Octobre-1930

Cahier n°27

1er [octobre 1930]

À la gare S[ain]t-Lazare, départ du train des Américains. Nous étions venus saluer le pauvre Blumenthal qui emmène à New York le corps de Florence Bl[umenthal]. Il était très ému.

2 [octobre 1930]

Toujours à la statue de Grasse. Ce travail dans le plâtre me passionne. Résultats définitifs. À bien des points de vue, supérieur à la terre. On ne sent pas le modelage.

J'ai eu la bonne surprise de la visite de la petite M. C[ombet]. Elle aura des après-midi libres et je peux compter sur elle. Nous travaillerons tous les mardis et vendredis.

3 [octobre 1930]

Très bon travail. Bas-relief de Grasse. Visite de M. Lui Haï Sou, avec de jeunes artistes chinois qui voulaient s'inscrire à l'École. Je donne des lettres de recommandation aux uns et aux autres pour les uns et les autres.

Il y avait une réunion au siège des Expositions, des présidents de groupes et de classes. Comme je préside la classe IX, j'y suis allé perdre du temps. Le président est un certain M. de Héricourt[1]. Il y avait un monde fou. J'ai eu l'impression que rien n'était prêt et que personne ne sait très bien ce qu'il y aura à faire. Moi, je ne le sais pas du tout. J'en parle à Moullé, qui remplaçait Paul Léon, notre président de groupe. La situation me paraît être celle-ci : On a construit pour les Beaux-Arts un pavillon spécial, mais ce pavillon spécial ne sera pas pour tous les artistes. Sur l'intervention en effet de Bérenger, protecteur de Ruffe, président d'une Société coloniale d'artistes, c'est cette société qui s'installera dans ce palais spécial, avec un jury spécial, en dehors de celui de l'exposition officielle, classe IX que je préside. Moullé me dit que nous n'avons pas à bouger, et d'attendre... Attendons.

4 [octobre 1930]

Bas-relief de Grasse. Je mets en place les grands gaillards autour du canon. Il y aura là un morceau de dos, qui j'espère, sera fameux. La statue, très soignée, très grand et gros seigneur, fera un effet original.

Parlé à l'Institut, avec Hourticq, de l'article d'Isay que celui-ci ne lui a pas encore montré. H[ourticq] me dit que si Isay le lui montre, il en parlera avec moi avant de le rendre. Il est tout plein de bonnes intentions, intelligent, travailleur, mais manque d'expérience pour un travail de ce genre. À cause de cela, sans doute, cette impression un peu abstraite et les longueurs de la fin.

Camille Bellaigue est mort. J'en ai une très grande peine.

5 [octobre 1930]

Visite très sympathique d'un Américain, sa femme, son fils, amenés par Ladislas. Ils semblaient très impressionnés. Mais on ne considère plus les Américains comme des clients.

Relu, tapé à la machine, l'article de R[aymond] Isay. Il y a des bonnes choses, mais bien des choses superficielles, et l'influence de lieux communs. Il ne dit pas le principal, c'est-à-dire toutes les nouveautés que j'ai apportées dans mes compositions.

6 [octobre 1930]

Lu une très curieuse discussion qui a eu lieu à ce groupe de Desjardin, Union pour la Vérité. Il s'agissait d'un livre que je n'ai pas lu qui s'appelle Les Conquérants, d'un nommé Malraux. Ah! que nous sommes loin de l'objectivité de Flaubert. Il y a Brunschvicg, il y avait Benda[2], il y avait Hamp, etc. Il y a dans ce livre de Malraux, le héros qui est un chef révolutionnaire. Malraux semble avoir voulu montrer que certains êtres ont en eux le don révolutionnaire comme d'autres ont le don musical, que ce don révolutionnaire comme d'autres ont le don musical, que ce don révolutionnaire se manifeste au bénéfice de certaines circonstances favorables, que ces circonstances sont plus importantes pour le révolutionnaire né, qu'un programme. Les faits ont en effet prouvé qu'un programme révolutionnaire, même quand la révolution triomphe n'est jamais appliqué. Les faits et les masses dépassent toujours les programmes ou bien restent en dessous et les diminuent. Reste donc pour le révolutionnaire né, comme principal moteur, la solidarité pour ses compagnons d'armes. Quand on n'a pas lu un livre, il est assez difficile d'en suivre la discussion. Néanmoins ceci m'a beaucoup intéressé et me prouve une fois de plus que la casuistique s'est réfugiée chez les plus avancés des socialistes. La faillite du programme marxiste serait en effet un coup sérieux pour le communisme si on ne dressait pas la théorie de la révolution pour la révolution, comme la théorie de l'art pour l'art. Quoique Malraux s'en défende, c'est à cela en fait qu'il tend. Tout cela mêlé [de] discussions sur le bourgeois, le prolétaire, le féodal (que je n'ai pas très bien compris). Je pense que ce que Malraux appelle aujourd'hui féodal, ce sont les grands industriels, genre Schneider ou Krupp.

Visite de M. Macomber. C'est un grand américain, assez froid à la première impression, mais qui doit être très agréable à connaître. Il est très content de son monument. Il part pour l'Afrique où il va chasser et faire de l'avion.

6 [octobre 1930]

Visite de M. Pelletier le sous-préfet de Montreuil[-sur-Mer]. Rien à faire pour reculer cette inauguration, qu'ils ont fixée au 31 mai, pour le prince de Galles. La statue est loin d'être finie. Leur souscription n'est même pas couverte aux trois quarts! Je n'ai jamais vu mener encore une affaire de ce genre aussi légèrement. J'ai d'ailleurs manifesté nettement mon inquiétude. Lui, a l'air bien tranquille. Il y a le sénateur Elby, et puis il y a l'État, toujours l'État qu'on se propose de prier de compléter et qui ne complétera pas. J'aurai des ennuis de ce côté-là.

7 octobre 1930

Journée importante, le Cantique des cantiques est commencé. Quelle jolie figure à faire avec cette jeune fille. Je procède aussi méthodiquement et scrupuleusement que quand j'étais à Rome. Et toujours avec le même enthousiasme. Nos métiers ont ceci de supérieur qu'on les aime pour eux-mêmes. Non seulement on ne s'en lasse pas, mais comme chaque année apporte un progrès, ce perpétuel renouvellement augmente toujours l'intérêt. C'est toujours nouveau. À chaque œuvre nouvelle il y a quelque chose à apprendre. C'est infini comme la nature.

9 [octobre 1930]

Plaisir de dessiner. Étude pour le bas-relief Grasse.

9 [octobre 1930]

Le jeune Olivier Bellaigue me racontait qu'à Casablanca, le bon adjudant Br[ette] vit toujours de la même manière. Il renouvelle à peu près tous les ans ses négresses. Il en a, parait-il, en ce moment une de quatorze ans qui est une merveille. Il ne peut souffrir les blanches.

Téléph[one] de Billard. Rendez-vous dimanche : commencement de l'étude du projet définitif.

Madame [Nénot] aurait eu une assez grave crise cardiaque. Elle se surmène trop. Ils sont tant à avoir besoin de son dévouement.

10 [octobre 1930]

Madame Prince, a eu l'heureuse idée en venant aujourd'hui de se faire accompagner par une amie. Cette amie a du goût et a compris laquelle des esquisses est la meilleure. Madame P[rince] semble en même temps désireuse de se laisser un peu guider. Je crois avoir gagné cette petite bataille.

11 [octobre 1930 ]

Au rendez-vous, chez Paul Léon, pour l'Exposition coloniale, je m'aperçois que tout le monde est aussi avancé que moi. Je suis confirmé dans mon impression du rôle joué dans cette affaire par le duo Bérenger-Ruffe. En fait l'État est dépossédé de son bâtiment par ce couple et les sociétés [3] qu'ils président. Alors, il me semble que nous sommes un jury sans candidats. Mais il doit y avoir une réunion sur place mardi prochain. Il parait que ce jour-là nous aurons des précisions. Tout cela me semble assez désorganisé, ou plutôt pas organisé du tout.

Déjeuner chez Marcel et Alice[4]. Valentine Thomson, retour d'Amérique, aurait rencontré là-bas une américaine qui connaît le ménage de la place des Vosges. La S[uzanne] S[aillard] lui aurait dit qu'elle s'était sacrifiée en se mariant avec ce vieillard, "abandonné par ses enfants". Comme l'Américaine s'étonnait sans doute des récentes naissances :

— Ah! il faut avoir deux enfants. On ne sait jamais. On peut en perdre un.

Tout ça est très raisonné et d'ailleurs sans intérêt.

12 [octobre 1930]

Reprise de contact[5] avec Billard et Pommier pour les fontaines S[ain]t-Cloud[6]. Nous ne supprimerons sans doute pas toutes les figures. Nous en conserverons quatre par bassin. Mais ce qui, je crois, sera un gain immense, sera de surélever les deux grands motifs sur des sortes de marches en verre, effets lumineux, chutes d'eau. Les couronnements seront complètement changés. Seront traités architecturalement et probablement aussi en verre. Je pense beaucoup à toute solution qui donnera, par le choix des matières, des effets toujours heureux.

13 [octobre 1930]

Joie de dessiner. Joie de sculpter. Dessin pour les canonniers du bas-relief de Grasse, le matin. Après-midi au cheval, grande exécution de Douglas Haig. Je ne me sens vraiment à mon aise que sur les grandes choses. Je vois plus clairement, plus audacieusement. Pour les petites dimensions l'habileté trompe. Je m'en aperçois pour ce cheval, qui, par l'étude petite, que j'ai pourtant soignée, comporte une erreur de construction considérable. Le garrot était désaxé, trop sur la gauche, ce qui entraînait deux fautes graves. L'attache du cou au garrot ne se dessinait pas sur le trois quart gauche. L'épaule droite n'avait pas le même volume en épaisseur que l'épaule gauche... Et cela entraînait un aplomb incertain de la jambe droite avant. Tout cela s'est pour ainsi dire corrigé automatiquement par la mise en place [7] juste du joint.

J'occupe mes soirées à rédiger quelques notes pour l'article de R[aymond] Isay. Très difficile de rédiger ainsi des notes sur soi-même. Très délicat[8] de demander des corrections. Mais on ne s'improvise pas critique d'art, critique d'art sérieux. Cette étude sent l'inexpérience et même un peu l'ignorance de bien des questions. Mais c'est plein de bonne volonté.

Téléphone de Martzloff. Il faut maintenant se mettre d'urgence aux fontaines[9]. Après nous avoir lanternés pendant des mois avant de nous communiquer la décision.

Je lis, plutôt j'ai parcouru un ouvrage qu'on vient de publier du sculpteur Crauk [10], observations, souvenirs sur ses modèles illustres. Il y a des choses amusantes et forcément instructives. Mais que c'est plat. Visite de Simonin qui me dit de me méfier du maire du Touquet, S[oucaret].

15 [octobre 1930]

Travailler à une statue équestre avec emballement, en somme c'est logique.

Faisant faire quelques rangements dans l'atelier, j'ai fait placé la S[ain]te Thérèse les bras en croix. C'est une très bonne figure, il y aura quelque chose de très bien à faire.

Relisant l'étude R[aymond] Isay je suis frappé du point auquel il a recueilli les lieux communs qui courent les milieux de la critique, celui concernant la sculpture et l'architecture, entre autres. La sculpture dépend [11] de l'architecture, la sculpture n'existant que dans l'architecture [12]. Du jour où la décoration sculptée a cessé de l'être dans la pierre constructive elle-même, la sculpture a commencé de conquérir sa vie individuelle. Cela a daté du moment où la sculpture s'est dégagée des formes rigides. À partir de ce moment, elle n'a plus pu s'intégrer rigoureusement au mur ou au pilier. Alors sont nés les socles et les niches pour les présenter[13]. On ne peut pas dire que ce fut une décadence. Ce serait une décadence, comme le fait de vivre en est une. Les statues colonnes[14] de Chartres (du portail royal), sont un sommet dans cet ordre. On ne peut pas dire que celles du portail nord ne soient pas non plus des chefs-d'œuvre. Elles existent dans leur architecture. Elles existent aussi sans elles.

16 [octobre 1930]

Visite de M. Robin, beau-frère du maire de Cugny, pour la question du classement des routes autour du monument. Longue conversation avec R[aymond] Isay à propos de son article. Je lui ai laissé les notes que j'avais commencées de rédiger. Il voudrait faire un volume. Son article n'en contient pas la matière. De plus je trouve que ce serait prématuré. Un numéro d'une revue d'art, ce serait déjà magnifique. Son étude a d'ailleurs besoin d'être sérieusement révisée. Toute la fin devrait être raccourcie. Le pauvre garçon m'est arrivé de nouveau tout ému de l'histoire stupide de juillet au bachot.

17 [octobre 1930]

Il y a des moments où on travaille avec une vraie émotion. Ainsi aujourd'hui. Le matin d'abord, à mon grand cheval, dont certaines parties, les épaules, le poitrail, l'accrochement des membres avant, deviennent des morceaux de sculpture. Pour sculpter un animal comme ça, il faut avoir beaucoup sculpté le corps humain. L'après-midi, au Cantique des cantiques. C'était le mouvement de la tête et des deux épaules levées, soulevées, aspirées. Je travaillais avec la ferveur d'un débutant[15]. Cette statue sera supérieure à ce que j'en espérais.

Lily, revenant de chez les Gregh, me raconte ce qui se dit sur la mort de la malheureuse Madame Bl[umenthal]. Elle se serait tuée en avalant le contenu de deux tubes de véronal. Elle entretenait depuis quelque temps un jeune anglais, un nommé Mumphrey. Elle lui donnait 5 000 F par jour! Le jeune homme trouvait que ce n'était pas encore assez et la faisait chanter. C'est le docteur Le Mée qui a raconté cela aux Gr[egh]. Il était en relations très étroites avec les B[lumenthal].

18 [octobre 1930]

Encore une matinée d'enthousiasme. Mais voilà l'École des b[eau]x-a[rts] qui ouvre et voilà les autres corvées à dérangement. Ceux prévus pour la semaine prochaine sont : lundi matin à S[ain]t-Mandé, mardi après-midi à l'Expo[sition] coloniale, mercredi matin à l'École, jeudi Chalmont (toute la journée), samedi matin à l'École!

Passé chez les Nénot. Mme N[énot] va mieux. Mais c'est très triste de voir cette femme si active et si ardente, malade. On la sent inquiète, tremblant de la crainte d'une nouvelle crise. À l'autre bout de l'appartement, le pauvre M. Nénot prépare ses malles pour Genève, où il retourne demain, sans sa femme. Malgré ses préoccupations il m'a dit son désir de me voir exécuter un grand morceau pour Genève. Mais il n'est pas seul. Tous les autres pays offrent des statues de leurs artistes. Il faudrait que ce soit aussi offert par le gouvernement. En somme toujours le même système. La sculpture ou la peinture n'est jamais prévue avec l'architecture, n'en fait plus partie intégrante. On s'en occupe en dernier lieu. Mieux vaudrait, de plus en plus, faire seul, même n'importe où, mon Temple. J'en parlais tout à l'heure à Hourticq. Il me disait pourtant qu'à Genève il en avait parlé, on l'aurait très volontiers accueilli[16]. Pour le moment, la seule chose à faire est de continuer ce que j'ai commencé et préparer sans interruption une grande exposition pour dans trois ou quatre ans. Ça coûtera cher. Mais c'est la seule solution énergique. C'est plus chic que de faire le mendiant.

19 [octobre 1930]

Bonne matinée au cheval D[ouglas] Haig, malgré des interruptions pour les élèves.

Très sympathique déjeuner chez M. et Mme Bouisson, avec les Ladis[las], les Jo[seph], les Ben[jamin], les petits Bommier et Mme Grimpret. Je pensais que c'est heureux d'avoir des amis qui organisent ainsi des déjeuners de famille. Revu avec intérêt la collection où sont beaucoup de belles choses. Dominent : la collection des Steinlen, vraiment un étonnant artiste, sensible. Plus grand que Daumier parce que plus humain, moins politique et épisodique. Les Sisley dont un, un pont avec un village dans le fond, a toutes les plus grandes qualités de Sisley, lumière, sensibilité, construction, force; des Boudin toujours délicieux quoique de facture plus petite, de bon Pissarro, deux Renoir de la bonne époque. Je ne puis croire que Monticelli survive longtemps. Quant à ce qu'on appelle modernes, les Verdilhan, Kisling, etc., c'est nul. D'ailleurs même ceux qui les collectionnent les mettent dans leurs couloirs ou leurs débarras. Il y a aussi des bronzes de Bourdelle, son Centaure mourant, une Bacchante, un Satyre avec des boucs, sa Vierge... tout ça ne supporte pas réellement deux minutes d'examen. L'influence que les critiques d'art ont prise est vraiment néfaste. Ce bonhomme n'existe que par eux. Ils ne savent rien. Et leur influence est prépondérante.

Déjeuner très gai. Après, audition T.S.F. et phonographe. Très bien pour les morceaux d'orchestre. Mais la bêtise et la grossièreté des disques parlés sont inconcevables. Inutile d'en souligner la sottise. Et puis ces voix de cabotins! Quelle vulgarité!

Madame Pomaret[17] fait un numéro de La Renaissance sur la collection de Mme Bouisson. Elle voudrait y voir figurer mon buste. Le président part pour Marseille cette semaine. Mais sera de retour la semaine prochaine. Aussitôt il me fera signe et nous commencerons le sien. Ce sera difficile, mais il y a quelque chose à faire.

Je lis un livre vraiment délicieux de M[aurice] Magre, ses Confessions, (auxquelles l'éditeur a ajouté des sous-titres idiots. C'est pour la vente. L'humanité est-elle réellement si basse?), je note entre autres cette phrase : "Heureux celui qui aura pris au sérieux le rêve de sa vingtième année." C'est la pensée de Vigny : "une grande œuvre est un rêve de jeunesse réalisé dans l'âge mur".

Agacé à la pensée de cette semaine de dérangements. L'énergie consisterait à démissionner de l'École et de tous les jurys. Mais je n'ai d'énergie que pour me forcer, pas vis-à-vis des autres... Comme Langevin, je suis très mal doué pour dire non.

20 [octobre 1930]

Rue Sacrot, où m'attendait Pinchon. Tout va bien là-bas, quoique[18] je n'y aille pas assez souvent et que des morceaux soient à m'attendre[19]. Heureusement, pas grand chose à y faire[20]. Sauf pour les têtes et le nu, la mise aux points est très suffisante. La matière d'ailleurs ne [se] prête pas à une exécution très raffinée, ni le sujet. Matière magnifique. L'effet sera grand.

En m'emmenant à l'atelier où il exécute ses grands panneaux, Pinchon me fait voir le palais des Colonies, où l'on commence à distinguer la décoration Janniot. Ce sera bien. Je ne puis m'empêcher de penser à cela sans un serrement de cœur, car tout cela sort de mon Temple. Ils ont eu une grande chance d'avoir les moyens d'une pareille réalisation. Ce sera somptueux.

Pinchon ne se tire pas mal de ses décorations. C'est amusant comme il assimile ce que font les autres. Maintenant c'est un peu l'influence de Janniot... je trouve chez Pinchon ce petit Colombien, Romolo... je ne sais plus son autre nom. Il a travaillé chez moi, chez Julian. Puis il alla rendre visite à Bourdelle. Et maintenant, il se dit élève de Bourdelle. Ça n'a en soit aucun intérêt, ça n'a qu'un intérêt de témoignage de l'état d'esprit de cette époque de reniements. Despiau, élève de Barrias pendant des années avec moi, se dit élève de Rodin. Driver, que a plus de valeur que Despiau, élève aussi de Barrias, s'est découvert élève de Bourdelle. Et ainsi de suite[21]. Pour être de la bonne écurie, avoir la faveur de la critique.

Rentré rapidement et ai pu encore ce matin travailler au cheval. Après-midi, Cantique des cantiques.

Madame Prince me téléphone pour m'annoncer sa visite tardive. Tout semble aller bien de ce côté. Elle m'a dit être complètement ralliée au projet où Norman Prince est tout simple. Elle était avec le fameux piqueur. Ce garçon a préféré le meilleur projet, instinctivement.

Téléphone de M. Verdier. Il a écrit au préfet de l'Aisne pour le classement des routes autour de Chalmont. Rendez-vous avec lui mercredi soir.

Il ne faut pas se laisser aller à des sentiments d'amertume quand un autre artiste exécute une œuvre qui ressemble à une des vôtres. On a toujours tendance à attacher grande importance à ces ressemblances. Le public en attache moins. Cette grande façade ne fera sans doute aucun tort à mon Temple, si je le fais. Le parti est le même, sans doute. Mais chez moi, ce sera comme un écrin, tandis que là c'est à l'emporte pièce. Et puis, ce fut exposé en 1925. J'arriverai à prendre le dessus.

21 [octobre 1930]

Grande réunion des présidents de groupes et de classes sur les terrains de l'Exposition coloniale. Le président de tout cet ensemble est un M. Schwob d'Héricourt. Je demandais à Moullé qui est ce monsieur. Il n'en sait trop rien. C'est un industriel qui est dans tous les comités d'exposition, qui s'appelle Schwob et habite Héricourt. Après tout, les grands noms de France, ne se sont guère faits autrement.

Je suis retourné au palais Laprade. Cette fois je l'ai vu de près. C'est très bien. Il faut dominer tout sentiment d'envie. C'est un grand bonheur d'avoir eu pareille surface à décorer. Jeanniot s'en est très bien tiré. Mon impression est excellente. Bien que fait hâtivement, cela ne se sent pas du tout. Il a dû joliment s'amuser à composer ces fresques.

Il faut absolument que j'exécute mon Temple. On ne pourra pas tout de même m'accuser d'avoir copié, puisque toute mon affaire a été montrée il y a cinq ans. Quel effet ce serait d'être ainsi entouré de quatre murs sculptés. C'est vraiment d'un autre effet que la peinture.

Quand on pense à tout cela, c'est vraiment d'un piètre intérêt, ces discussions pour les jurys de l'Exposition, les intrigues de Ruffe, etc. Ah! ne penser qu'à son travail et produire sans être toujours dérangé!

22 [octobre 1930]

Repris les corrections à l'École. Auparavant chez Bisceglia pour le buste du doct[eu]r Legueu. Ensuite à Courbevoie chez Gatti pour la réduction Sun Yat Sen dont la fonte est parfaitement bien venue. Tout le reste de la journée au maréchal Haig, du moins au cheval. Ces deux membres avant approchent de l'achèvement. Il faut que j'aille vite. Il faut avoir fini avant le quinze janvier, à cause de cette sacrée date d'inauguration déjà fixée par ce comité d'impatients.

Chez Verdier[22] pour le classement des routes de Chalmont. Ça va marcher. Mais ce sera peut-être long. Il faut maintenant que je me mette d'urgence à la Victoire. Dans un mois, je vais commencer l'expédition des quatre figures du fond et tout le soubassement. Verdier me donne lecture d'un article de Boissy dans Comœdia, pour demander où en est la question du monument Foch, avec naturellement des paroles aigres à mon propos : sculpture littéraire. Mais qu'est-ce que ça veut dire? Ni Delacroix, ni Puvis de Chavannes ne sont alors des peintres. La peinture ou la sculpture sont littéraires dans le mauvais sens du terme, quand l'idée littéraire agit sur la forme. Ex[emple], David d'Angers qui grossit démesurément ses têtes de ses statues sous prétexte que c'est l'intelligence des grands hommes qui compte. Ex[emple], Rodin qui enlève tête et bras à l'Homme qui marche, sous prétexte que dans un homme qui marche, seules comptent les jambes. Ex[emple], ce malheureux Bourdelle qui, sous des prétextes architecturaux déconstruit son lamentable Centaure, entre autres, car la vérité est que Bourdelle s'est essoufflé à vouloir réaliser ce que je réaliserai si j'exécute jamais mon Temple. Au fond, ce n'est que question de boutique. Et ce serait trop beau de réunir l'unanimité. Delacroix, Puvis, Rodin, Rude, en ont vu bien d'autres. Sérénité.

Demain à la butte de Chalmont. J'espère que je verrai du nouveau.

Téléphone du jeune Billard. La Ville veut d'urgence maintenant le projet définitif. Ils ont parait-il pris rendez-vous chez moi pour le lundi 3 nov[embre]. C'est un peu rapide. Je me réjouis énormément d'exécuter ces fontaines[23].

Ne pensons pas aux petitesses, aux jalousies, à l'envie. Ne nous y laissons pas non plus jamais aller. Il y a tant de belles choses à faire. Pour ma part, j'ai de si beaux programmes devant moi qu'il ne faut plus penser à rien d'autre et juger les autres avec l'esprit le plus large.

23 [octobre 1930]

Mes promenades à Chalmont sont vouées à la pluie. Toute la journée sous l'eau. Et quelles routes autour de la butte! Je souhaite que le directeur et Verdier y aillent prochainement. Ils comprendront la nécessité de ce classement. Le travail ne marche pas bien là-bas. Cet Allouin ne veut pas installer le socle avant d'avoir posé toutes les marches. Je me suis donc appliqué à avoir l'air en colère. Le petit Rouge est bien gentil mais bavarde trop familièrement avec cet entrepreneur. Il ne peut avoir aucune autorité. J'ai pu prouver à Allouin que tous ses raisonnements, pour ne pas poser le socle maintenant, ne tenaient pas. Les fournitures sont à pied d'œuvre. La suite est promise sans arrêt.

Au retour, passé chez Billard et Pommier. Ces deux jeunes gens n'ont absolument encore rien cherché. Heureusement que Martzloff hier les avait, parait-il, convoqués et leur a sérieusement lavé la tête. Ils sont, déjà! débordés quelque peu, car ils sont encore élèves à l'École, doivent faire les concours, etc. Nous avons bien simplifié. Finalement les petites figures posées sur la margelle seront entièrement supprimées. Mais comme ce bassin dans un autre bassin ne fait vraiment pas bien, on l'a transformé dans son sens, c'est-à-dire que nous en ferons[24] franchement les socles des deux cylindres. Ce seront des socles lumineux. La partie sculptée sera en pierre. Le couronnement aussi en verre. Mais autre chose que ces hérons aux becs relevés, il faut trouver-là une forme architecturale.

Agacé de temps en temps par cet article d'hier de Boissy. Coup de poignard dans le dos. Heureusement j'ai bon dos. Et ça passera comme tout article de journal. Ce ne sont que feuilles volantes.

24 [octobre 1930]

Gentille lettre de Dezarrois. Il fait allusion aux difficultés politiques surgies autour du tombeau Foch. Il viendra me voir bientôt. Je prends de plus en plus mon parti de l'abandon de ce projet, malgré la grande déception. Je regardais encore l'esquisse aujourd'hui. Ç'aurait pu être épatant.

Enfin trouvé mes aplombs des pattes avant du cheval Haig. Fait vrai et sculptural.

Excellente séance au Cantique des cantiques. Je veux sculpter cela comme un Polyclète.

25 [octobre 1930]

Les envois de Rome. Deux sculpteurs seulement. Le dernier, un nommé Honoré, n'a, parait-il, pas été capable de faire son premier envoi... Voilà où on en arrive avec ces jugements faits légèrement[25], sans réflexion suffisante. On laisse partir là-bas un garçon trop jeune qu'un hasard heureux a servi et peut-être de bons conseils. L'exemple flagrant est dans ce Letourneur qui termine sur une note aussi médiocre qu'il avait commencé. Pas d'imagination. Forme banale. Et même pas beaucoup de travail. Quant à Couvègnes, c'est un garçon peu intelligent. Celui-là non plus ne sera pas un des piliers de l'institution. Chez les peintres, même faiblesse. Rien qui sente l'émotion, l'emballement, cet emportement[26] de la jeunesse, mais des recherches de métier, rien que des recherches de métier, aucun contact avec la vie, aucune idée grande. C'est d'aussi piètre tenue que dans n'importe quel Salon d'avant-garde ou d'arrière-garde, c'est la même chose. Je suis bien ennuyé d'avoir encore à faire le rapport.

Chez Desprez, classement de photos pour l'album de mes œuvres. Je crois que ce sera intéressant.

Déjeuner chez Gaber. Un petit appartement de trois pièces, dans la banlieue à Montrouge. Je croyais être en retard. On m'a fait attendre encore. Mme Gaber, une petite pharaonne. Un très joli type, sombre, pommettes saillantes, nez un peu aquilin, un peu la tête d'Aménophis IV qui se trouve au musée de Berlin (vu sur photo seulement). J'aimerais, si j'avais le temps, faire le buste de cette jeune femme. Comme autre convive, une cousine de Gaber, une jeune fille syrienne, à peau très blanche, également jolie, quoique déjà très forte. Curieuse impression de se trouver dans ce petit appartement banal, sombre, avec ces deux jeunes femmes et ce garçon bronzé. Leur vue et la conversation heureusement faisaient oublier le cadre contradictoire. Je suis parti avec un petit paquet de cadeaux qu'il m'a été impossible de refuser et consistant en une paire de pantoufles de cuir rouge et des petits bibelots de cuivre.

À l'Institut, séance annuelle des cinq académies. Arrivé en retard à cause du déjeuner Gaber. J'ai pu entendre un intéressant discours de Funk-Brentano sur les fameux Mémoires de Madame de Caylus qui sont de Voltaire, et un très spirituel d'Abel Hermant pour annoncer l'achèvement de la tant attendue grammaire de l'Académie Hourticq. Hourticq me dit avoir lu l'article d'Isay et qu'il a trouvé certaines parties excellentes. Partage tout à fait mon avis sur la dernière partie et la conclusion, complètement à refaire, sinon à supprimer. Il parait que le discours de Sicard qui présidait la séance des cinq académies a été assez piteux.

Je suis arrivé en retard à la réception de Costes et Bellonte à l'Aéro-Club. J'ai pu les apercevoir seulement au moment de leur départ. Ils ont de bons visages très sympathiques.

Lettre des plus aimables de Janniot me remerciant de ce que j'avais dit de son bas-relief du musée des Colonies.

Lettre du pasteur Élie Morel qui me demande des photographies du Temple pour des conférences. Il me dit qu'il a eu à plusieurs reprises l'occasion d'utiliser, soit dans des conférences publiques, soit même dans des prédications, les idées [27] que j'ai symbolisées dans ce "Temple du Héros". Voilà qui console des rosseries de M. Boissy de Comœdia. Le Cantique des cantiques vient bien et maintenant je ne lâcherai plus. Des lettres comme celle-là m'en font une obligation. Quoique disent les imbéciles, cette œuvre répond à un besoin. Je ferai tous les sacrifices que je pourrai à cette idée qui est une grande idée. Dans quatre ans, je ne crois pas pouvoir être prêt avant, je ferai une exposition nouvelle. J'aurai vraiment à ce moment-là fait tout ce qu'il faut pour mériter de dresser ce Temple. Ce sera la seule vraiment grande œuvre [28] d'art sacré de notre époque. Je ne sais pas pourquoi on appelle art sacré seulement l'art catholique. L'art catholique n'en est qu'une branche. L'art, vraiment digne de ce nom, est fonction sociale. Mais tout cela [29] je pourrais le dire ensuite avec une force inébranlable, lorsque mon œuvre sera achevée.

26 octobre [1930]

À l'organisation de cette exposition Art et Aéronautique, Dezarrois me raconte [qu']à l'un des derniers conseils des ministres, Lautier a posé à peu près dans les termes suivants la question du tombeau Foch :

— J'ai reçu la visite du général Weygand qui venait me demander pourquoi le tombeau ne se faisait pas. Il y a des difficultés d'ordre politique et aussi certains députés se demandent pourquoi on n'a pas fait un concours. Mon prédécesseur a confié directement la commande à M. Landowski. M. Landowski n'avait pas besoin de cette consécration. Il a été privilégié. Il a beaucoup de travaux. Locquin (?) et Malvy m'en ont parlé. Cela fait mauvais effet dans les milieux [d']artistes, etc.

Enfin assez agressif. Et des mensonges parce que Locquin ne lui a certainement rien dit d'hostile, au contraire, puisque je sais indirectement par Vincent Auriol que Locquin ne comprend rien à l'attitude de Lautier. François-Poncet s'est vivement élevé contre ce que disait Lautier et l'aurait remis à sa place disant qu'il prenait la responsabilité de cette commande. Enfin Tardieu aurait [30] décidé que le projet de loi serait soumis aux Chambres. Dezarrois tenait le récit de cette séance non de François-Poncet, mais d'un autre sous-secrétaire d'État qu'il ne m'a pas nommé. Il faut que je m'apprête à opposer, aux événements qui vont venir et qui seront peut-être néfastes, la même sérénité qu'à ceux survenus jusqu'à ces jours et qui étaient fastes. Il est évident que les travaux nombreux que j'ai eus, obtenus d'ailleurs pour la plupart au concours, mon succès, et peut-être mon talent, suscitent contre moi de violentes jalousies. Il est certain qu'une offensive est en ce moment déclenchée contre moi. Qui pousse Lautier [31] dans la coulisse?

Je n'en n'ai pas moins passé un tranquille et heureux dimanche à travailler au cheval Haig. Je ne me laisserai pas entamer.

Visite de Cabas pour les fontaines de la porte de S[ain]t-Cloud, partie verrerie. Il dirige la partie artistique aux usines de S[ain]t-Gobain. Je suis de plus en plus rallié à la suppression des petites figures et à la transformation en un motif décoratif architectural et très simple du couronnement. Jeux de verres, d'eaux, d'électricité.

J'oubliais de noter que Lautier, dans ce conseil de cabinet, a été jusqu'à dire à propos de moi :

— Il vient de faire le bolchevique Sun Yat Sen, une statue colossale, après avoir fait Jeanne d'Arc! (je n'ai fait aucune Jeanne d'Arc)!

Mais je retrouve-là l'écho de ces petits papiers parus au moment de l'incident de Combes. Il a été tout à fait mufle, concluait Dezarrois. Dans ce cas, si Lautier est ainsi hostile, il n'y a rien à faire. Voila l'occasion de voir si la déesse Chance est toujours pour moi. En ce moment il semble plutôt que non, puisque c'est Clémentel qui a eu une attaque, tandis que Lautier qui était très malade, s'est remis. N'importe, je me sens triste.

27 [octobre 1930]

Je me suis réveillé triste. J'ai beau, vis-à-vis de moi-même, prendre avec autant d'indifférence que possible les échos qui me viennent de ces relents de haine et de jalousie déclenchés contre moi, l'inconscient sensible en souffre. La plupart du temps les ennuis que l'on a dans la vie vous viennent par votre faute. Ceux qui me viennent maintenant, vraiment ce n'est pas de ma faute, à moins que ce ne soit une faute d'avoir du talent et du succès. Mais ma tristesse a vite passé en travaillant à mon cheval de Douglas Haig. Quel mystère! J'ai travaillé à quoi, pourtant [32]? À ces jambes avant, d'un si difficile dessin. En fait, tandis qu'on travaille, si on continue à penser qu'on sculpte des jambes de cheval, on cherche[33] en même temps de beaux plans, de beaux dessins, qui font de ces pattes de cheval les piliers d'une architecture. Car c'est cela. Le poitrail d'un cheval, c'est beau comme une voûte de cathédrale. Dès le milieu de la matinée j'étais dans ce bel état d'euphorie créatrice qui faisait écrire à Delacroix de si jolies pages que je suis incapable d'écrire. Je pensais à ce mot de Delacroix : "Qu'importe les fautes, quand je crée", ce n'est peut-être pas la phrase exacte, c'est le sens. C'est bien un mot de peintre, mais qu'un sculpteur ne peut accepter ni même penser. C'est curieux comme ma création à moi est au contraire méthodique, continuellement réfléchie et progressant régulièrement, avec une sorte de certitude. Et j'ai de plus en plus horreur de la négligence. À la fin de ma séance, j'avais très bonne impression. Mais quelle idiotie de ces gens, d'avoir fixé l'inauguration au 31 mai! Mon parti est pris. Je finirai bien ma statue et ne la donnerai à la fonte que lorsqu'elle sera bien finie. Si je ne peux arriver à temps pour le bronze, j'enverrai le plâtre patiné pour l'inauguration. On remplacera par le bronze ensuite.

Visite d'un M. Silveria. Il venait me voir de la part d'un M. Pons de Montevideo pour un important tombeau d'une jeune fille. Impression d'une chose sérieuse.

Décidément charmant ce livre de M[aurice] Magre, Confessions[34], charmant et un peu serin.

Trouvé un arrangement que je crois heureux, en perles de verre, pour le couronnement des fontaines de la porte de S[ain]t-Cloud. Mais je ne suis pas content de mes jeunes collaborateurs qui me paraissent de plus en plus des débrouillards, mais qui veulent trop embrasser, très modernes, très pressés, très gourmands.

28 [octobre 1930]

Cheval D[ouglas] Haig. Cantique des cantiques et remaniement des fontaines S[ain]t-Cloud[35]. Les architectes m'envoient leurs dessins. Ils manquent un peu d'expérience. Mais ils ont travaillé. Ils ont soumis à Lebret les modifications et elles sont approuvées.

Madame Prince me fait demander les prix pour le tombeau de son fils. J'envoie les dessins à Washington, à l'évêque, comme elle me l'a demandé.

Bon travail, avec agacement comme toile de fond. Il y avait aujourd'hui un conseil des ministres où le programme du cabinet a été à nouveau examiné. Sans doute l'affaire du tombeau[36] a dû revenir sur le tapis.

29 [octobre 1930]

Sentiment pénible de savoir de manière précise que des gens envieux font tout pour vous nuire. On m'en veut de mes succès, d'avoir beaucoup de travaux. On est toujours venu me les offrir. Les autres je les ai eus à la suite de concours[37]. Par contre j'ai souvent recommandé des amis, Bigot, Bouchard, Pinchon, etc., et je me suis bien souvent dérangé, bien trop souvent pour faire obtenir à des concours, de belles commandes aux uns et aux autres. Tout ce qui s'est accumulé contre moi de sourde envie et de rage a trouvé enfin une oreille complaisante dans cet homme taré qu'est Lautier. Après tout, le pire qu'ils pourront me faire, ce sera de m'empêcher d'exécuter le tombeau de Foch. Comme je n'y comptais plus guère, ce ne sera pas un bien grand mal. Enfin, après tout, je m'exagère peut-être... Mélancolie compensée par du bon travail. Le couronnement des fontaines de S[ain]t-Cloud[38] est enfin trouvé. Il sera tout en verre. Les bases sont aussi trouvées et je crois avoir une bonne idée, en terminant par une sorte de grande ceinture d'ornements floraux en verre qui servira en même temps d'éclairage.

Ce matin, chez Desprez, je classais les photographies pour l'album de mes œuvres. Comme on dit, c'est un bagage important. C'est à cause de cela qu'il y en a tant qui ne m'aiment pas.

Enfin, l'avant-main de mon cheval s'achève. J'espère bien être dans mon horaire et finir autour du quinze de novembre. S'il en est ainsi, je serai prêt pour leur date. Statue de Grasse partie pour la fonte.

30 [octobre 1930]

Travaillé toute la matinée à la voûte de cathédrale, c['est]-à-d[ire] le poitrail du cheval. Quelle architecture. Quels beaux enchevêtrements, quelles belles ogives, c'est étonnant. Puis passé une heure à la grande maquette du tombeau Foch. Je veux étudier à fond cette maquette, pour en donner, si nécessaire, de bonnes photographies. Être prêt à tout événement et en tout cas prouver à ceux qui me critiquent, que ce sont des imbéciles.

À déjeuner, Vincent Auriol et sa femme et Morizet et sa femme.

Il y a certainement des gens intelligents dans tous les partis, mais ceux du parti socialiste ont ceci de plus qu'ils croient à des idées neuves, qu'ils ne sont pas figés dans les idées routinières comme un Tardieu ou un Poincaré. Morizet revient de Berlin. Au gouvernement prussien, on ne prend pas au sérieux le mouvement hitlérien. On souhaiterait presque de les voir tenter quelque coup de force pour en finir avec eux. Morizet remarquait avec ironie que c'est aujourd'hui la Prusse qui a le gouvernement le plus démocratique et qui contribue le plus au mouvement pacifiste. La bêtise des dettes interalliées et des règlements allemands : l'Amérique prête à l'Allemagne l'argent qu'elle nous doit. Cet argent nous le renvoyons en Amérique pour payer ce que nous devons. L'Allemagne s'endette vis-à-vis de l'Amérique. Et ce petit jeu circulaire devrait durer une soixantaine d'années encore... Et Poincaré déclare : intangiblement des traités! Et Tardieu derrière lui. Ah! petits, tout petits grands hommes!

Téléphone de M. Grunebaum. Il désire me voir pour un arrangement de la grande place où aboutissent les b[oulevard] Suchet et l'avenue H[enri]-Martin. Se proposerait-il d'offrir à la Ville de décorer cette place? Impossible.

Fatigué par le dîner d'hier soir chez Benj[amin]. Les Ca[hen Salvador], les Navarre, Dorville qui me dit le plus grand bien des monuments de Genève et d'Alger[39].

31 [octobre 1930]

Matinée de corrections : École des beaux-arts, rue du Cherche-Midi. Puis à l'exposition l'Aéronautique et l'Art pour les places de mes deux maquettes. Exposition sans aucun intérêt d'ailleurs. J'aurais aussi bien fait de m'abstenir.

Excellente séance au Cantique des Cantiques. Mes points commencent à être en place et maintenant ça va, je crois bien, aller vite. Aussitôt après je me mets à la Victoire Chalmont. Lily voudrait que j'exécute là cette Victoire, les bras en croix, dont j'ai fait, voici longtemps l'esquisse. Elle n'aurait là aucun sens. C'est une figure en marche qu'il faut faire là. J'en reste à ma dernière esquisse. Ce n'est pas une trouvaille, loin de là. Mais le morceau important, ce sont les Fantômes. Cette esquisse les bras en croix dans ce geste qui est à la fois d'offrande et d'accueil conviendra à une statue de la Paix, d'une France pacificatrice. À méditer.

Réunion sous la présidence d'Henry Bérenger pour le jury de l'Exp[osition] coloniale. Vu Moullé, de lui-même il m'a parlé du tombeau Foch et ne fait que me confirmer que c'est arrêté par Lautier qui a peur d'intervenir à la Chambre. Il n'y a pas que ça dans l'attitude de Lautier.

 

[1]    Schwob d’Héricourt.

[2]    Julien Benda.

[3]    . Suivi par : "groupées derrière", raturé.

[4]    Cruppi

[5]    . Au lieu de : "Premier contact", raturé.

[6]    Sources de la Seine

[7]    . Suivi par : "exacte", raturé.

[8]    . Suivi par : "de corriger", raturé.

[9]    Sources de la Seine.

[10]  . Gustave Crauk, Le Carnet d'un sculpteur, Paris, 1930, 218 p.

[11]  . Au lieu de : "On veut faire dépendre la sculpture", raturé.

[12]  . Suivi par : "La sculpture depuis longt... Du jour où la sculpture s'est dégagée de l'architecture", raturé.

[13]  . Suivi par : "On ne peut pas demander au sculpteur de ne penser qu'à", raturé.

[14]  . Au lieu de : "rigides", raturé.

[15]  . Suivi par : "Je... Cette statue en se faisant", raturé.

[16]  . Suivi par : "Il aurait fallu", raturé.

[17]  . Orthographié "Pommaret".

[18]  . Au lieu de : "bien que", raturé.

[19]  . Suivi par : "que j'y travaille", raturé.

[20]  . Suivi par : "ainsi que je m'y attendait", raturé.

[21]  . Suivi par : "Et ça agit sur les jeunes", raturé.

[22]  . Suivi par : "où j'apprends", raturé.

[23]  Sources de la Seine.

[24]  . Suivi par : "un socle destiné à", raturé.

[25]  . Suivi par : "sur des impressions", raturé.

[26]  . Suivi par : "qui caractérise", raturé.

[27]  . Au lieu de : "les belles idées", raturé.

[28]  . Suivi par : "sociale de notre époque", raturé.

[29]  . Suivi par : "que je pense", raturé.

[30]  . Suivi par : "en fin de compte", raturé.

[31]  . Suivi par : "contre moi", raturé.

[32]  . Au lieu de : "aujourd'hui", raturé.

[33]  . Au lieu de : "on pense surtout", raturé.

[34]  . Suivi par : "Il y fait allusion aux défaillances des amitiés. L'amitié n'existe que dans l'adolescence surtout..." raturé.

[35]  Sources de la Seine.

[36]  Foch.

[37]  . Suivi par : "On s'imagine", raturé.

[38]  Sources de la Seine.

[39]  . Suivi par : "Il regrette à Alger les bas-reliefs de Bigonet. Il a raison. Ils sont si peu intelligament exécutés." raturé.