Juillet-1930

Cahier n°27

1er juillet [1930]

Fronton Paul Adam avance. Fin de journée rendez-vous avec Martzloff et Lebat, architecte en chef de la Ville. Les critiques du jury collent parfaitement avec celles que je faisais moi-même du projet.

2 [juillet 1930]

Repris le buste de Madame Bouisson. Il vient bien. Je n'aurais pas espéré que ce portrait assez difficile, vînt aussi facilement.

Réception à la Fondation Rothschild de M. et Mme Pierre Marraud. Tout Paris[1]. Agréable incident avec ce grand, immense serin de Koechlin qui est je crois président du conseil des musées nationaux! Il protestait parce qu'on venait de nommer Bigot de je ne sais quel jury. J'ai protesté violemment et Paul Léon qui était présent a protesté avec moi. L'autre est devenu tout rouge.

3 [juillet 1930]

Au Mans[2]. Tout va bien.

5 [juillet 1930]

Jugement concours de Rome de musique. C'est le jeune Aubin, qui s'était fait recommander à toute la terre par toute la terre, qui a eu le prix. Les musiciens lui ont donné le prix à l'unanimité. Le meilleur concours, à mon avis, était celui d'un nommé Dupont, qui n'a pas même eu un second prix.

Rendez-vous chez Verdier. Il faudra que je lui fournisse un plan de la région à classer autour du monument et des routes. Quel type parfait du fonctionnaire que ce Verdier. Je lui ai parlé du tombeau Foch. Il m'a donné à lire le rapport Chappedelaine. Il y a en effet l'allusion au concours, simplement[3] sous forme de rejet, mais concluant à l'adoption du projet.

— Mais, ce qui me peine, m'a dit Verdier, c'est un contre projet déposé par deux socialistes, demandant que la somme soit consacrée à des bourses pour les pupilles de la Nation, un contre projet signé Camille Planche et René Burtin, bourses qu'on appellerait "bourses maréchal Foch". C'est de la démagogie, mais ça nous gêne. On ne peut tout de même pas enterrer le maréchal Foch dans les bourses pour les pupilles de la Nation.

Moi, je pense aux centaines de milles francs que ce bon Vincent Auriol s'est fait adroitement voter par ses copains, les mêmes, pour ne pas le laisser en panne dans sa circonscription. Il aurait fallu faire des bourses Clément Ader, etc. Au nom de Mistler, joindre MM. Camille Planche et René Burtin. En tout cas, c'est assez malin.

8 [juillet 1930]

Jugement sculpture Rome. Parmi mes cinq logistes pas un n'a su se distinguer. Le prix a été au jeune Bizette[-Lindet], un élève de Bouchard, pour une figure très faible d'exécution, très faible, mais assez sympathique.

11 [juillet 1930]

Buste de Madame Bouisson terminé ou tout comme. On le montrera demain à Bouisson qui vient dîner chez Ladis. Incident amusant avec les Legueu. Je lui avais écrit de venir un peu plus tard aujourd'hui, de façon à avoir une dernière séance tranquille d'au moins une heure et demi avec Madame Bouisson. Son concierge avait dû oublier de lui remettre la lettre et, lui et Madame Legueu sont arrivés à 4 h. Madame Legueu immédiatement commença, paraît-il, à prendre les choses avec violence! Mais Madame B[ouisson], charmante me proposa aussitôt de terminer la séance. Tout s'arrangea.

12 [juillet 1930]

Très curieuse fut la réaction de M. Bouisson, aujourd'hui, quand je lui découvris le buste de sa femme. Son premier mouvement fut de mécontentement qu'on l'ait surpris, qu'on se soit caché de lui. Puis il ne dissimula plus, ensuite, sa satisfaction, après avoir dit à sa femme quelques paroles désagréables :

— C'est flatté! Tu es rajeunie!

Il fut soulagé.

14 [juillet 1930]

Très intéressante hier, l'inauguration du monument d'Est[ournelles] de Constant. Le monument fait très bien. Comme toujours, il pourrait être plus poussé. Voilà pour le monument. L'intérêt fut dans la cérémonie à laquelle prit part un membre du Reichstag, qui fit un discours émouvant et fut très applaudi. Joseph Caillaux fit un discours courageux où il ne craignit pas d'évoquer le moment où il était en prison. Montigny, le maire du Mans, fut particulièrement aimable pour moi. Mais le discours le plus intéressant, certainement celui de Langevin qui évoqua ce que serait la guerre de demain, pour laquelle tous les fameux travaux de défense, d'organisation des frontières, qui coûtent si cher, ne serviront absolument à rien, à cause de la nocivité de la puissance effroyable, toxique et incendiaire des projectiles qui seraient transportés sur les villes par les avions. Sa conclusion en somme, était que la raison, à défaut de sentiment, mettrait obstacle à la guerre. Quel homme charmant que ce Langevin. Il a l'air un peu esclavagé par sa famille. Il est ardent, plein de jeunesse, d'idées, de projets. Un vrai savant est un artiste, et possède le même enthousiasme.

15 [juillet 1930]

Moment de se ressaisir. D'abord tout ce mois de juin et cette première moitié de juillet, je n'ai pas travaillé avec suite. Langevin, hier me disait :

— Je suis très mal doué pour dire non.

Je suis comme lui. Il faut enrayer, sans quoi je vais être en retard pour tout, et je ne commencerai jamais Prométhée ni le Cantique. Et cela, il le faut. Pour cela il faudrait démissionner de l'École et se débarrasser de toutes les corvées, jugements, etc. Je ne me sens pas l'énergie de cette décision. Mais je me sens l'énergie de la décision de ne plus faire un geste à propos du tombeau de Foch, je ne l'avais pas demandé. On me l'a proposé. Je ne veux pas maintenant avoir l'air d'un quémandeur ou d'un intrigant. Il n'y a qu'à laisser faire. C'est dommage. François-Poncet et Dezarrois, je m'en rends compte, sans s'en douter ont posé la question maladroitement, mais pouvaient-ils imaginer la bêtise, la mesquinerie, la jalousie même de certains qui n'ont devant eux que la pusillanimité de leurs successeurs. Tant pis et je ne veux en tout cas pas me diminuer en cette affaire. C'est une amère déception. Je regardais aujourd'hui mon esquisse. Ç'aurait donné quelque chose de très bien, noble, somptueux. Tant pis. Transformer un mal en un bien. Je me donne donc la commande ferme de Prométhée pour la rentrée ou Cantique des cantiques.

16 [juillet 1930]

Très importante journée. Visite de M. Clémentel et de sa fille. M'a paru très intéressé. Mais surtout, après avoir revu tout le projet du Temple qu'il avait déjà vu en 1925 (cinq ans de perdus!), m'a dit qu'il connaissait les gens capables de faire réaliser, notamment un grand financier qui avait aussi d'immenses terrains dans le XVIe, qu'à la rentrée, en octobre, il m'en reparlerait et organiserait une entrevue. Nouvel espoir immense. Ne pas s'emballer et ne rien changer au programme : à la rentrée des vacances, commencer Prométhée ou le Cantique.

Tout à l'heure, départ pour Muret[4].

21 [juillet 1930] Muret

Excellent travail tous ces jours, malgré soleil torride, sans fatigue. Ce travail sur le chantier est le plus passionnant. On jouit doublement. On travaille comme un ouvrier. On est quand même ce que l'on est. Plein air. Et tous les coups sont définitifs. Aucun second ne vient derrière vous. Surtout la joie physique de sculpter une grande figure [5]. Elle fait bien cette grande figure de jeune homme. L'après-midi, malheureusement, elle s'éclaire moins bien, le soleil derrière. On commence à descendre l'échafaudage.

22 [juillet 1930 Muret]

Bonne matinée. À midi Abbal est venue me chercher avec son entrepreneur pour m'emmener déjeuner chez lui, à Carbonne. Promenade d'une dizaine de kilomètres dans ce pays plat, pas très passionnant. Carbonne, petit village, comme tous ces villages autour de Toulouse. Celui-là n'est pas trop sale. Abbal est bien installé, dans d'anciennes granges. Le long des murs sont rangés ses ouvrages, sous des voiles, qu'il me découvre peu à peu. Il y a quelques animaux bien, des Chouettes, un Épervier, surtout un Couple de crapauds, l'énorme femelle couverte par le petit mâle. Bien traité. C'est une bonne chose. Des bustes moins heureux. Ça ne mène pas loin cette taille directe, cela se conçoit, il est impossible de chercher. Les recommencements sont impossibles. On en est réduit aux attitudes immuables, à peu de choses près, toujours les mêmes. Après la visite de l'atelier, excellent déjeuner avec d'excellents foies gras qu'on servait comme du pain. C'était impressionnant. À mon retour à Muret, je trouve Vincent Auriol qui venait d'arriver. Toujours aussi agréable, allant, sympathique, homme remarquablement intelligent. Nous bavardons d'un tas de choses. Il me parle lui-même du tombeau Foch et me dit que c'est Lautier qui fait de l'opposition... Il aurait parlé à Locquin. Mon projet manquerait d'originalité?

— Il faudra en parler à Locquin.

Je me demande ce que signifie le contre projet Planche-Burtin. V[incent] Auriol n'en avait pas entendu parler. Je lui en cite le texte. Il en parlera avec Burtin, qu'il connaît et sur lequel il peut avoir de l'influence. Quant à Planche, c'est paraît il un type à sale caractère, pas de son parti et auquel il préfère ne rien dire. Que cette histoire est devenue embêtante! Bien pénible de renoncer.

À dîner chez les de Manthé, la conversation vient sur mon beau-père et son mariage. De M[anthé] a connu le père Saillard, qui était, me dit-il, un homme d'affaires très louche. Il dirigeait en dernier lieu un journal de chantage. Il allait être arrêté quand il mourut, se tua probablement. Cela ne fait que confirmer les renseignements précis que l'on m'a communiqués, venant du palais de Justice. Mais agaçantes toujours les conversations sur ce misérable sujet.

23 [juillet 1930 Muret]

Travail très fatigant et même périlleux. J'ai fait enlever le plus de bois possible de l'échafaudage, car toutes ces traverses projettent des ombres trop gênantes. Sculpture acrobatique. Le principal est de n'avoir pas le vertige. Je ne l'ai pas. et je suis encore très souple. Mais j'admirais les deux jeunes gens qui galopent à seize mètres sur de longs madriers et dévissent les planches qui les portent en chantant les plus serins des refrains.

24 [juillet 1930 Muret]

Il y avait hier soir une réunion du conseil municipal de Muret pour l'organisation des fêtes. Il parait que ça s'est terminé par une furieuse engueulade entre les deux adjoints de V[incent] Auriol, dont l'un est marchand de vins et l'autre en train de le devenir. Celui qui est en train de le devenir, un nommé Moisand, a fini même pas prendre à parti Vincent Auriol, parce que Vincent Auriol ne veut pas départager les deux concurrents. Ils sont tous deux, bien entendu, deux bons socialistes. Ce café Roussel, où tous les jours avant de rentrer dîner, on se réunit, est un fort divertissant milieu. C'est l'antre de la Bouteille, avec un énorme B. Ce qu'il en entre de pleines! ce qu'il en sort de vides! c'est incroyable! Il en arrive par jour, des voitures, des camionnettes, des camions. Ce n'est pourtant pas un grand café. C'est amusant de voir circuler au milieu des tables la servante encombrée de ces bouteilles dont elle a plein les bras et les mains, de formes, de couleurs, très différentes. Et les étiquettes qui les recouvrent comme de riches [6] vêtements, comme des femmes fardées.

27 [juillet 1930 Muret]

Le monument[7] est fini. J'ai mis au point les inscriptions auxquelles j'attache toujours une grande importance. Elles jouent un rôle décoratif. Tout ça va faire bien. Le monument a grand succès. La nudité totale de la grande figure ne fait plus rien dire à personne. D'ailleurs c'est traité avec la plus grande discrétion. Vincent Auriol est enchanté tout à fait. Il me le disait tout à fait gentiment tout à l'heure, pendant qu'il nous faisait visiter sa propriété. Très jolie. Une petite maison longue et aplatie, sans étage. À l'intérieur une très grande salle commune et des chambres simples. Le jardin dévale [8] vers la Longe. C'est une grande culture de pêchers. Il n'y a de vrais arbres qu'en bas, le long de la Longe. Demain je rejoins Paris. Qu'est-ce qui m'y attend. Pendant ma quinzaine ici, je ne me suis fait envoyer aucune lettre, pour n'avoir à penser qu'à mon travail. Que ne puis-je travailler de même à Paris! C'est fantastique ce qu'on abat de bonne besogne quand on ne se disperse pas sur plusieurs choses, et quand on vit sans téléphone et sans journaux. Je n'ai pas lu un journal depuis que je suis ici.

29 [juillet 1930] Boulogne

Il faut d'abord noter l'excellent dîner que les Vincent Auriol nous ont offert hier au soir à Toulouse, à un restaurant appelé le Coq d'Or. Je devais prendre mon train, de sorte que le dîner a été un peu rapide.

Ainsi sans fatigue, me suis mis à la besogne presque en descendant du train. Je n'ai rien trouvé d'ennuyeux au courrier. La maison est vide, tout le monde est parti au Brusc.

Demi matinée au cheval Haig.

Après-midi repris le buste de Madame Bouisson sur l'estampage. Suppression des épaules.

 

[1]    . Suivi par : "Je me suis offert le plaisir", raturé.

[2]    Wilbur Wright.

[3]    . Au lieu de : "mais", raturé.

[4]    Pour le monument Ader.

[5]    . Au lieu de : "une grand chose", raturé.

[6]    . Au lieu de : "nobles", raturé.

[7]    Ader.

[8]    . Au lieu de : "descend", raturé.