cet homme un autre livre que je n'ai pas encore lu, Le Visage de mon frère [36]. Je le lirai aussitôt après celui-ci. Je veux voir si mon impression se confirme sur lui. Pour le moment je sens chez lui des sentiments assez compliqués[37] : adoration de sa vie, de son pays, désenchantement de l'inactivité de son peuple, ironie non avouée vis-à-vis de bien des croyances, grand désir d'activité, mais surtout une sincérité touchante et une grande intelligence.

Lu auparavant le livre de Ludwig, Juillet 1914[38], puis aussitôt après de Renn Guerre[39]. C'est incroyable à quel point ces deux ouvrages se complètent. Il semble que le Renn est le tome II du Ludwig. C'est la morale de l'histoire. Quelle lamentable histoire! Quelle tragique morale! Car, c'est la vérité que tous les auteurs du drame vivent, tranquilles, entourés certainement de gens qui les honorent. Toute leur haute politique de mensonge et de méfiance n'a abouti qu'à d'immenses désastres. Encore heureux sommes-nous qu'il n'en soit pas sorti une bolchevisation générale de l'Europe. Peu s'en est fallu. "La bêtise par dessus tout", a dit Hugo. J'aime mieux la pensée hindoue.

26 [janvier 1930]

Au fond, toujours un peu agacé de ne pas savoir ce qui se passe à Paris, où en est mon affaire du tombeau Foch.

En attendant, je pense à l'œuvre à faire.

D'abord, bien préciser le sujet. Le tombeau d'un maréchal, mort victorieux, couvert d'honneurs, ne doit pas être le même, ne peut pas être le même que celui d'un simple soldat, mort jeune, inconnu, victime. Le tombeau du maréchal Foch ne peut donc pas avoir le caractère poignant qu'aurait eu le Tombeau du soldat (publié par l'Illustration en 1919). Il faut lui donner un caractère plus pompeux et solennel. Donc suppression en premier lieu le groupe des deux femmes s'étreignant; pour deux raisons : la première énoncée ci-dessus, la deuxième parce que[40] ce groupe figure au monument d'Alger. L'ensemble d'ailleurs prendra plus de grandeur par des variantes peu sensibles des gestes des porteurs. Au point central de chaque profil, à droite et à gauche, je mettrai une figure, homme ou femme je ne sais pas encore, portant sur des grands cartouches des décorations et les insignes du maréchal. Je suis sans inquiétude. Je sais où je vais. Et je me promets[41] que l'exécution sera impeccable. Je commence aussi à voir comment je traiterai le sarcophage, qui devra être une pièce étonnante, car ce sera tout à fait sous la vue. Du sarcophage je ferai deux esquisses. L'une uniquement avec des sujets tirés de nos légendes épiques. L'autre avec le défilé de la Victoire. Mais j'en ai tellement assez de ces défilés! Je sais ce que ça peut donner et ça ne peut pas donner grand chose. Il faudra évoquer toutes les armes, toutes les nations, quelle imagerie d'Épinal!

27 [janvier 1930]

Terminé le premier Mukherjî. Livre touchant. À lire et relire. D'abord, pour un homme comme moi si curieux de toutes les cérémonies religieuses, c'est le premier qui m'initie au culte brahmanique, vu par le dedans, c'est-à-dire du côté prêtre. Les cérémonies cultuelles, en dehors de celle de l'initiation à la prêtrise, des mariages et surtout des funérailles sont peu de chose. Rien qui ressemble à la messe catholique. C'est un culte de tous les jours, on peut dire de tous les instants, fait de beaucoup de routine, rempli de coutumes charmantes. Mais ce qu'il faut retenir surtout c'est cet usage remarquable pour les jeunes gens ordonnés prêtres de partir en pèlerinage de deux ans avant de remplir leur sacerdoce. Ce voyage ne s'accomplit pas en dilettante. Il se fait en mendiant. Tant que le jeune homme reste aux Indes, cela va à peu près, car là-bas le mendiant est honoré, car chacun sait que n'importe qui peut du jour au lendemain se mettre en route, la sébile [42] à la main. (Sans aller jusqu'à cet extrême, nous devrions tous, à diverses époques de notre vie, entreprendre de ces sortes de voyage de méditation.) Mais, lorsque Mukherjî, trop intelligent pour s'astreindre toute sa vie à cette monotone vie de prêtre brahmanique, voulu continuer son pèlerinage et partit pour l'Amérique, la vie dure de l'Occident lui apparut, et ses problèmes sociaux qui l'aidèrent à comprendre le problème de l'Inde, et la seconde partie de son livre est peut-être plus poignante que la première. Et tout cela est autrement intéressant et autrement "nourrissant" que les Nourritures de A[ndré] Gide. Je ne sais pas pourquoi je compare ces deux hommes! C'est injurier Mukherjî. C'est peut-être à cause de l'importance d'un homme comme G[ide] chez la jeunesse française. Mukherjî instinctivement sent très bien l'énorme défaut[43] de la pensée[44] française lorsqu'il dit que l'Europe est anthropocentrique. L'Inde comme l'Amérique dit-il sont cosmocentriques. Il a raison. Peut-être cela tient il à ce que l'Europe est trop peuplée. On vit trop les uns sur les autres. On manque de possibilité de solitude. Il a raison. Je m'en aperçois pour moi-même. Il me suffit de m'éloigner pour deux ou trois jours, de perdre le contact [45], pour sentir aussitôt de nouveau en moi le grand souffle de sculpture héroïque. En s'isolant de son groupe d'hommes, on est plus près de tous les hommes.

28 [janvier 1930]

Silence et solitude bienfaisants.

Demain retour pour Paris. De Mukherjî : "Le bruit d'une ville est comme le bavardage des fous dans un asile." C'est là que je retourne!

31 [janvier 1930] Boulogne

Pas trop d'ennuis, sauf Attenni à Muret. Mais ça s'arrangera. L'annonce du tombeau de Foch ne semble pas avoir soulevé la moindre observation. Comme si souvent, je me suis agacé pour rien. Fini aujourd'hui la maquette de Douglas Haig. Bien arrangé le socle. Mais j'ai peur d'être entraîné à des dépenses exagérées pour les crédits. Tant pis. Il faut que ce soit bien.

Repris le monument Foch. La suppression du groupe femme et jeune fille et son remplacement par une figure portant les insignes, grosse amélioration. Je fais cela à peu près symétriquement de chaque côté. Et voici que je me demande de nouveau si cela ne ferait pas très bien de remettre en avant, entre les deux premiers soldats porteurs, une figure dans l'esprit de celles des autres profils.

Quelle œuvre magnifique à faire! Ni Dezarrois, ni François-Poncet ne se doutent de l'importance de ce qu'ils m'ont confié. Mais ils seront contents[46]. Ne jamais oublier ce qu'ils ont fait pour moi.

 

[1]    Les Fantômes.

[2]    . Suivi par : "tout à coup", raturé.

[3]    . Au lieu de : "l'Aurore", raturé

[4]    . Suivi par : "L'interprétation", raturé.

[5]    . Suivi par : "plastiquement", raturé.

[6]    . Suivi par : "Écrivant cela je pense", raturé.

[7]    . Au lieu de : "mêlaient", raturé.

[8]    . Suivi par : "Du moment qu'on a admis", raturé.

[9]    . Au lieu de : "facile", raturé.

[10]  . Suivi par : "s'il la sent facilement", raturé.

[11]  . Au lieu de : "en dehors d'obligations", raturé.

[12]  . Au lieu de : "2 grans amours", raturé.

[13]  Pour les Fantômes.

[14]  Monument Farman.

[15]  . Au lieu de : "terminé", raturé.

[16]  . Il s'agit en fait du gisant destiné à couvrir le sarcophage de Sun Yat Sen, situé dans le tombeau même. Cette commande est adressée à un sculpteur tchèque résident à Berlin.

[17]  . Au lieu de : "en héros", raturé.

[18]  . Suivi par : "Il porte au maximum", raturé.

[19]  . Au lieu de : "impression", raturé.

[20]  . Suivi par : "qui applaudit", raturé.

[21]  . Au lieu de : "pour moi", raturé.

[22]  . Suivi par : "sans désire", raturé.

[23]  . Suivi par : "Quel symbole c'était", raturé.

[24]  Pour le monument Ader.

[25]  . Au lieu de : "Ces hommes", raturé.

[26]  Pour les Fantômes.

[27]  . Gabriel Thomas.

[28]  . Au lieu de : "conquérir", raturé.

[29]  . Suivi par : "C'est les gens du groupe mais", raturé.

[30]  . Au lieu de : "d'abord", raturé.

[31]  . Au lieu de : "Tout à l'heure", raturé.

[32]  Pour Ader.

[33]  . Suivi par : "sanctionner", raturé.

[34]  . Au lieu de : "Ces dictateurs", raturé.

[35]  . Dhan Gopal Mukherjî, Brahmane et paria, caste and outcast, traduit de l'anglais, Paris, 1928.

[36]  . Traduit de l'anglais, Paris, 1929.

[37]  . Au lieu de : "un sentiment double", raturé.

[38]  . Emil Ludwig, Juillet 1914, traduit de l'allemand, Paris, 1929.

[39]  . Ludwig Renn, Guerre, traduit de l'allemand, Paris, 1929.

[40]  . Suivi par : "je m'en suis servi", raturé.

[41]  . Au lieu de : "je veux", raturé.

[42]  . Suivi par : "de mendiant", raturé.

[43]  . Au lieu de : "différence" raturé.

[44]  . Au lieu de : "l'art", raturé.

[45]  . Suivi par : "avec les soucis quotidiens", raturé.

[46]  . Suivi par : "et ils se rendront compte après", raturé.